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vieillesse

  • Exaltation

    Yehoshua couverture.jpg« S’il devait mettre en scène un film en Espagne, Mozes estime qu’il y ferait figurer non seulement la concierge de nuit de l’hôtel et le pèlerin, mais aussi cet homme-là pour qu’il exprime tout ce qui lui passe par la tête pendant une demi-minute. Car il paraît doué d’un réel talent de comédien pour mouliner ses propos à un débit trépidant et d’une voix mélodramatique, sans une pause, face à un interlocuteur qui ne comprend pas un traître mot, convaincu, sans doute, que la musique et l’exaltation de sa voix sont capables d’endoctriner une oreille bouchée. A en juger par la paralysie qui a frappé la serveuse figée sur place, cafetière en main, son emphase a l’air de captiver le tout-venant, fût-il ignorant du contexte et du sujet. Mais, lorsque Mozes perçoit à plusieurs reprises les noms de Kafka et de Trigano et voit l’Espagnol évoquer, de ses mains frêles, l’animal et la sinagoga et, de là, passer au servicio militar et au desierto, pour arriver au tren et à l’accidente, il comprend que ce puits de science a pénétré au plus profond de ses œuvres anciennes et tente de les synthétiser en une somme philosophique. »

    Avraham B. Yehoshua, Rétrospective

  • Rétrospectivement

    Hasard des emprunts à la bibliothèque, l’intrigue de Rétrospective, un roman d’Avraham B. Yehoshua (2011, traduit de l’hébreu par Jean-Luc Allouche), se déroule dans sa plus grande partie à Saint-Jacques-de-Compostelle. Yaïr Mozes, un réalisateur israélien, y est invité à une rétrospective de trois jours en son honneur. Ruth l’accompagne, l’actrice qui fut sa muse et la compagne du scénariste de ses premiers films, devenue « la compagne de voyage attitrée de Mozes ou, plus précisément, une « figure » qu’il a prise sous son aile. »

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    Mattheus Meyvogel, Charité romaine, Rome, vers 1628

    Juan de Viola, le directeur des archives cinématographiques (un prêtre consacré, découvrira-t-il avec étonnement), lui annonce un programme chargé : deux films au moins par jour, plus les repas et les débats, qui devraient être nourris, vu l’abondance des questions déjà formulées par des professeurs et des étudiants curieux du « cinéma de l’Etat juif », sans compter celles des amateurs.

    Mozes et Ruth logent au luxueux parador en face de la cathédrale où on leur a réservé une grande chambre avec un lit double au lieu de deux chambres – cela leur est déjà arrivé, ils s’en accommodent chastement. Fatiguée, Ruth s’est vite glissée sous l’énorme édredon. Mozes s’inquiète pour elle, qui refuse de faire de nouveaux examens sanguins prescrits par son médecin traitant. Quand il se couche, il remarque au mur un tableau étrange : « un homme chauve au torse dénudé, assis ou agenouillé aux pieds d’une jeune fille à la poitrine découverte ». Puis il ôte ses lunettes et ses appareils auditifs et finit par s’endormir.

    Au réveil, il examine de plus près la « mystérieuse scène mythologique » et découvre son titre, « Caritas romana, Charité romaine ». Mozes se demande si Trigano connaissait ce sujet, si proche de la raison de leur rupture brutale, à la suite d’une scène qu'il avait annulée à la fin d’un film. Une jeune femme (jouée par Ruth), qui venait de quitter la clinique après avoir accouché d’un enfant donné à l’adoption, était censée allaiter un vieillard dans la rue. L’actrice était si mal à l’aise au moment du tournage, malgré le paravent placé pour la soustraire aux regards, qu’elle s’était réfugiée dans le camion de la production. En l’apprenant, Trigano avait voulu la convaincre de reprendre la scène, mais Ruth n’avait pas cédé. Furieux, le jeune scénariste, « jadis le disciple bien-aimé et fidèle de Mozes », avait rompu définitivement avec le réalisateur et avec sa compagne.

    Rétrospective raconte par le menu le déroulement de ces trois journées à Saint-Jacques-de Compostelle. Il y est abondamment question de cinéma, forcément. Yaïr Mozes est étonné du choix des films – uniquement ses premières réalisations, celles dont Trigano avait écrit le scénario –  et du doublage particulièrement soigné des projections en espagnol. Il apprendra par la suite que celui-ci a été supervisé par Trigano lui-même, qui hante véritablement les pensées du cinéaste.

    Saint-Jacques-de-Compostelle constitue un fabuleux décor pour cette histoire, la cathédrale en particulier, qu’ils voient de leur chambre donnant sur la place et qu’ils visitent. Avraham B. Yehoshua explore la mémoire du réalisateur, ses souvenirs des tournages et de ses relations avec Trigano, avec Tolédano, son directeur de la photographie décédé, tombé lui aussi amoureux de Ruth. La Charité romaine (peinte par Mattheus Meyvogel, a-t-il appris) l’obsède jusqu’à son retour en Israël, où tout ce que la rétrospective a réveillé en lui va se prolonger : préoccupations, rencontres, questions intimes.

    Rétrospective aborde également la situation en Israël, évoquée métaphoriquement dans les films du réalisateur, et de façon très concrète lorsque Mozes se déplace dans des zones troublées par le conflit israélo-palestinien. Il veut savoir quel rôle a joué Trigano dans cette rétrospective espagnole et se demande si son scénariste, l’ancien complice, lami devenu son ennemi (il refuse tout contact), connaît les véritables raisons pour lesquelles Ruth a refusé de jouer la scène proche de La Charité romaine, raisons qu’elle a révélées à Mozes durant leur séjour.

    Le titre en hébreu, « חסד ספרדי », signifie « Grâce espagnole » (Wikipedia). Il faut aller au bout des cinq cents pages du roman pour découvrir la scène finale extraordinaire conçue par le romancier. Mozes, malgré son âge, veut continuer son œuvre cinématographique et il retournera à Saint-Jacques. Yehoshua, né à Jérusalem en 1936, met en scène dans Rétrospective (prix Médicis étranger 2012) un trio de personnages particulièrement intéressants. Mozes, en retrouvant les intentions de ses premiers films ; Ruth, encore belle, troublée de se revoir dans sa jeunesse ; Trigano, avec sa rébellion.  Le temps, l’âge les met tous à l’épreuve, sans éteindre en eux la flamme qui les fait souffrir, qui les fait vivre.

  • Vivre seule

    mona chollet,sorcières,la puissance invaincue des femmes,essai,littérature française,chasse aux sorcières,indépendance,maternité,vieillesse,vision du monde,féminisme,culture« Loin de l’isolement misérable que les préjugés associent au fait de vivre seule, cet affinement inlassable de leur identité produit un double effet : il leur permet d’apprivoiser et même de savourer cette solitude à laquelle la plupart des gens, mariés ou pas, sont confrontés, au moins par périodes, au cours de leur vie, mais aussi de nouer des relations particulièrement intenses, car émanant du cœur de leur personnalité plutôt que de rôles sociaux convenus. En ce sens, la connaissance de soi n’est pas un « égoïsme », un repli sur soi, mais une voie royale vers les autres. Contrairement à ce que veut nous faire croire une propagande insistante, la féminité traditionnelle n’est pas une planche de salut : chercher à l’incarner, adhérer à ses valeurs, loin d’assurer notre immunité, nous affaiblit et nous appauvrit. »

    Mona Chollet, Sorcières. La puissance invaincue des femmes

    Philibert Cockx, Femme peignant

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    Pour info, les inscriptions aux « Estivales 2019 »,
    promenades guidées dans Schaerbeek,
    sont ouvertes : https://www.1030.be/fr/estivales-2019

  • Femmes et Sorcières

    Mona Chollet s’attache dans Sorcières. La puissance invaincue des femmes (2018) à creuser ce que recouvre une telle désignation. L’image de la sorcière varie à travers les siècles. Si la « chasse aux sorcières » désigne couramment la mise à l’écart de ses opposants politiques par un gouvernement, n’oublions pas que les sorcières ont vraiment été chassées, condamnées, brûlées. Leur puissance faisait peur. Les féministes y voient les prémices de la violence masculine envers les femmes.

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    Fascinée moins par la sorcière de Blanche-Neige que par Floppy Le Redoux (dans Le Château des enfants volés de Maria Gripe), Mona Chollet raconte comme elle était impressionnée par son aura, « faite de calme profond, de mystère, de clairvoyance ». Dans la frayeur délicieuse qui s’emparait d’elle et de ses camarades devant ces personnages imaginaires, elle percevait une promesse : « On sentait soudain que tout était possible, et peut-être aussi que la joliesse inoffensive, la gentillesse gazouillante n’étaient pas le seul destin féminin envisageable. »

    « Sorcière » : il lui a fallu longtemps pour retrouver sous le mot « la pire des marques d’infamie, l’imputation mensongère qui avait valu la torture et la mort à des dizaines de milliers de femmes » en Europe, aux XVIe et XVIIe siècles. Le mythe de la sorcière naît peu après l’apparition de l’imprimerie avec la publication de l’œuvre de deux inquisiteurs en 1487 : Malleus maleficarum (Le Marteau des sorcières) d’Henri Institoris et Jakob Sprenger. « Réédité une quinzaine de fois, il fut diffusé à trente mille exemplaires dans toute l’Europe durant les grandes chasses. »

    Les juges s’en serviront et le succès de l’ouvrage fera naître « d’autres vocations de démonologues ». Dans les procès pour sorcellerie, 80% des accusés et 85% des condamnés étaient des femmes. Magicienne ou guérisseuse, caractère fort ou de sexualité « un peu trop libre », « toute tête féminine qui dépassait pouvait susciter des vocations de chasseur de sorcières. » Le Marteau des sorcières affirmait qu’elles pouvaient faire disparaître les sexes masculins et même en faisaient collection ! L’américaine Anne L. Barstow juge aussi extraordinaire que ces événements « l’obstination mise par les historiens à nier que les chasses aux sorcières furent une « explosion de misogynie » ».

    En 1968 est né à New York le mouvement WITCH (Women’s International Terrorist Conspiracy from Hell). Les féministes ont compris que sous le mot « sorcières », il fallait lire « femmes » et ont revendiqué d’en être – rappelez-vous la revue Sorcières ou encore la belle chanson d’Anne Sylvestre, Une sorcière comme les autres. Son champ d’étude étant très vaste, Mona Chollet développe quatre aspects associés aux sorcières : l’indépendance, l’absence d’enfantement, la vieillesse, une autre vision du monde.

    Mener « une vie à soi » sans se marier ni devenir mère, c’est prendre le contrepied de l’idéal de la femme au foyer, un choix défendu par certaines féministes. Une enquête sociologique d’Erika Flahault (2009) a classé les femmes seules en trois catégories : « en manque » pour celles qui subissent cette situation et en souffrent, « en marche » pour celles qui apprennent à l’apprécier, « les apostates du conjugal » pour celles qui organisent volontairement « leur vie, leurs amours et leurs amitiés en dehors du cadre du couple ».

    Faits d’histoire, films, livres, manuels de psychologie, séries télé, il ne manque pas d’exemples pour diaboliser la femme indépendante ou autonome. A l’opposé de ceux qui estiment que « le seul destin féminin concevable reste le don de soi », le collectif Les Chimères dénonce : « Une « vraie » femme, c’est un cimetière de désirs, de rêves manqués, d’illusions ». Celles qui choisissent de ne pas procréer suscitent le malaise. Mona Chollet en témoigne : « Ayant accumulé les problèmes de santé au cours de ma vie, j’éprouve un grand soulagement à ne pas avoir dû partager avec un enfant, en le portant d’abord dans mon ventre puis dans mes bras, les ressources physiques qu’il me restait. »

    « L’inégalité entre les sexes liée à l’âge est à la fois l’une des plus faciles à constater et l’une des plus difficiles à contester. » La troisième partie de Sorcières explore la façon de voir ou de vivre le vieillissement, l’évolution des mentalités. Elle se termine sur une belle citation de Susan Sontag. De façon surprenante et sincère, Mona Chollet parle pour finir de sa « stupidité » et du sentiment d’incompétence qu’elle a souvent ressenti face aux explications masculines du monde.

    Et pourtant, la maîtrise excessive de la nature peut être vue aujourd’hui comme responsable de grands désordres. En témoigne « la lente extension à toute la planète, à partir de l’Occident de la Renaissance, d’une logique marchande, froidement calculatrice, présentée à tort comme un sommet de rationalité » (Jean-François Billeter). Cette manière d’étrangler la nature ne serait-elle pas à rapprocher de la chasse aux sorcières ? Mona Chollet va jusqu’à débusquer « une hostilité foncière envers les femmes et un culte des attitudes viriles » chez certains médecins. Avec Sorcières, Mona Chollet décrypte des comportements d’hier et d’aujourd’hui.

  • Inquisition

    roth,philip,exit le fantôme,roman,littérature anglaise,etats-unis,vieillesse,désir,culture« C’est incroyable, quand on y pense, que tout ce qu’on a pu réussir, accomplir dans la vie, quelle qu’en soit la valeur, s’achève par le châtiment d’une inquisition menée par votre biographe. De l’homme qui maîtrisait les mots, de l’homme qui a passé sa vie à raconter des histoires, on retiendra, après sa mort – si on se souvient encore de lui –, une histoire sur son compte qui exposera sa vilenie cachée et la décrira avec une franchise, une clarté, une assurance sans faille, une attention consciencieuse aux exigences les plus subtiles de la morale, et une indéniable délectation.

    Voilà, j’étais le suivant. Pourquoi m’avait-il fallu attendre jusqu’à maintenant pour me rendre à l’évidence ? Sauf si je le savais depuis le début. »

    Philip Roth, Exit le fantôme