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essai

  • Deux Spilliaert

    Pourquoi deux ? Les critiques distinguent deux périodes dans la peinture de Léon Spilliaert (1881-1946) : son œuvre de jeunesse (jusqu’en 1910) est plus prisée que ses peintures après son mariage (en 1916). J’ai retrouvé cet artiste belge parmi mes préférés dans deux livres très différents : Etre moi toujours plus fort de Stéphane Lambert et Léon Spilliaert par Eva Bester. Ils datent de 2020, année de l’exposition « Léon Spilliaert, lumière et solitude » au musée d’Orsay.

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    nouvelle édition 2025 (première couverture ici)

    Etre moi toujours plus fort a pour sous-titre « Les paysages intérieurs de Léon Spilliaert ». Stéphane Lambert commence par un résumé de la vie du peintre qui se termine sur cette phrase : « Un mystère cependant demeure : le génie qui caractérisait les visions de ses débuts semblait l’avoir quitté. » A l’incipit du premier chapitre, « Une nuit », je tique. L’auteur utilise la première personne pour l’artiste qui raconte : « Je marche à pas de loup à travers la maison endormie. » – « J’avance sur le brise-lames. »

    Sans transition, à la séquence suivante arrive le « je » de l’auteur, qui a vu dans une monographie un lavis de Spilliaert représentant une chambre à coucher et l’a cherché en vain dans un musée bruxellois. Même alternance des personnes dans « Un matin », cela m’a gênée. Plus loin, d’autres « je » témoignent : Edmond Deman, éditeur-galeriste qui a engagé le jeune Spilliaert comme illustrateur et lui a fait rencontrer Verhaeren ; Robert Goldschmidt qui lui a demandé d’immortaliser son dirigeable ; Edgard Tytgat, peintre qui fut son ami ; Victor De Knop, un médecin établi à Ostende.

    Les pages les plus intéressantes à mes yeux sont celles où Stéphane Lambert s’immerge dans certaines œuvres de Spilliaert, dont il épouse le trouble intérieur. Une vingtaine de lavis d’encre de Chine illustrent le texte. Autoportrait au chevalet : « Etre moi demande chaque jour un effort supplémentaire. Pourtant je n’en démords pas, tel est mon désir acharné : être moi, toujours plus fort. Chercher ce qui se cache derrière ce qui apparaît. Passer de l’autre côté de l’image. »

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    « Spilliaert et moi sommes frères de noir » déclare d’emblée Eva Bester (Remède à la mélancolie, France Inter). Le sous-titre yourcenarien de son Léon Spilliaert – Œuvre au noir – annonce sa fascination pour ce qu’elle appelle sa « sombreur ». « Quand ça ne va pas, c’est-à-dire la plupart du temps, je me réfugie dans son meilleur millésime : l’année 1908. » En épigraphe, elle cite les deux premières strophes des Heures ternes dans Serres chaudes de Maeterlinck, un recueil illustré par Spilliaert en 1918. « Voici d’anciens désirs qui passent, / Encor des songes de lassés, / Encor des rêves qui se lassent […] ».

    L’angoisse et la déréliction, certains artistes « en font de la beauté ». « L’encre de Chine de Spilliaert matérialise une bile noire transcendée. » Elle commence par situer ce peintre « énigmatique » dans sa terre natale d’Ostende, « ville picturale à l’élégance délétère ». Dans ses paysages à l’encre, le peintre rend son atmosphère lugubre la nuit. Dans ses autoportraits, il apparaît parfois « comme un spectre échappé d’un cauchemar ». Il est « singulier en tout ».

    Eva Bester cite tout de même quelques artistes dont on peut voir des échos dans son œuvre : Mellery pour certains intérieurs, Vallotton, De Chirico et d’autres, dont un peintre polonais que je ne connaissais pas du tout, Gustaw Gwozdecki, et Edvard Munch. Elle voit en Spilliaert un alchimiste qui s’empare de la matière noire pour la « transfigurer » : « L’encre de Chine est diluée en différentes nuances de gris, le spleen n’est pas opaque et laisse passer des lueurs. Ses lavis sombres sont rehaussés d’aquarelle, de fusain, de crayons de couleur, de gouache, de craie ou de pastel […]. »

    Elle aussi observe un déclin par la suite : « Les âmes sombres trouveront peut-être un réconfort dans cette possibilité d’une sérénité tardive que rien ne présageait, mais à mon sens, la beauté de son œuvre a décliné à mesure que son bonheur s’est accru. » La seconde partie de l’essai présente des « œuvres choisies » qu’Eva Bester commente brièvement ou relie à des citations, à bon escient. Près de Mélancolie (1928), elle note : « Portrait de l’auteure de cet ouvrage, réalisé plus d’un demi-siècle avant sa naissance. »

    Pour faire connaissance avec Spilliaert, l’essai d’Eva Bester est un bon choix, il me semble. Celui de Stéphane Lambert s’adresse plutôt à qui le connaît déjà. De mon point de vue, il y a de belles œuvres aussi dans la période tardive et plus colorée de Spilliaert, notamment celles qui montrent sa fascination pour les arbres et leur ramure en hiver, Arbres dans l’inondation (1944) par exemple.

  • S'interroger

    hustvedt,les mirages de la certitude,essai,littérature anglaise,états-unis,neurosciences,problématique corpsesprit,cerveau,pensée,critique,biologie,philosophie,expérience,questions,culture,extrait« On peut donc à bon droit s’interroger : pourquoi se soucier de ce qu’est l’esprit ? Il est manifeste que beaucoup de gens vivent leur vie sans gâcher une minute de sommeil à se poser cette question. Or elle est importante, me semble-t-il, parce que la solution qu’on lui apporte a, de manière plus ou moins visible, des conséquences dans de nombreuses disciplines. Par exemple, si les problèmes mentaux relèvent du cerveau et non de l’esprit, pourquoi avons-nous la psychiatrie pour soigner l’esprit et la neurologie pour le cerveau ? Pourquoi pas une seule discipline consacrée au cerveau ? Chaque jour nous apporte des informations nouvelles en provenance des confins de la science du cerveau, de la génétique et de l’intelligence artificielle, et le contenu de ces rapports est déterminé par la façon dont chaque savant comprend le problème corps/esprit. 
    Il est devenu évident à mes yeux que définir l’esprit est une nécessité cruciale dans de nombreuses sortes de recherches. »

    Siri Hustvedt, Les mirages de la certitude

  • Corps & esprit

    Dans Vivre, penser, regarder, Siri Hustvedt, essayiste et romancière, maître de conférence en neurosciences, avait déjà montré à quel point, depuis toujours, elle éprouve une « curiosité constante à l’égard de ce qu’être humain signifie ». Son essai Les Mirages de la certitude (2016, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Christine Le Bœuf, 2018) porte sur « la problématique corps/esprit ».

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    Dès la première phrase, elle se situe de manière critique : « En dépit de prédictions enthousiastes selon lesquelles l’innovation technologique va ouvrir la voie à l’utérus artificiel et à la vie éternelle, il est encore vrai que tout être humain naît du corps de sa mère et que tout être humain meurt. » Si les sciences affinent la description des mécanismes physiologiques, déterminer en quoi consiste l’esprit « et ce qu’il a à voir avec nos corps » reste une question ouverte.

    « Tout ça, c’est dans ta tête », dit-on à quelqu’un dont on juge le problème « psychologique » ou « mental ». « Mais de quoi sont faites les pensées ? Si elles ne viennent pas de notre corps, d’où viennent-elles ? » L’autrice se penche sur le « Je pense donc je suis », le propre des humains selon Descartes ; sur le matérialisme de Thomas Hobbes, son contemporain, pour qui pensées et sensations, dans cette « machine » qu’est le corps humain, s’apparentent à des « mouvements du mécanisme cérébral » ; sur les idées de Margaret Cavendish, généralement ignorées de son vivant et redécouvertes, pour qui « l’esprit n’est pas seulement un élément de l’être humain, mais fait partie de la totalité de l’univers ».

    Rappelant que toutes les idées sont, « d’une manière ou d’une autre, des idées reçues », Hustvedt « interroge la certitude et prône le doute et l’ambiguïté, non que nous soyons incapables de connaître les choses, mais parce qu’il nous faut examiner nos convictions et nous demander d’où elles viennent. Le doute est fertile en ce qu’il ouvre le penseur à des pensées qui lui sont étrangères. Le doute est générateur de questions. » Vous l’aurez compris, cet essai est rempli de questions très intéressantes.

    « Si l’on croit que l’esprit est une chose différente du cerveau, la question devient : De quoi l’esprit est-il fait que le cerveau n’est pas ? » Et si le cerveau est simplement un organe comme un autre, « pourquoi l’esprit est-il considéré comme plus noble qu’une simple partie du corps ? » Il n’y a pas de théorie unique sur la nature de l’esprit : « La confusion règne, et pas seulement chez ceux qui pensent rarement au problème corps/esprit. Scientifiques, philosophes et érudits s’affrontent fréquemment à propos de cette question. »

    Son essai est « personnel », écrit Siri Hustvedt dans une longue parenthèse : « je m’efforce de comprendre ce que j’ai eu du mal à comprendre ». Elle s’intéresse aux hypothèses cachées et cherche à bousculer « quelques-unes des convictions fondamentales ou prémisses confuses » de manière à faire comprendre que « beaucoup reste inconnu pour ce qui est de l’esprit et de sa relation au corps et au monde. » Même si nous ne possédons pas ses larges connaissances scientifiques et si certains développements sont ardus, elle arrive à nous y intéresser par son questionnement original.

    L’inné et l’acquis, les cerveaux « rigides ou malléables », les histoires de jumeaux, le rationnel et le sensuel… Pour présenter différents points de vue sur ces distinctions, elle rappelle des théories, des expériences, des anecdotes, puise dans la culture populaire, dans les articles scientifiques (dont elle donne les références dans une quarantaine de pages à la fin de l’ouvrage). Dans Esquisse d’une psychologie scientifique, un manuscrit abandonné en 1896, retrouvé et publié en 1950, Freud, neurologue de formation, projetait de donner « une psychologie en tant que science de la nature » où il parlait des neurones comme de « particules matérielles ».

    Certains considèrent que les esprits fonctionnent comme des ordinateurs : comment leurs modèles intègrent-ils les émotions, l’expérience sensorielle et sensorimotrice, le flux de conscience ? Hustvedt réaffirme régulièrement que « les humains sont des créatures humides, et non sèches », à la fois par « l’humidité » de la réalité corporelle et pour les distinguer de la théorie computationnelle de l’esprit qui assimile le mental et les neurones conceptuels à une machine de traitement de l’information. Elle ne croit pas à l’avènement « d’une ère post-biologique et surnaturelle de robots brillants et immortels ».

    Mémoire, imagination, empathie, il reste tant d’aspects à explorer plus avant dans notre réalité humaine, dans la relation corps/esprit – « des myriades d’incertitudes ». Avec Les Mirages de la certitude, Siri Hustvedt « nous invite dans à ne pas accepter benoîtement un avenir conditionné par des industries qui minimisent l’importance de ce qui fait toute notre humanité. »      

  • Livre de Job

    assouline,vies de job,récit,essai,recherches,livre de job,littérature française,bible,souffrance,dieu,le mal,culture,extrait« Ce texte envoûtant réussit à affronter le Mal depuis plus de deux millénaires, il aide les hommes à lui tenir tête effrontément, parce qu’il est une œuvre d’art issue du génie d’un artiste. Son auteur l’a conçu de telle manière qu’il nous rend dépositaires d’un secret. Venu du plus lointain, il a pourtant le don de nous faire entendre les choses à venir. Une ombre silencieuse l’enveloppe. Il n’est pas de pensée sur le qui-vive qui n’ait eu un jour le souci de Job. S’il nous est proche, c’est qu’il n’est pas de personnage plus humain dans la Bible. Ses faiblesses de craignant-Dieu sont les nôtres. Elles sonnent juste lorsqu’on le lit à l’oreille. »

    Pierre Assouline, Vies de Job (Prologue)

    Ilya Répine (1844–1930), Job et ses amis (détail), 1869, huile sur toile, Saint-Pétersbourg, Musée russe

     

  • Job et Assouline

    En couverture du Folio, un détail de Job raillé par sa femme de Georges de la Tour, peinture dont Pierre Assouline parle dans Vies de Job (2012), « l’un des personnages les plus fascinants et énigmatiques de la Bible » (Livre de Job). Ce livre marquant m’a accompagnée en ce début d’année – et donné à penser.

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    Le prologue de cette œuvre de près de cinq cents pages – ni roman ni biographie ni essai ni autobiographie ni enquête, et tout cela à la fois – s’ouvre sur une déclaration personnelle : « Il revient souvent me visiter, la nuit de préférence. La nuit est son territoire. Le mien désormais. Puisque ce que je trouve m’apprend ce que je cherche, je saurai à la fin pourquoi Job me hante depuis si longtemps, et par quel mouvement secret de l’âme et du cœur il obsède mes travaux et mes jours. »

    Porteur des interrogations d’un biographe à la fois attaché aux faits et plein d’empathie pour ceux dont il raconte la vie, ce livre à propos du « juste souffrant » ne porte pas sur un personnage historique mais sur une figure marquante de la Bible juive, de l’Ancien Testament chrétien, citée aussi dans le Coran. Assouline est remonté aux sources puis a suivi les traces de Job pour écrire « Job, son corps, son esprit, son âme, son mythe, sa légende, sa présence, son livre », avouant d’emblée que le Livre de Job lui est aussi « un prétexte pour parler de Job en [lui] et de ses traces en nous. » A la première personne, souvent.

    Tous les chapitres comportent des séquences numérotées, plus ou moins longues. Chacune porte sur une approche particulière : lecture, rencontre, thème, voyage, question, image, lieu, souvenir, rêve... La structure en trois parties (Source. Mille vies. Souffrance) n’a pourtant rien de disparate, l’unité du sujet assurant le lien entre les récits, les observations et la réflexion. La progression choisie par l’auteur pour relater ses recherches fait sens, du texte premier aux commentaires.

    J’ai beaucoup souligné, coché, noté ; tant d’éléments m’intéressent dans ce livre sur un homme riche devenu pauvre et accablé d’épreuves en tous genres, questionnant Dieu, le Mal, et dont l’histoire finit bien, quoique ce « happy end » n’en soit pas vraiment un, à la réflexion. On y croise de nombreux exégètes juifs, chrétiens, athées, des philosophes, des écrivains, des artistes, des films, de la musique... L’érudition, les recherches y laissent une belle place à la réflexion personnelle et aux rencontres.

    Chaque fois que je rouvrais Vies de Job, je pensais à l’amie qui m’a parlé de Job un jour ; si elle était encore de ce monde, nous aurions échangé sur ce sujet qu’elle connaissait bien. Et voilà qu’à la page 150, l’auteur raconte son séjour et ses découvertes à l’Ecole biblique et archéologique française de Jérusalem quand un nom me saute aux yeux, celui de Françoise Mies, qui fut l’élève de cette amie.

    Assouline ne connaissait pas la chercheuse belge, la qualité de ses écrits sur Job l’impressionne fort. Belle rencontre avec cette chrétienne « hébréophone » qui lui dit, la première fois qu’ils se voient là-bas : « J’espère que vous n’allez pas faire de Job un grincheux ! » Dans ses études sur Job, Françoise Mies a choisi de cerner l’espérance plutôt que la souffrance. On peut lire en ligne un compte rendu de son livre L’espérance de Job dans la Revue théologique de Louvain.

    L’auteur recherche et visite les lieux palestiniens liés à Job. Dans ce chapitre, Du génie des lieux, il dit sa conscience aiguë, dans sa quête de Job, de devoir « se tenir en équilibre instable entre le judaïsme vécu comme une religion de la lettre et le christianisme éprouvé comme une religion de l’esprit ».

    Son sujet le suit partout, même sur le papier à cigarettes Job ou sur les affiches concernant les recherches d’un « job ». Devant ceux qui tendent la main dans le métro. Job et ses admirateurs. Job dans les musées : « Le Job de De La Tour à Epinal est devenu le mien. » Tant de phrases m’arrêtent, relues, méditées : « Accepter avec simplicité ce qui nous arrive. » Sur la transmission : « Ce qu’on m’a raconté et ce que j’en ai fait. » A sa réputation de patience, il rétorque : « En vérité, Job prend son mal en impatience. »

    La dernière partie, Souffrance, s’ouvre sur « Les miens » : les origines familiales entre l’Algérie et le Maroc, le patronyme, ses onze années à Casablanca où Assouline est né « français à l’étranger », « natif de la langue française ». La mort de son frère aîné à dix-neuf ans sur une route d’Espagne. La mort de son père et la prière des morts (le Kaddish). « Ce serait tellement mieux si l’on pouvait être mort sans avoir à mourir. »

    La question de la souffrance est fondamentale. Un rabbin lui dit : « Dieu se retire, il se voile, pour laisser la place à l’homme et à son libre arbitre. C’est dans son absence qu’on trouve Dieu. » Les Juifs appellent cela le tsimtsoum. Comment ne pas relier Job et la Shoah ? Assouline aborde de front le pire : la souffrance et la mort des enfants. Vies de Job, « impossible biographie », nous plonge, vous l’aurez compris, dans les grandes profondeurs. Le pluriel du titre est amplement justifié.

    P.-S. Cette lecture est une relecture d’un livre déjà présenté ici en 2012 – ô mémoire...