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mort

  • L'accord

    stéphane lambert,l'apocalypse heureuse,récit,littérature française de belgique,autobiographie,pédophilie,famille,écriture,homosexualité,mort,reconstruction,grèce,culture,extrait« L’ensoleillement de l’île des Cyclades où j’écrivais ces lignes semblait prolonger l’accord que j’avais entraperçu, guidé par les mots du thérapeute. Cette luminosité n’était pas qu’extérieure – peut-être avais-je au fond de moi un paysage grec, ce n’était pas invraisemblable puisque dans les derniers mois de sa grossesse ma mère avait séjourné dans le Péloponnèse. L’idée que ce cadre réduit aux stricts éléments premiers (terre, mer, ciel, vent, soleil) baignait dans mes grands fonds me plaisait. Son âpreté me ramenait à un dénuement auquel j’aspirais. Les considérations secondaires qui empoisonnaient mon quotidien se révélaient ici instantanément caduques. Un grand calme régnait en maître, battu en vain par les bourrasques. La splendeur tragique de ces paysages où je me sentais si bien provenait d’anciens cataclysmes.

    […] tout cela avait été sculpté par les ravages d’éruptions volcaniques. Ici l’apocalypse avait déjà eu lieu. La dévastation avait engendré la beauté avant qu’à son tour la beauté ne sème la dévastation. Dans ce décor propice à l’invention des dieux, nous nous baignons tranquillement aux portes de la mort, savourant la proximité du ciel et de l’abîme. »

    Stéphane Lambert, L’Apocalypse heureuse

  • Apocalypse heureuse

    De Stéphane Lambert (°1974), je ne connaissais pas grand-chose en dehors de ses essais sur l’art – j’ai aimé Le Vertige et la foi, son texte sur Nicolas de Staël. L’Apocalypse heureuse a remporté en 2022 le prix Victor Rossel. Ce récit sur son enfance chaotique et la fracture familiale, il l’a dédié à son père. S’il se termine sur une note d’apaisement, c’est surtout de souffrance qu’il s’agit dans ce livre en deux parties : « La maison qui n’a pas existé » et « Le jardin caché ».

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    En se rendant chez un médecin pratiquant la thérapie EMDR, après plusieurs essais de psychothérapie et psychanalyse, il passe devant l’école primaire qu’il a fréquentée sur le boulevard. En face, il avait visité une maison dans un clos fleuri avec ses parents en éprouvant le désir d’une vie nouvelle, mais cela ne s’était pas réalisé : « cette maison n’avait pas existé, le rêve s’était avéré impossible. »

    Le hasard, aussi improbable que cela paraisse, veut que le cabinet médical qu’on lui a indiqué se trouve dans l’immeuble de D., l’ami de ses parents qui avait « abusé » de lui, trente ans plus tôt. Son nom y figure encore sur une sonnette. Pourquoi s’obstiner à vouloir écrire là-dessus, à s’arracher du monde alors que  l’été l’appelle à la fenêtre sur l’île grecque où il séjourne comme chaque année ?

    Sur une photo de vacances en Bretagne, prise par D. qui les accompagnait, il voit son regard d’enfant fasciné vers lui et l’air abasourdi de ses parents, qui devinaient peut-être ce qui se passait sans réagir. Quand ils l’avaient su, avertis par des rumeurs, ils s’étaient tus. A la demande du médecin, à qui il a parlé immédiatement de la « relation amoureuse » qu’il avait cru vivre à dix ans (sujet de son premier roman), il cerne les moments de son enfance et de son adolescence qui l’ont « émotionnellement le plus marqué ».

    En premier, il cite le jour de la séparation de ses parents, deux ans après cette photo. Son père se tenait sur la terrasse de ce qui était leur appartement au huitième étage, sa mère était assise près de lui sur le siège avant du camion de déménagement. C’était « mieux comme cela », mieux que les disputes violentes entre des parents que son frère et lui tentaient parfois de séparer. De cette tragédie lui viendrait « l’incapacité de croire en ce que l’on vit. »

    Sa mère lui avait ensuite présenté son amant, un homme marié, banal. L’image qu’il se faisait d’elle en avait pâti durablement. Ils s’étaient éloignés l’un de l’autre. L’adolescent avait trouvé refuge dans une vie intérieure, dans la lecture, considérait Maupassant « comme un frère ». Quand il avait téléphoné à sa mère, trente ans plus tard, pour lui annoncer que Jan, son compagnon depuis dix-neuf ans, voulait le quitter, elle avait répondu : « Mais Stéphane, tu n’es pas quelqu’un de facile ! » Quant à son père, dépressif, il avait trouvé une autre compagne. Son fils ne croyait plus ni aux familles réussies, ni à la valeur des études, sans trouver son chemin.

    Contre le silence, il avait trouvé quelque chose qui le tenait en vie : l’écriture, « une échographie du vivant, qui rendait perceptibles les bruits sourds à l’intérieur du silence. » La seconde partie s’ouvre sur la mort de son père, moment névralgique. Un jour, « le jour mémorable où je crus que le ciel ma tombait sur la tête », il avait appris dans la même heure « que Jan avait été violemment agressé à Rio et que [son] père venait d’être transféré aux soins intensifs ».

    Lorsque son père en était sorti pour une chambre à l’étage, lui était parti à Amorgos, dans les Cyclades, sans se douter qu’il y ferait une nouvelle rencontre amoureuse. « A une soixantaine de kilomètres à vol d’oiseau d’Amorgos, un certain Jean […] écrivit L’Apocalypse dans une grotte sur les hauteurs de Patmos. »

    Richard Blin : « La question de l’intime et celle du processus de création convergent toujours chez Stéphane Lambert » (Le Matricule des Anges). Evocation d’une souffrance longtemps tue, obsession de la mort, difficulté à se reconstruire, apaisement dans l’écriture, L’Apocalypse heureuse de Stéphane Lambert est un récit qui va « de la tourmente à la sérénité », comme l’écrit Jeanine Paque dans Le Carnet et les Instants.

  • Semblables

    alice ferney,les bourgeois,roman,littérature française,xxe siècle,famille,bourgeoisie,histoire,photographies,temps,vie,mort,culture« Personne n’accepte de le considérer réellement : nous sommes exactement semblables aux fleurs. Ronsard l’a dit de la beauté d’une femme, on a galvaudé ses mots et l’analogie paraît niaise alors qu’elle est tragique. Il ne s’agit pas de splendeur éphémère mais d’apparition et de mortalité. Nous durons ce que durent les fleurs : un moment minuscule. Si importants (attachants) une fois que nous sommes nés, nous voilà aussi contingents que ces reines à corolles, pistils et pétales. Nous ne sommes pas plus nécessaires qu’éternels ou résistants. Comme elles, nous apparaissons par les hasards de fécondations invisibles. L’attraction universelle lovée dedans les corps nous pollinise. Nos tiges à nous s’allongent aussi et toutes nos formes se déploient, la floraison nous révèle. Notre épanouissement vient et avec lui notre fertilité. Notre être entier atteint sa maturité magnifiée, c’est l’apogée. Chacun croit qu’il s’y maintient, tendu vers cette perfection, mais le cycle est invincible et le déclin s’amorce. D’abord imperceptible, il prend les rênes. L’usure, la douleur, les flétrissures minuscules se dessinent les unes sur les autres. Nous devenons ce grimoire de notre vie. En vérité nous mourons sur pied, comme la rose dans le vase – que nous admirons puis jetons aux ordures. Nous sommes de passage dans le vase. Le temps de notre vie est compté. La nature a été plus généreuse avec nous qu’avec les fleurs. C’est que nous sommes plus complexes à fabriquer. Mieux vaut nous réparer que nous recréer, ainsi fait la nature. Nous nous auto-réparons jusqu’à la fin. »

    Alice Ferney, Les Bourgeois, pp. 346–347.

  • Son histoire

    banks,oh,canada,roman,littérature américaine,tournage,documentaire,vérité,mensonge,récit de vie,maladie,mort,amour,amitié,culture« Une heure de plus, à peu près, ça t’irait, Leo ? Avant qu’on en ait fini pour la journée ? Alors on pourra tous faire une coupure et prendre un déj’ tardif.
     Oui. Je risque de ne pas être là demain.
     Ne crois pas ça,
    man. Bon sang ! Quand même ! Tu seras là demain.
     Qu’est-ce que tu veux dire, par des liens qui vous aideront à construire un récit ? demande Fife. Il estime qu’il leur livre un récit tout fait. Ils n’ont rien d’autre à faire qu’à le filmer et l’enregistrer. Ensuite, quand il sera parti et réduit au silence – et il pourrait être parti et réduit au silence avant demain ; ça pourrait se produire cet après-midi –, Malcolm et Diana pourront bâtir leur histoire à eux à partir de celle-ci. De toute façon, c’est ce que fait tout le monde avec les histoires des autres. Mais pour l’instant, c’est celle de Fife, pas la leur. Son histoire véridique. Et elle est cohérente, croit-il, avec ses séquences et ses conséquences – du moins avec les conséquences qu’elle a dans sa vie et celle d’Emma. C’est tout ce qui lui importe. »

    Russell Banks, Oh, Canada

  • Dernière interview

    Oh, Canada (Foregone (Perte), 2021, traduit de l’américain par Pierre Furlan), l’avant-dernier roman de Russell Banks (1940-2023) est, comme le dernier, Le Royaume enchanté, le récit d’un homme qui se souvient. Leonard Fife, 77 ans, sait qu’il n’en a plus pour longtemps. Il a accepté que son ami réalisateur, Malcolm, un de ses anciens élèves, filme dans son appartement une dernière interview.

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    Productionlist.com

    Le jour venu, Fife demande pourquoi il a accepté cela. Renée, l’infirmière qui pousse son fauteuil roulant jusqu’au salon, répond qu’il a fait « quelque chose dans le cinéma » et que les gens célèbres doivent donner des interviews. Lui ne se soucie que d’une chose : que sa femme Emma soit présente, sinon il ne pourra pas parler. Dans le salon où tous les meubles ont été poussés sur le côté, devenu « une boîte noire aux dimensions inconnues », Malcolm salue Leo et « un petit cercle de lumière bien découpé surgit sur le plancher nu. C’est là qu’on interrogera Fife. »

    Vincent, le caméraman ; Diana, la productrice ; Sloan, une jeune femme qui s’occupera du son, l’équipe de Malcolm veut tourner « un documentaire basé sur l’ultime confession de son vieux professeur ». Il a rédigé vingt-cinq questions pour son mentor et prévu une semaine de tournage, mais Leo veut tout raconter d’un coup, comme il en a envie, et à condition qu’Emma y assiste – c’est pour elle qu’il le fait. Fife, 1er avril 2018, Montréal, Québec –claquement de mains.

    Avant que Malcolm parle, « Fife déclare qu’il va répondre à une question que personne ne sait poser aujourd’hui. » Pourquoi, au printemps 1968, il a décidé de quitter les Etats-Unis et d’émigrer au Canada. La plupart pensent qu’il a fui la conscription comme plus de soixante mille jeunes Américains qui ne voulaient pas aller se battre au Vietnam. La vérité est plus compliquée et ambiguë. Fife, « l’un des cinéastes documentaristes du Canada les plus renommés et admirés » voudrait que « Oh, Canada », le film de MacLeod, la rétablisse.

    Son récit commence en 1968, à Richmond en Virginie, chez les Chapman, les parents de sa femme Alicia (Emma entend ce nom pour la première fois). Fife, Alicia, enceinte de six mois, et leur fils Cornel, trois ans, séjournaient chez eux, servis par leurs domestiques noirs. Cela faisait cinq ans que Fife avait épousé Alicia, lui qui n’était pas riche, contrairement aux Chapman, héritiers d’une société fondée par leur père, sous la marque Doctor Todd’s.

    Fife passait souvent du temps chez eux quand il était étudiant, puis chargé de cours à l’université de Virginie à Charlottesville, où il faisait des recherches sur le roman américain du XXe siècle. Ce qui inquiétait les parents d’Alicia, c’était leur projet d’acheter une maison dans le Vermont, loin de chez eux – Fife allait enseigner là-bas dans « une bonne petite institution d’études supérieures ». Ils connaissaient son rêve de devenir écrivain. Leur rêve à eux, c’était de transmettre l’entreprise familiale à Leonard (ici on ne l’appelait ni Fife ni Leo) et de les garder à proximité de chez eux. Fife voulait en discuter d’abord avec Alicia, une semaine de réflexion s’imposait.

    Quand Malcolm propose une coupure, Fife est en train de lutter contre les nausées et la douleur, mais il veut continuer. Malcolm revient aux films de Fife, notamment « Dans la brume » (sur la base militaire de Gagetown et les essais sur l’agent orange dans les années soixante), à son travail de documentariste engagé, et même si ce premier mariage avec Alicia, pour lui aussi, c’est du neuf.

    Fife : « Mon deuxième mariage. Pas mon premier. » Les souvenirs de Gagetown affluent dans sa mémoire, il pourrait les raconter. Mais le cancer « lui a donné la liberté de creuser et de révéler le mensonge », il n’a plus d’avenir ni rien, sauf Emma qui l’aime, le respecte et l’admire. « C’est sa dernière chance d’arrêter de mentir à Emma, sa dernière chance de lui rendre en public tout ce qu’elle lui a donné en privé. » […] « Fife parle de nouveau dans l’obscurité. Emma ? Tu es là, Emma ? – Oui, Leo, je suis toujours là. »

    Oh, Canada est un récit troublant. Fife revoit précisément des scènes de sa vie, des personnes qui ont compté pour lui, des lieux, perd parfois le fil, navigue entre ces visions du passé et la situation présente. Son entourage perçoit sa fatigue, mais le tournage continue. Emma veut sortir, s’oppose à ce déballage en public et en conteste la véracité. Pour elle, Fife est sous l’effet des médicaments, de la morphine, ses propos sont de la confabulation : un mélange d’imaginaire et de réel. Mais lui s’obstine, exige qu’elle reste, met ses dernières forces dans cette bataille contre le mensonge.

    Fife ignore les questions de Malcolm. On suit donc son parcours, ses amitiés, ses mariages et ses abandons, ses voyages et ses rencontres. Russell Banks, en laissant son personnage se raconter jusqu’au bout, quelles que soient les réactions des autres et de son corps qui lui échappe, campe l’histoire d’une conscience qui s’obstine à rétablir le sens d’une vie. Même si le tournage devient chaotique, Leonard Fife ne peut renoncer à dire qui il était vraiment à la femme qui l’aime. L’héroïne du roman, c’est « la mort qui se profile » (Florence Noiville dans Le Monde). « Vertigineuse réflexion sur l’identité », ce roman « crépusculaire » (Geneviève Simon dans La Libre) nous entraîne sur les chemins de la mémoire et fait de nous des témoins d’une confession intime.