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vieillesse - Page 4

  • L'enfant rieur

    (Pour A.) 

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    à Sophie Lemaître 

    Je suis toujours l’enfant rieur, cet enfant que la guerre 
    A empêché de vivre en riant son enfance. 
    Jeunesse, encore en moi, je vais, je cours, je nage
    J’adore les chevaux et skier dans la neige 
    Mon corps est amoureux, il aime, il est aimé
    Mon corps est très patient, il est à mon service. 
    L’instant, couleur du temps, vient à moi promptement 
    Sur vos balcons, glaciers, travaillés de lumière 
    De toute ma chaleur je t’écoute, Soleil !

    Un jour, je suis tombé, je tombe dans mon corps
    Il m’a serré de près, je tombe à la renverse.
    Je ne suis plus mon corps, je suis dans ses limites
    Je suis un apprenti de mon corps de grand âge
    Ignorante espérance, tu vois, je m’abandonne
    A la pensée d’amour de ma fragilité.

    Henry Bauchau, Tentatives de louange

     

    Photo : Giuseppe Penone, L’arbre des voyelles, 1999 (Installation au Jardin des Tuileries, Paris, 2000)


  • Bauchau en louanges

    Tentatives de louange (2011) est le dernier recueil poétique d’Henry Bauchau, le premier que j’ouvre : une cinquantaine de pages, vingt-quatre textes, dans le petit format de la collection « Le souffle de l’esprit ». Actes Sud l’a conçue comme « le reflet d’une ouverture des uns aux autres, à travers la prière, la réflexion, la méditation » – croyants, athées ou agnostiques y font part de leurs invocations à Dieu ou de leurs réflexions sur l’humain. 

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    Bauchau a composé ces « prières » entre 2009 et 2011. Certaines sont dédiées à une personne ou composées « pour » quelqu’un, d’autres sont des méditations, des instants ouverts sur l’infini. Son premier texte, « Louange au Déliant », est le seul à nommer Dieu.

    Seigneur, Seigneur Dieu, au-delà de tous les noms et de toute pensée
    Délivre-nous ainsi que l’a souhaité Maître Eckhart
    Délivre-nous non de l’amour mais des images de toi
    Comme tu as délivré mes oreilles du bruit du monde
    En me rendant presque sourd
    Comme tu m’as libéré du délire de puissance et de possession
    En me rendant presque aveugle
    Séparé, enfermé en moi-même, ne m’emprisonne pas avec toi
    Accorde-moi la liberté
    Où parfois, en m’éveillant, je te sens si proche (…)
     

    Pour vous, quelques premières lignes :

    Les parachutistes savent pourquoi les oiseaux chantent (« Pourquoi les oiseaux chantent »)

    Je m’éveille, je fais le salut au soleil. Le mince soleil à l’est qui filtre entre deux maisons. Je me prosterne de tout mon corps, ne le pouvant en esprit. » (« Le salut au soleil »)

    Sur le grand escalier nous nous sommes assis
    Que la pierre était douce, d’une chaleur humaine. (« Architectures de louange »)

    Je suis nu comme un poteau de téléphone (« Céleste insuffisance »)

    Et quelques derniers mots :

    Heureux qui sait faire face au gel et trouver sa place abondante au soleil. (« Arbre pour la belle verrière »)

    Louange à l’art des cavernes
    Louange à l’artisan
    Je ne connais pas d’art profane
    Tout est sacré (« Exercice de louange »)

    Le chant des syllabes muettes (« Les hirondelles boivent en vol ») 

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    Henry Bauchau est ce vieil homme qui écrit, se tait, attend. A l’écoute des vibrations du monde, il regarde un jardin sous la neige comme une enfance, le printemps comme une métamorphose – « Il n’est pas permis d’être vieux ». Il devient arbre, oiseau, ciel.

    Le doute l’habite : « Si le temps d’écrire revient, je doute. Je doute aussi après. Tu n’es que le locataire de la maison de l’écriture, quand tu es chevauché par le roman ou disloqué par le poème. » (« Le salut au soleil ») Le doute est un allié : « Je ne connais pas, je ne crois pas, j’espère » (« Eloge du doute »)
     

    Photos : Louise Bourgeois, The Welcoming hands, 1996 (Installation au Jardin des Tuileries, Paris, 2000)

     

  • Le meilleur

    « Mais combien de temps l’homme peut-il passer à se rappeler le meilleur de l’enfance ? Et s’il profitait du meilleur de la vieillesse ? A moins que le meilleur de la vieillesse ne soit justement cette nostalgie du meilleur de l’enfance, de ce corps, jeune pousse de bambou, avec lequel chevaucher les vagues du plus loin qu’elles se formaient, les chevaucher bras pointés, telle une flèche dont la tige serait ce torse et ces jambes effilés, les chevaucher à s’en râper les côtes contre les galets pointus, les palourdes ébréchées, les débris de coquillages de la grève, pour ensuite se dresser, belliqueux, sur ses pieds, faire aussitôt volte-face, s’enfoncer flageolant jusqu’au genou dans le ressac, plonger et nager comme un fou vers les brisants renflés, jusqu’à l’Atlantique vert qui s’avançait à sa rencontre, roulait vers lui irrésistible comme cet avenir, réalité obstinée et, s’il avait de la chance, arriver à temps pour attraper la grosse vague suivante, et puis la suivante, et ainsi de suite, jusqu’à ce que la lumière rasante brasillant sur les vagues lui dise qu’il était temps de rentrer. »

    Philip Roth, Un homme

     
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    http://www.temps-jeunes.com/temps-jeunes-association.aspx

     

  • Vieillesse ennemie

    « Ici-bas, où les hommes ne s’assemblent que pour gémir, / Où la paralysie fait trembler sur le front un triste reste de cheveux gris, / Où la jeunesse devient blême, spectre d’elle-même, et meurt, / Où le simple penser est comble du chagrin…» : Philip Roth ouvre son roman Un Homme (Everyman, 2006) avec ces vers de Keats (Ode à un rossignol), nous voilà prévenus. C’est au lendemain de l’enterrement de son ami Saul Bellow qu’il a commencé à écrire la scène initiale, un enterrement dans un vieux cimetière juif (où se déroulent les scènes les plus fortes de ce récit). Flash-back sur la vie d’un homme qui s’était cru invulnérable.

     

    Rembrandt,_Auto-portrait,_1660.jpg

    La religion étant selon lui une imposture, « s’il écrivait un jour son autobiographie, il l’intitulerait Vie et Mort d’un corps d’homme ». Autre titre possible pour Un homme. « Le corps est le paysage de ce livre » déclare-t-il dans un entretien. Bien sûr, il avait eu quelques accrocs : opéré d’une hernie quand il était gamin, d’une assez grave appendicite avec perforation vingt ans plus tard. Ensuite, vingt-deux ans « de parfaite santé ». Mais en 1989, un quintuple pontage, et d’ennui en ennui, la vieillesse ennemie.

     

    A soixante-cinq ans, juste retraité et trois fois divorcé, un homme (qui n’a pas de nom, qui est chaque homme, et Philip Roth sans doute) décide, après le 11 septembre 2001, de quitter Manhattan pour Starfish Beach, une communauté de retraités sur la côte du New-Jersey où il passait l’été durant son enfance.  Sa carrière de publicitaire terminée, il a décidé de réaliser son rêve, dans un pavillon de plain-pied transformé en atelier d’artiste : peindre tous les jours. Il aimerait que sa fille Nancy, divorcée elle aussi, vienne s’installer dans les parages avec ses jumeaux de quatre ans. Chaque année,  une nouvelle intervention médicale le ramène à l’hôpital, « échapper à la mort semblait devenir la grande affaire de sa vie, qui se résumait désormais à l’histoire de son déclin physique. »

     

    « Il y a des gens comme ça, des gens d’une bonté qui saute aux yeux, de vrais miracles, et la chance avait voulu que son incorruptible fille soit un de ces miracles-là. » Ses deux fils, d'un premier mariage, ne lui ont jamais pardonné d’avoir abandonné leur mère. Pour « nouer des contacts satisfaisants » avec autrui, il décide de donner des cours de peinture, un pour débutants, l’après-midi, un autre le soir pour les plus avancés. Millicent Kramer est « de loin sa meilleure élève », elle peint d’instinct, mais un terrible mal de dos l’oblige souvent à s’allonger, à prendre des analgésiques. A son chevet, lors d’une crise – « on est si seul quand on a mal » –, il tente de l’apaiser, mais elle se suicidera dix jours plus tard.

     

    Sa « mémoire affamée » ne cesse de lui rappeler son passé : son enfance heureuse, la bijouterie familiale, et les femmes de sa vie. Alors que Phoebe, sa deuxième épouse, le soutenait constamment, une crise de désir sexuel, à la cinquantaine, l’a poussé vers sa secrétaire d’abord, puis vers une jeune Danoise, mannequin, qu’il a même emmenée en voyage à Paris. Phoebe, qui l’appelait à l’hôtel pour l’avertir de l’attaque dont sa mère avait été victime, l’a démasqué. Et comme il persistait à mentir, à son retour, a demandé le divorce. Alors il a épousé Merete, sans rien y gagner : « Il avait troqué une femme-ressource contre une femme qui se lézardait à la moindre tension. » Leur mariage ne durera pas.

     

    Sans illusions sur sa peinture, malgré les encouragements de Nancy, sans illusions sur lui-même, insatisfait de son corps et de sa vie, un vieil homme chavire. La compagnie des autres résidents lui devient insupportable. Même son frère Howie, qui l’aime d’un amour sans faille, présent à chaque coup dur, il le tient maintenant à distance, jaloux non de sa réussite financière, non de sa famille unie et chaleureuse, mais de sa santé de fer, insolente. Avec Un homme, Philip Roth – qui croit à la vitalité du roman américain, alors que la lecture, aux Etats-Unis, ne cesse de reculer – écrit le roman du déclin physique : « Ce n’est pas une bataille, la vieillesse, c’est un massacre. »

  • Days / Jours

    What are days for?

    Days are where we live.

    They come, they wake us

    Time and time over.

    They are to be happy in:

    Where can we live but days?


    Ah, solving that question

    Brings the priest and the doctor

    In their long coats

    Running over the fields.

     

     

     

    A quoi servent les jours ?

    Les jours sont là où nous vivons.

    Ils viennent, ils nous réveillent

    Sans cesse renouvelés,

    Ils sont faits pour être heureux :

    Où vivre ailleurs sinon des jours ?

     

    Ah, résoudre cette question

    Fait venir le prêtre et le médecin

    Dans leurs longs manteaux

    En toute hâte à travers champs. »

     

     

    Philip Larkin (1922-1985)


    in
    David Lodge, La vie en sourdine