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création

  • Sortir

    fernandez,sois un monde à toi-même,essai sur la solitude,littérature française,essai,solitude,art,création,tiepolo,seurat,kiefer,culture« Paradis pour quelques-uns, la solitude est une punition pour la majorité. Le désir impérieux de communiquer ses émotions, d’échanger ses soucis et ses joies, de partager ses idées, entraîne les gens dans une agitation incessante. Ils attendent des autres ce qu’ils sont incapables de trouver en eux. Aller au café, au restaurant, au théâtre, au cinéma, répond à ce besoin de « sortir », sortir à tout prix, s’évader de ce qu’on est par peur de n’y trouver que du vide. Jouit de la solitude celui à qui elle apporte la tranquillité de l’âme, la paix intérieure. Souffre de la solitude celui qui a besoin d’amitié et d’amour et s’en voit privé par quelque fatalité injuste. La plupart des humains se croient abandonnés lorsqu’ils n’ont ni proches à qui se confier, ni amis, ni enfants ; c’est la douleur de l’isolement, lequel n’est pas du tout la même chose que la solitude. Peu nombreux sont les hommes qui prêtent à celle-ci une vertu philosophique. »

    Dominique Fernandez, Sois un monde à toi-même. Essai sur la solitude

    Georges Lemmen (1865-1916), Dame lisant

  • L'art et la solitude

    Sois un monde à toi-même de Dominique Fernandez a pour sous-titre « Essai sur la solitude ». « Y a-t-il des solitudes heureuses ? » L’essayiste convoque Sénèque et quelques écrivains avant de constater que « La solitude philosophique, la solitude choisie, la solitude aimée, les peintres dans leur ensemble ne la représentent quasiment jamais. » Le pêcheur de Seurat coupé par le titre en couverture illustre le domaine de sa réflexion : la peinture. Il a choisi trois artistes pour aborder son sujet : Tiepolo, Seurat, Kiefer.

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    « Tiepolo. La solitude sacrée » s’ouvre à Burano, petit village de pêcheurs où s’arrête le vaporetto de Venise avant d’arriver à Torcello. L’afflux des touristes  lui donne envie de s’en aller aussitôt mais au bout de la rue principale, il se décide à entrer dans une église qui semble inintéressante. Mais là, dans la pénombre, il est attiré par « un grand tableau oblong accroché au-dessus d’un confessionnal », où ses yeux finissent par distinguer « une toile qui vous sidère ».

    C’est un calvaire au centre duquel le Christ sur la croix, « tout blanc, nu », est « couvert seulement d’un pagne bouffant et flottant qui sent son XVIIIe siècle ». Nous suivons son regard sur cette peinture théâtrale jusqu’à la figure d’« un homme botté, sans âge, dont la tunique claire a des raies verticales noires » qui regarde la Vierge évanouie au pied de la croix et qui incarne la Solitude.

    Ses recherches lui permettent d’identifier la toile : Tiepolo l’aurait peinte à vingt-six ans, en 1722 – « un hapax dans sa production », le plus souvent passé sous silence. En général, les peintures de Tiepolo « fourmillent de personnages ». Il recevait sans cesse des commandes, reconnu pour son art de grouper de nombreuses figures sur un espace circonscrit. Alors l’essayiste cherche des toiles plus intérieures, comme son autoportrait, enquête sur les œuvres de Tiepolo, les déchiffre, à l’affût d’indices le ramenant à ce « quidam anonyme » regardant la Vierge, « dans la stupeur du spectacle d’une solitude inconsolable ».

    Au milieu du livre, un encart reproduit quelques-unes des œuvres examinées par Dominique Fernandez. Sa curiosité profonde pour ce qu’il regarde nous entraîne avec lui. Ce pourrait être assommant d’érudition, ce ne l’est pas. Pour qui s’intéresse un peu à l’art, à la vie et au travail des peintres, l’essayiste est ici un guide interrogeant les œuvres et le sens de ce qui est représenté.

    Puis vient « Seurat. La solitude bourgeoise ». Moins apprécié que les impressionnistes, Seurat a été le peintre de la vie moderne, des banlieues, des loisirs. Verhaeren, qui lui a acheté L’Hospice et le Phare de Honfleur en 1887, s’interroge sur ses expériences scientifiques, Seurat lui semble « s’être donné pour mission de sortir l’art du tâtonnement du vague, du flottant et de l’imprécis ». Fernandez voit dans sa biographie – une enfance morne, un père bigot – l’explication de son caractère peu sociable. Seurat est mort à trente-deux ans. Il a dessiné pendant des années avant de peindre.

    Ses portraits de personnages souvent de dos, sans individualité, montrent chacun « seul, muré dans sa solitude ». Quand il peint, à vingt-quatre ans, Baignade à Asnières, il regroupe plusieurs figures, les montre ensemble mais sans communiquer. L’expression humaine y est comme effacée. Fernandez raconte aussi la préparation minutieuse de La Grande Jatte (croquetons en guise de carnet de notes, 28 dessins, 34 esquisses).

    Des « petits points » que Seurat adopte pour rendre sa vision, l’auteur donne une interprétation originale : « Ils traduisent l’éparpillement de la personnalité, dans une société qui a perdu ses repères et où chacun, se sentant divisé de ses semblables, n’est plus sûr de son identité. » Un peintre de la solitude, à sa manière.

    Enfin « Kiefer. La solitude tragique » – un artiste dont je ne connaissais que le nom. Né en mars 1945 en Allemagne, fils d’un officier dans la Wehrmacht, Anselm Kiefer n’a pas connu la guerre, sinon par ses décombres : « dès ses débuts, il s’est représenté le monde comme un champ de ruines et de désolation », même s’il revendique une œuvre « étrangère aux circonstances, inconditionnelle, absolue ».

    A Barjac, entre Avignon et Nîmes, il habitait une ancienne magnanerie (lieu où l’on élevait des vers à Au musée de la soie). On peut y visiter un domaine de quarante hectares où on circule sur des routes entre « diverses installations, sculptures en plein air, monticules de pierres, amas de détritus, serres, granges, pavillons. Puissance inouïe de cette vision de fin du monde »…

    Un dernier texte d’une quinzaine de pages clôture cet essai sur la solitude, en général et chez les créateurs surtout. Si le livre n’offre pas vraiment du neuf sur la solitude (sujet si bien traité par Jacqueline Kelen), il m’a intéressée par la manière dont Fernandez scrute les œuvres d’art et nous incite à voir ce qui s’y joue, au-delà de la première impression.

  • Remède

    nancy huston,reine du réel,lettre à grisélidis réal,littérature française,biographie,féminisme,prostitution,anticonformisme,écriture,création,culture« Toi, on te sauve à chaque fois in extremis. Tu te secoues, te rhabilles, te maquilles, te remets à rigoler, à danser et à boire… avant de chercher à mourir à nouveau. Ta gaieté légendaire, loin d’être un mensonge destiné à donner le change et à cacher ton désespoir, est plutôt une manière d’exprimer ce désespoir avec élégance. Oui, Gri : tout comme le blues ou la musique tzigane dont tu raffoles, ta gnaque est noblesse d’âme.
    Je me rends compte à quel point j’ai eu de la chance, comparée à toi. Mon père n’a pas disparu de mon enfance, il est resté très présent. Ma mère n’est pas morte dans ma quarantaine : elle est toujours là… Sur le chemin de l’immolation de soi par amour que tu as parcouru en grande randonneuse, je n’ai fait que quelques pas timides… avant de rebrousser chemin, épouvantée.
    Mais en fin de compte on a trouvé le même remède, toi et moi, à notre envie de mourir. Dans la même ville, qui plus est, et au même moment. Ce remède a pour nom : sororité. »

    Nancy Huston, Reine du réel. Lettre à Grisélidis Réal

  • Lettre à Grisélidis

    Dans Reine du réel. Lettre à Grisélidis Réal (2022), Nancy Huston rend un hommage très personnel à une « écrivaine, artiste peintre et prostituée suisse » (Wikipedia). Grisélidis (son vrai prénom) est née à Lausanne en 1929 – « Tu as l’âge de mes parents » – et décédée en 2005. Elle l’appelle « Gri », ce qui la distingue de l’héroïne de Perrault, patiente et soumise. Nancy Huston a longtemps reproché à Grisélidis Réal d’incarner « la pute au grand cœur », notamment dans son unique roman, Le noir est une couleur. Mais elle admire l’écriture de cette autodidacte, « l’envergure et la complexité » de son existence.

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    Très vite, elle compare leurs vies : « Filles aînées toutes deux, nous étions très amoureuses de notre papa. » Sans l’avoir jamais croisée « en personne », elle s’est rapprochée de Grisélidis Réal à travers ses traces, « œuvres peintes, livres, lettres, archives, interviews ». Elle a reconnu ces circonstances qui poussent à bout : « agressions sexuelles dans l’enfance, fragilité psychique et économique, colère contre la mère, désir de choquer » et même « envie de mourir ».

    Nancy Huston a écrit sur la prostitution, sur la pornographie, et milité pour le respect à l’égard des « travailleuses du sexe ». Ici, elle raconte la vie de cette fille de professeurs, Walter Réal et Gisèle Bourgeois, d’abord installés à Alexandrie, puis à Athènes où son père meurt à trente-trois ans (staphylocoque doré). Grisélidis et ses sœurs sont alors livrées à leur mère, détestée. A treize ans et demi (âge noté par sa mère), elle écrit le poème Le cycle de la vie – « A peine pubère, Gri, tu écris déjà comme la reine du réel que tu vas devenir. »

    Atteinte de tuberculose, Grisélidis Réal doit quitter l’école pour un sanatorium : « Par instinct de survie spirituelle, tu te désolidarises de ton corps. Lui est malade, d’accord, mais le vrai toi, c’est l’esprit léger qui gambade, rime, rythme, crée et danse dans les prés. Tu te mets à lire et à écrire, à peindre et à dessiner, à rêvasser. » Après le lycée, elle suit les cours de l’école d’arts appliqués de Zurich, pose nue pour des artistes, veut se débrouiller seule. A vingt-deux ans, enceinte d’un artiste, elle l’épouse. Il ne veut pas être père, elle ne veut pas avorter. Ses beaux-parents obtiennent la garde légale du petit Igor, qu’elle ne rencontrera que dix-sept ans plus tard.

    Onze grossesses, sept interrompues. A vingt-neuf ans, « tu te retrouves donc divorcée et mère de quatre enfants de trois pères différents : pas facile de faire mieux comme preuve de non-conformisme au modèle maternel. » Nouvelle hospitalisation pour tuberculose. Nancy Huston partage avec « Gri » le goût de la vie « casse-cou ». Quand celle-ci demande de l’argent à un homme, qui veut coucher avec elle en échange, elle accepte. Argent facile et l’esprit qui décide que « ce qui arrive au corps n’a aucune importance ». Nancy Huston revient souvent sur cette faculté de dissociation (qui me laisse perplexe).

    Grisélidis rencontre Bill, un Africain-Américain étudiant en médecine à Munich, schizophrène, et va s’installer avec lui en Allemagne. Ils sont fauchés, les enfants ont faim. Les petits boulots ne suffisent pas. Bill devient violent, l’envoie au trottoir. Grâce à un amoureux, elle rencontre une famille tzigane qui leur offre un abri, à elle et aux enfants. Un autre homme fait d’elle une dealeuse, elle se retrouve dans une prison pour femmes à Munich.

    Ce sera « la deuxième forge d’où sortiront tes armes de survie : armes d’artiste, cette fois. » Grisélidis tient un journal en prison, dont le titre sera Suis-je morte ? Suis-je encore vivante ? Elle écrit, elle peint. Expulsée d’Allemagne, elle retourne en Suisse et à la prostitution. A la lecture du Deuxième Sexe, elle trouve Simone de Beauvoir trop « cérébrale », ignorant qu’à cette époque, celle-ci écrivait des lettres d’amour passionnées à Nelson Algren.

    Printemps 1968, une bourse pour écrire, des amants, des cystites, des ruptures… Huston raconte les hauts et les bas, les actions de Grisélidis pour défendre les travailleuses du sexe, elle, « la prostituée libre, souveraine et généreuse » qui exerce un métier « non seulement nécessaire mais secourable » sans être une victime, selon elles. Sans doute est-ce « le goût de l’excès » (titre d’un chapitre) qui les rapproche : « Dans le fond des fonds, je suis comme toi une provocatrice, car provoquer c’est aussi bousculer, c’est essayer de réveiller un monde que, par moments, nous trouvons coupablement apathique et veule. » 

    Reine du réel fait découvrir la vie de Grisélidis Réal, résumée par ailleurs dans la préface de Chair vive, recueil de ses poèmes. Ce qui m’a surprise et gênée, c’est la façon dont Nancy Huston y mêle constamment sa propre expérience. Elle s’insurge tout de même contre les phrases « affligeantes » de Grisélidis sur sa compréhension ou son acceptation des violences masculines. Mais sa biographe, « enragée, engagée », revendique comme elle le choix de l’anticonformisme voire de l’outrance, le goût de tout vivre avec passion.

  • L'Arbre

    picasso & abstraction,exposition,bruxelles,musées royaux des beaux-arts,peinture,sculpture,représentation,art figuratif,art abstrait,création,culture« Un arbre ? ou une abstraction ? Des courbes, des contre-courbes, des formes humaines se mêlent aux formes végétales. Deux tonalités rassurent : des verts pour indiquer le feuillage et des bruns rose sable pour les troncs et le pourtour de l’arbre.
    Au sommet, une ouverture bleue indique le ciel. Ce sont nos points d’ancrage dans le réel. […] »

    Suite à lire ici : Picasso & Abstraction, podcasts/transcriptions, Episode #4, Textes de Jennifer Batla © MRBAB 2022

    Pablo Picasso, L'Arbre, 1907, huile sur toile, Musée national Picasso-Paris,
    Dation Pablo Picasso 1979 © Succession Picasso