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extrait

  • Vous devriez écrire

    assouline,le paquebot,roman,littérature française,le georges philippar,croisière,histoire,1932,lecture,conversation,culture,extrait,ecriture« – Vous savez quoi, Bauer ? Vous devriez écrire, franchement, vous qui êtes toujours dans les livres.
    Ma force, c’est de ne pas me prendre pour ce que je ne suis pas : un artiste, ou l’égal d’un créateur. Même si mon commerce concerne intimement les choses de l’esprit, et qu’il s’exerce dans la sphère de la rareté et d’un certain luxe, le pacte que les libraires experts passent avec l’esprit ne les dispense pas d’être des commerçants. Un jour, le plus répandu d’entre nous, assurément le plus puissant, qui s’était laissé à publier quelques livres signés de son « nom à consonance », fut élu à l’Académie française, honneur qui n’était pas sans rapport avec sa situation mondaine. Le jour de sa réception sous la coupole, je dus aux aléas du placement de me retrouver assis parmi des invités du « parti des ducs ». Lorsque mon ami et confrère pénétra dans le bâtiment au son des roulements de tambour de la garde républicaine, j’entendis mes voisins se gausser à la remarque pleine de morgue de l’un d’eux : « Tiens, c’est bien la première fois à l’Académie qu’un fournisseur n’entre pas par la porte de service ! » Dans ce pays, si d’aventure vous oubliez qui vous êtes et d’où vous venez, ne vous inquiétez pas : il y aura toujours quelqu’un pour vous le rappeler. »

    Pierre Assouline, Le Paquebot

  • Scandale

    krasznahorkai,le baron wenchkeim est de retour,roman,littérature hongroise,hongrie,société,culture« Scandale à la gare, écrivez ça ! dit le rédacteur en chef aux journalistes qui se tenaient devant lui, le vrai scandale n’est pas dans les discours, même si on peut en dire quelques mots, cela ne ferait pas de mal au maire d’apprendre ce que l’opposition pense de lui mais, écoutez-moi, le vrai scandale, c’est cette pauvre Marika, en effet, que s’est-il passé ? demanda-t-il en écartant les bras, ce qui s’est passé, c’est que monsieur le baron n’a même pas remarqué le prétendu grand amour de sa vie, moi, je me tenais juste à côté, et j’ai tout vu, ils ont obligé cette pauvre femme à attendre jusqu’à la fin […]
    bref, quand il
    [le maire] lui a annoncé qu’ils allaient le conduire au château en calèche, c’est seulement à ce moment-là qu’il s’est souvenu de Marika, qu’elle était là, et qu’il ne l’avait toujours pas présentée, et alors il lui a dit, mot pour mot, écrivez-le ! cher monsieur le baron, voici Marika, sur quoi, poursuivit le rédacteur en chef en levant énergiquement son index, avec lequel il balaya ensuite l’air d’un geste las, comme pour y chasser un grain de poussière, le baron a hoché la tête et n’a même pas accordé un seul regard à cette pauvre femme, il est passé à côté d’elle comme un somnambule  […] »

    László Krasznahorkai, Le baron Wenckheim est de retour

  • Une visite

    « Depuis son arrivée à la ferme, il sait qu’il lui en coûterait de revenir dans la capitale anglaise. Ce qui le condamne à se séparer d’un certain nombre de ses amis. Une visite à Barnhill demande au minimum deux jours de trajet depuis Londres. Pareil pour le retour.
    perrin,la chambre d'orwell,récit,littérature française,île de jura,barnhill,ferme,1984,dernières années,culture,écriture,extraitLe voyageur doit s’annoncer par courrier bien à l’avance, puis soigneusement préparer son voyage pour que l’arrivée du train à Glasgow en provenance de Londres, et souvent en retard d’une heure ou deux, coïncide avec le départ des ferries de la côte qui ne sont pas, à cette époque, quotidiens. Une fois à Jura, il faut prendre le seul taxi de l’île sur une quarantaine de kilomètres, puis marcher pendant sept ou huit kilomètres à l’allure d’Orwell, qui attend son invité là où finit la route et qui s’est engagé à porter une partie des bagages. Pas de valise, recommande-t-il, uniquement un sac à dos, une ou deux musettes, des bottes en caoutchouc et un ciré. L’invité doit aussi trimballer ce qui manque au foyer, thé, café, farine en particulier.
    « Il n’y avait que les vrais amis d’Eric qui venaient ici pour le voir. » La voix de Kate me revient tel un écho brisant le silence, l’immense silence de Barnhill, bienfaisant, minéral, venu des profondeurs du temps, propre au pays de grands vents et qui vibre, résonne, parfois miaule dans les oreilles. »

    Jean-Pierre Perrin, La chambre d’Orwell

  • Du vrai

    Humanité arbre habité.jpg« Magnifica Humanitas est une encyclique sur l’IA qui dit du vrai sur la concentration du pouvoir. Le pape affirme que « la technologie n’est jamais neutre, car elle prend le visage de ceux qui la conçoivent, la financent, la régulent et l’utilisent ». Il appelle à « désarmer » l’IA, c’est-à-dire à « discréditer le présupposé selon lequel la puissance technique confère automatiquement le droit de gouverner ». Ces formules sont justes. Elles décrivent avec précision le mécanisme par lequel quelques acteurs privés, dotés de ressources supérieures à celles de nombreux États, ont capté le pouvoir de façonner les conditions de la vie collective, du travail, de la mémoire, de la délibération démocratique. Sur ce point, le diagnostic pontifical rejoint celui des économistes hétérodoxes, des syndicalistes, des régulateurs européens. »

    Ilan Manouach, Le Vatican a toujours su combler le vide politique, La Libre Belgique, 8/7/2026.

    En guise de clin d'oeil, la photo d'un arbre plus habité qu'il n'y paraît - "vous êtes regardés" ;-)

  • Le peu qui reste

    appelfeld,des jours d'une stupéfiante clarté,récit,littérature hébraïque,valérie zenatti,shoah,retour des rescapés,souvenirs,famille,solitude,entraide,culture,extrait« Il retourna au stand de café et de sandwichs. La femme qui le tenait se leva aussitôt :
    « Où étais-tu, mon petit ?
    - Je suis allé rendre visite à mon amie hospitalisée à l’infirmerie.
    - Elle va mieux ?
    - Je crois. »
    Elle lui tendit un café.
    « Les gens vont et viennent. Il me semble parfois qu’il leur est difficile de rester sur place. « Reposez-vous un peu, je leur dis. Je vous donnerai du café et des sandwichs. » Mais la route les appelle. Je n’imaginais pas que dans ma vie je me réjouirais de nouveau. Je m’étais trompée. La joie revient en moi lorsque je sers du café aux rescapés. C’est étrange, non ? Je ne demande rien, si ce n’est la force de me lever chaque matin, d’aller à un point de distribution avec mon sac à provisions, d’allumer le réchaud et de préparer des sandwichs. C’est tout ce que je demande, rien de plus. » Et elle éclata en sanglots.
    Démuni, Theo s’approcha d’elle et serra son épaule.
    « Nous sommes ici une famille, reprit-elle, nous sommes le peu qui reste d’une multitude, nous avons besoin les uns des autres. »

    Aharon Appelfeld, Des jours d’une stupéfiante clarté