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extrait - Page 2

  • Une voix

    ddamas,strange,roman,littérature française,belgique,écrivain belge,transgenre,chant,voix,société,musique,culture,identité,extrait« Je m’arrête. Je regarde Soledad. Elle m’ordonne de m’asseoir. J’obéis. Elle ne me complimente pas, juste : « J’ai entendu quelque chose, Monsieur. » Elle demande pourquoi j’ai choisi Schumann. J’explique que j’ai grandi avec l’enregistrement de cet air que Maman chantait. Elle veut savoir comment je suis arrivé jusqu’à elle. « Mon professeur de solfège dit que vous êtes un grand maître. » Elle doute que j’aie la force de la suivre : « Je suis dure comme les pierres, il ne faudra pas se plaindre. » Je murmure que je suis prêt à tout donner. Il y a un silence, Soledad sourit pour la première fois : « Monsieur, vous m’avez arraché le cœur avec ce stupide Bocelli. » Mon corps se déplie. Son visage se durcit à nouveau : « Vous avez une voix, mais personne ne l’a prise pour en faire quelque chose. Vous ressemblez à un palais où le marbre traîne à terre. Il faut tout construire, Monsieur. » En me raccompagnant à la porte, elle m’annonce que je ne dois pas m’inquiéter pour l’examen d’entrée, ce sera une formalité. »

    Geneviève Damas, Strange

    Photo : entrée du Conservatoire de Bruxelles

  • Une dimension

    Cabane de Naess.jpg« Une mouette cria, depuis le toit d’un immeuble en verre. Gunnar ajouta :
    – Il cherchait quelque chose. Il était très intense.
    Il s’arrêta, pivota et regarda vers les eaux du fjord.
    – Seulement… Après quelque temps, nous nous sommes aperçus que la mayonnaise ne prendrait pas. Comment vous dire… Il lui manquait une dimension qui est essentielle, dans la vision de Næss* : la joie, la confiance. Cet aspect est très important. Or, il n’y avait pas de joie chez Johannes Gudsonn. Il était sombre, cadenassé. Attention, ne croyez pas que nous étions de gentils montagnards avec un sourire béat. Seulement, Næss encourageait à « être chez soi dans la vie », à trouver l’apaisement dans les plaisirs simples, la méditation. Nous avions coutume de dire : « Au commencement était la joie ». Après, vient la colère, la révolte. Chez Gudsonn, on sentait que la colère était là au commencement, au milieu, à la fin. »

    Abel Quentin, Cabane

    *Arne Næss (1912-2009), philosophe norvégien, fondateur du courant de l’écologie profonde.

    Photo David Rothenberg. Cabane de Naess : Tvergastein et son jardin,
    « six mille pieds au-dessus des hommes et du temps. » 

  • Revoir Stockholm

    Sizun La gouvernante suédoise Folio.jpg« Livia se rappelle avec étonnement le temps pas si lointain – trois ans plus tôt ? – où entourée de ses frères et sœurs et au sein de la famille du théâtre, elle était choyée, gâtée en dépit des difficultés d’argent qui commençaient à se manifester de façon criante ; le temps où elle était une véritable petite princesse : si jolie, si douée pour tout, disait-on. Comment ! Etre la fille de Bergvist et ne pas faire de théâtre ? Mais non, être comédienne, elle ne voulait pas, et sans doute avait-elle ses raisons. Alors, se marier ? Sans dot il ne fallait pas y penser.
    Et maintenant… Bien sûr, pour la jeune fille, il y a quelque chose d’angoissant à se lancer dans cette nouvelle existence, à devoir assumer cette fonction de semi-domesticité à laquelle rien ne la préparait. Mais qu’aurait-elle fait d’autre à Saint-Pétersbourg ? Au moins, elle va revoir Stockholm, cette ville où elle est née et qu’elle aime tant, même si elle ne souhaite y retrouver personne, pas même sa mère, surtout pas sa mère… »

    Marie Sizun, La gouvernante suédoise

  • Gais lurons

    Spillaert Printemps.jpgAu deuxième paragraphe de Brûlant secret, j’ai pris plaisir à cette belle description des nuages. Ils nous manquent en cet été paradoxalement trop bleu.

    « Il y avait du printemps dans l’air. Dans le ciel, couraient ces turbulents nuages blancs qu’on ne voit qu’en mai et en juin, ces gais lurons, jeunes encore eux-mêmes et papillonnant, qui font la course sur la piste bleue pour se cacher soudain derrière de hautes montagnes, qui se rejoignent et s’échappent, tantôt se froissent en chiffon comme des mouchoirs, tantôt s’effilochent en minces rubans, puis finalement, facétieux, coiffent les monts de bonnets blancs. »

    Stefan Zweig, Brûlant secret

    Spilliaert, Printemps

  • Duplicité

    amélie nothomb,tant mieux,roman,littérature française,belgique,famille,enfance,mère,amour,culture,extrait« Tant mieux : elle avait eu raison de l’invoquer. Elle plaçait son existence entière sous la bannière de cette formule.
    D’avoir réussi à utiliser cette clef dans une serrure qui ne lui était pas destinée força le cerveau d’Adrienne. A son insu, ses méninges en subirent un dommage étrange.
    Ce que l’enfant avait découvert au sujet de sa mère portait un nom qu’elle ignorait : la duplicité. Maman était double, une part d’elle lui échappait. »

    Amélie Nothomb, Tant mieux

    Source de l'illustration (détail) : La Croix