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Amour

  • Résonance

    Tenenbaum Boncompain.jpg« Pourquoi certains visages vous parlent-ils ? Pourquoi certaines voix rebondissent-elles jusqu’au tréfonds de votre âme ? Le timbre de la sienne était délicatement voilé, comme on dit que s’écoute la parole des Touaregs : l’écho du verbe et la résonance de la phrase tissent le sens au-delà des mots, on entend ce qui vibre et l’on vibre de ce que l’on n’entend pas. En ce printemps-là, en ce premier printemps d’elle, elle était devant lui, brune et pâle, sans fard, cheveux mi-longs ondulés attachés dans la nuque, simplement vêtue d’un pantalon de toile noire, d’un sweat-shirt sombre, peut-être gris argenté, et d’un ample blouson masculin qui ne devait pas véritablement protéger de la fraîcheur des soirs. »

    Gérald Tenenbaum, Reflets des jours mauves

    © Pierre Boncompain, Femme allongée, lithographie (Source)

  • Des jours mauves

    Existe-t-il plus grand mystère que celui d’une rencontre essentielle ? Reflets des jours mauves est le beau titre du dernier roman de Gérald Tenenbaum, un écrivain qui offre une place de choix aux adjectifs. On ne peut s’empêcher de penser au dernier vers de Voyelles : « O l’Oméga, rayon violet de Ses Yeux ! » Mais n’allons pas trop vite.

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    Un soir, à Paris, un jeune homme entre dans le jardin du Luxembourg, il se rend à une réception privée : « Les reflets mordorés n’ont pas encore tapissé la lumière du jour, mais les tenues sont de soirée, talons, moire, alpaga, déclinaisons de noir. » Il cherche l’homme qu’on vient de fêter – « éloges, rosette et retraite ». Le professeur Lazare s’est assis à l’écart, près d’une fenêtre. Quand Ethan Desnoyers se présente à lui, en tant que « correspondant du Lancet », l’ancien chef de service à la Pitié ironise : « Alors comme ça, vous faites les nécros ? »

    Le généticien remarque les verres fumés qui masquent le regard du jeune homme. Lazare s’en veut d’avoir improvisé une réponse maladroite aux éloges convenus et s’est éloigné des prévenances, des mots, des regards. A son interviewer, il préfère parler du genévrier qu’il aperçoit derrière la vitre et du corbeau qui vient de s’y poser – « l’un des plus gros cerveaux de toutes les espèces d’oiseaux » – de son « iris charbon », « noir comme la nuit qui nous attend ».

    Quand la réception touche à sa fin, sa secrétaire le salue avec tact, demande au jeune homme de ménager leur patron. Tout le monde prend congé. Lazare propose à Ethan un verre au Contre-Oblique, pas loin, il y a ses habitudes et descend au sous-sol : tables basses et fauteuils, table de billard, une femme et deux hommes installés dans un angle. « Ce soir, ayant souffert ces honneurs dérisoires et malmené ses reins, il n’a pas envie de rester seul. »

    « Alors, qui vous envoie vers moi ? Ce n’est pas le Lancet, n’est-ce pas ? » Ethan le reconnaît, même s’il a bien enquêté pour la revue scientifique. En fait, un éditeur lui a proposé un contrat pour écrire sur « les vieilles croyances, les légendes, les superstitions, voire la Kabbale, mais avec un fil rouge particulier. » Quels rapports peut-il y avoir entre ces traditions qui recherchent « les signes d’un avenir écrit d’avance », les prédictions et le hasard ? « Parce que le hasard, y compris celui de l’hérédité dont vous êtes spécialiste, est avant tout une page blanche… »

    Ainsi commence une nuit de conversation, de confidences, entrecoupée de coups de billard. La dextérité de Lazare attire les trois autres clients, ils font connaissance. Les deux hommes dirigent une agence photographique à Dublin ; la jeune fille brune, Marijke Haas, les représente à Amsterdam. Lazare les invite bientôt à se joindre à eux. « Au terme de ce jour planté tel un jalon narquois entre ce qui n’est déjà plus et ce qui ne sera pas, il a soudain cédé à la pulsion de se livrer, se livrer et se délivrer enfin, pieds et poings, sans fard et sans orgueil, devant quatre étrangers. »

    J’ai parfois pensé en lisant Reflets des jours mauves à Clamence dans La Chute de Camus et aussi à Saint-Pons dans Journal d’un crime de Charles Bertin. Comme eux, Lazare a ses secrets, qu’il préfère confier à plusieurs, ce qu’il trouve moins impudique. « Il a une histoire à raconter, qui ne peut être dite qu’une fois. » En près de deux cents pages, Gérald Tenenbaum tient le lecteur en haleine.

    Lazare remonte à son premier stage d’internat au CHU de Rennes, dans le service du professeur Ketter, une sommité. C’est en l’entendant parler de ses recherches au téléphone avec un futur prix Nobel – « sur le point de découvrir ce que l’on a plus tard nommé l’épissage de l’ARN » – qu’il a orienté les siennes : « il avait compris que l’aube d’une nouvelle ère de la recherche médicale se levait : au lieu de subir les maladies et de les soigner après leur déclenchement, on allait pouvoir les empêcher d’éclore. »

    Et aussi en rencontrant Elena Guzman, une Argentine qui travaillait à Berkeley avec Mary-Claire King au laboratoire de génétique et d’épidémiologie, une femme pleine de charme avec qui il correspondait depuis des années. Elle avait alors posé cette question à propos des gènes : « Y a-t-il une musique silencieuse qui les fait résonner tous ensemble, y a-t-il des vibrations atones qui les réveillent ou les endorment ? »

    Lazare était lancé. Il lui fallait des locaux, des lignes de crédit, des collaborateurs ; en un an, il les avait obtenus. Par petites annonces, ils avaient trouvé des volontaires pour des tests génétiques et sélectionné « une petite cohorte de vingt-deux individus adultes en bonne santé ». Puis s’était présentée une vingt-troisième, qui voulait absolument y participer. Lazare revoit Rachel Epstein, comme si c’était la veille, en 1993. « Lorsqu’elle s’est assise face à lui, il n’a pu détourner le regard de ces prunelles améthyste, ces iris d’un violet obscur et lumineux dont la profondeur efface celle de l’océan et la transparence subjugue celle du ciel. »

    L’hérédité intéresse particulièrement Rachel. Sa famille a été « en quasi-totalité engloutie dans le maelström que vous savez, quelques dizaines parmi six millions ». Elle s’est donné pour mission « de recueillir des informations de tous ordres sur les siens » – « On évoque souvent cette volonté de donner une sépulture à ceux qui n’en n’ont pas eu, mais, ne nous y trompons pas, il s’agit bien sûr de nous donner, à nous qui demeurons, un lieu de mémoire pour nous aider à penser à ces deuils impensables. »

    Fasciné par « les chatoiements mauves de ses prunelles », Lazare accepte qu’elle participe aux tests malgré que le protocole interdise le surnombre, il trouvera un arrangement. Peu à peu, dans cette pièce où la lumière est basse, le récit de Lazare se fraie un chemin, aux glissements de la mémoire, qui ne perd rien de l’intensité de certains moments vécus. Ici ce n’est pas dans un monologue, mais au fil des confidences, dans le va-et-vient entre présent et passé, que nous est contée l’histoire de Lazare et de Rachel, et d’autres personnages autour d’eux.

    Reflets des jours mauves est une étrange histoire d’amour fou à laquelle se mêle l’excitation de recherches génétiques pointues (commentées dans la postface par la généticienne Ariane Giacobino). La question initiale d’Ethan sur la part du hasard va peut-être trouver une réponse dans le récit de la relation entre le chercheur et la femme aux yeux mauves, qui sera compliquée par les résultats de ses recherches la concernant et taraudée par la question du dit et du non-dit.

    Bien des thèmes ou des motifs déjà remarqués dans Les Harmoniques réapparaissent dans ce roman, au rendez-vous de la science et de la fiction. Les progrès du dépistage et de la thérapie géniques vont sans doute bouleverser le traitement des maladies, mais ce qui se dégage le plus des confidences du professeur Lazare, au creux d’une nuit parisienne, c’est la profondeur du trouble où nous jettent certains êtres, c’est l’incroyable capacité du vivant à se jouer du hasard.

  • Relation particulière

    portrait de la jeune fille en feu,céline sciamma,noémie merlant,adèle haenel,cinéma,france,bretagne,peinture,xviiie,amour,culture« Portrait de la jeune fille en feu n’est pas le premier film à explorer cette relation particulière entre le peintre et son modèle. Il soutient la comparaison avec l’absolue réussite du genre, La Belle Noiseuse de Rivette, par son originalité notamment : le modèle ne sait pas qu’il en est un et c’est une femme qui observe une femme. Céline Sciamma se montre douée pour cet exercice de la peinture des sentiments. Sa mise en scène évacue le superflu – intrigues, coup de théâtre, suspense, scandale – pour aller à l’essentiel : une activation des sens, la montée de sensations inconnues, inattendues qui déstabilisent. Elle fait preuve de beaucoup de subtilité au moyen d’un dialogue économe, à l’élégance vouvoyée et l’ambiguïté permanente. »

    Fernand Denis, Cannes 2019 : "Le portrait de la jeune fille en feu" ou la palpitante peinture des sentiments de Céline Sciamma, La Libre Belgique, 20/5/2019

  • Peintre et modèle

    Peintre et modèle, dans Portrait de la jeune fille en feu de Céline Sciamma, sont deux femmes, excellemment interprétées par Noémie Merlant et Adèle Haenel, j’en reparlerai. L’intrigue est mince et le rythme lent dans ce film avant tout centré sur le regard : celui des personnages les uns envers les autres, celui des spectateurs à qui chaque image offerte est comme un tableau. On aimerait voir parfois ce parti-pris esthétique contrecarré par un peu plus de vie, mais c’est de toute beauté, qu’il s’agisse des paysages, des intérieurs, des personnages surtout.

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    Héloïse (Adèle Haenel) et Marianne (Noémie Merlant) dans Portrait de la jeune fille en feu

    A la fin du dix-huitième siècle, une peintre prend la pose devant ses élèves qu’elle initie au portrait. A la fin de la leçon, l’une d’elles s’enquiert d’une toile de la maîtresse qu’elle a remarquée dans la pièce : c’est un portrait de la jeune fille en feu devant la mer. Flash-back. Marianne arrive dans un château près de la mer, en Bretagne, où une jeune servante la conduit à la grande chambre qui lui servira d’atelier. La comtesse l’a engagée pour peindre un portrait de sa fille, destiné à son fiancé milanais.

    Très vite, la difficulté de sa mission apparaît. Sortie du couvent où elle se plaisait, après le suicide de sa sœur aînée qui ne voulait pas se marier, Héloïse, la jeune fille en question, refuse de poser. Le peintre chargé en premier de faire son portrait a renoncé à sa tâche. Il faudra donc la peindre de mémoire, en une semaine, et sans que l’intéressée le sache ; Marianne est censée lui tenir simplement compagnie, l’accompagner dans ses promenades et veiller à ce qu’elle ne se jette pas de la falaise comme l’aînée.

    Un film de femmes donc : la peintre et son modèle, la mère, la servante – quatre actrices parfaites dans leur rôle. Marianne et Héloïse s’observent d’abord, très attentives l’une à l’autre pour des raisons différentes. Marianne veut mémoriser les traits du visage à peindre, en rendre l’expression ; Héloïse est heureuse de pouvoir à nouveau sortir, marcher près de la mer, et curieuse de la vie de Marianne, de son opinion sur le mariage, troublée par ses regards constamment tournés vers elle.

    Céline Sciamma alterne les scènes d’intérieur et d’extérieur. La caméra suit la lumière et l’ombre, et les moindres nuances des sentiments sur les visages. Chez Noémie Merlant-Marianne, ce sont les yeux qui parlent le plus. Chez Adèle Haenel-Héloïse, tout est d’une expressivité singulière : les inflexions du regard, les moues de la bouche, les frémissements de la peau, les gestes, l’immobilité même.

    « J’ai eu beaucoup de plaisir à regarder les comédiennes, à capter les moindres variations, à connaître leurs traits et voir comment la lumière et les angles de prise de vues les modifiaient », a confié la directrice de la photographie. La réalisatrice atteint un double objectif : d’abord, montrer ce qui se joue dans la relation entre l’artiste et son modèle, la quête du geste sur la toile – comme lorsque Marianne (par le pinceau d’Hélène Delmaire) pose la touche qui donnera à la robe, en plus de sa couleur, le mouvement et l’éclat de l’étoffe.

    Montrer aussi la naissance du désir. Deux femmes se découvrent, se plaisent, se révèlent l’une à l’autre. Portrait de la jeune fille en feu observe ce qui se passe entre deux êtres qui se rapprochent. Marianne arrivera-t-elle à réussir le portrait ? Le mariage d’Héloïse aura-t-il lieu ? Jusqu’où ira l’amour des deux femmes l’une pour l’autre ? La peinture cinématographique des sentiments prend le pas sur l’approche de l’art.

    Ce film dure deux heures et certaines scènes m’ont semblé trop appuyées, mais dans l’ensemble, il emporte l’adhésion, même s’il m’a laissée un peu à distance. Je ne vous dirai guère plus de l’intrigue (ne lisez pas Wikipedia qui la dévoile si vous comptez voir ce film) ni du titre, à prendre à la fois au sens propre et au sens figuré, sinon que la musique s’y invite d’une manière originale et marquante. La dernière séquence est extrêmement belle, inoubliable.

  • Du charme

    woody allen,un jour de pluie à new york,film,2019,cinéma,new york,jeunesse,amour,dialogues,culture« A Rainy Day in New York est un film d’une simplicité, d’un classicisme proche de l’épure. D’un côté, un garçon tue le temps dans Manhattan, un jour gris qui tourne à la pluie, en attendant le retour de sa petite amie. De l’autre, celle-ci, apprentie journaliste, est tiraillée entre son cœur et son ambition, un scoop à portée de main et l’opportunité d’entrer dans les coulisses du cinéma avec un réalisateur dépressif, un scénariste jaloux, un acteur dragueur. Tous les trois partagent la même idée, la retenir. Idée à laquelle elle offre toujours moins de résistance. C’est d’un basique mais d’un rythme, d’une fluidité, d’une progression dramatique constante, d’un montage parallèle virtuose. Bref, une comédie pas seulement romantique, avec du charme. »

    © Fernand Denis, "Un jour de pluie à New York", la quintessence de l'art de Woody Allen (La Libre Belgique, 18/9/2019)