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Passions

  • Picture Perfect

    « A notre époque, ce n’est plus Vénus mais l’industrie de la beauté qui impose des idéaux difficiles à atteindre. » (Editorial du Bozar Magazine). L’exposition « Picture Perfect : La beauté à travers un prisme contemporain » illustre par la photographie et la vidéo cette injonction de beauté, des années 1960 à nos jours.

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    © Martha Rosler, Body Beautiful, or Beauty knows to Pain, montage photo, 1966-1972

    La publicité n’a cessé de répandre des normes esthétiques à travers ses images. L’avènement des réseaux sociaux et les outils numériques pour retoucher ses autoportraits ou se mettre en scène ont encore renforcé des stéréotypes contre lesquels les féministes se battaient déjà dans les années 1970. Photo et vidéo peuvent aussi servir la « résistance esthétique » contre les contraintes de la « perfection ».

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    © Zed Nelson, de la série Love Me, 2003-2009, tirages chromogènes, contrecollés à sec sur aluminium

    Pour montrer la beauté « comme système d’oppression, mais aussi comme une force créative », 65 artistes ont été choisis, issus de « contextes géopolitiques variés : du Congo à l’Afghanistan, du Japon à la Norvège ». L’adolescente sur la plage de Rineke Dijkstra (1992) est touchante, une petite Miss américaine au regard mélancolique sous ses faux cils met mal à l’aise. La sophistication des coiffures africaines, les concours de cheveux longs en Lituanie épatent, une culturiste en démonstration pas moins.

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    © Ryudai Takano, Reclining Woo-man, 1999/2025, tirage argentique sur papier Baryta

    L’obsession de la jeunesse et de la beauté concerne aussi les hommes : un Narcisse de Zed Nelson s’observe dans le miroir ; Bryce Galloway (2011) se filme avec humour en train de fixer sur son crâne dégarni des poils frisés coupés sur son torse. Ryudai Takano photographie son ami Kikuo (ci-dessus) dans une pose allongée que tant de jeunes femmes ont prise dans l’histoire de la peinture. Une expo pour décentrer et questionner le regard que nous portons sur les corps.

    Picture Perfect, Bozar, Bruxelles > 26.08.2026

  • Beauté & laideur

    Riche de nombreuses œuvres d’art de la fin du XVe au XVIe siècle, Bellezza e bruttezza (Beauté & laideur), l’exposition phare du Palais des Beaux-Arts de Bruxelles (Bozar), présente « L’idéal, le réel et le caricatural à la Renaissance ». Une approche comparative entre des artistes italiens et du Nord de l’Europe, 95 œuvres venues de collections internationales.

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    Anonyme, Les trois Grâces, marbre, 1e moitié du IIe siècle, Musée du Vatican

    Une Vénus de Lorenzo di Credi  (vers 1490, Galerie des Offices, Florence) et ces Trois grâces en marbre rappellent l’influence de l’Antiquité sur les artistes de la Renaissance. Deux pages des Quatre Livres sur les proportions humaines (1528) d’Albrecht Dürer illustrent son intérêt pour ces proportions, né au cours de ses voyages en Italie. La beauté, perçue de manière subjective, est donc « aussi ordonnée et expliquée rationnellement ». Pour la laideur, un Papposilène en marbre (IIe s.) et des portraits de personnes âgées, bizarres ou peu avenantes.

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    Adriaen Thomasz Key, Marie Madeleine, huile sur panneau, XVIe siècle, Genève, De Jonckheere

    L’exposition comporte de nombreux portraits de beautés idéalisées, comme ce Nu féminin de Joos Van Cleve (Prague) ou cette fine Marie Madeleine d’Adriaen Thomasz Key (ci-dessus), à la peau très pâle aussi. Sur certains portraits, la noblesse intérieure transparaît en même temps que la beauté physique. Portrait de jeune femme de Sebastiano Mainardi, de profil devant un paysage, séduit par la pureté des lignes et la composition.

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    Sebastiano Mainardi, Portrait de jeune femme, tempera sur panneau, vers 1490,
    Musée du Louvre, Paris, en dépôt au musée Fabre, Montpellier

    La Femme tenant une pomme de Titien (ci-dessous) a du charme sous sa couronne de fleurs, plus terrestre que divine, « imparfaite et réelle ». Près d’un portrait réaliste de Charles Quint visiblement prognathe (comme celui-ci), on signale que Titien, lui, a préféré dissimuler en grande partie cette déformation héréditaire par sa barbe.

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    Titien, Femme tenant une pomme, huile sur toile, vers 1550-1555,
    Washington, National Gallery of Art

    Dans la salle suivante, on retrouve son art de sublimer la beauté du modèle en comparant le portrait de l’aristocrate Giulia Gonzaga par Titien (ci-dessous) à celui réalisé d’après Sebastiano del Piombo. Celle-ci a écrit que la femme peinte par Titien est beaucoup plus belle, « fruit du génie d’un grand artiste ». 

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    Titien, Portrait de Giulia Gonzaga, huile sur toile, vers 1534, Collection privée

    Superbe et étonnant Portrait allégorique d’une femme (Simonetta Vespucci ?) par Botticelli, dans la même salle, consacrée aux « Muses, monstres et prodiges ». Parmi ces « monstres » au sens de « prodiges de la nature », une statue du nain Morgante sur un tonneau par Jean de Bologne, de petites personnes dont la cour des Médicis aimait s’entourer, ou Madeleine Gonzalès, une femme à la pilosité excessive.

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    Sandro Botticelli, Portrait allégorique d’une femme (Simonetta Vespucci ?)
    tempera et huile sur toile, vers 1490, Collection privée

    A côté des portraits de femmes à leur toilette, au bain ou avec leur servante, ce qui est désigné à l’exposition comme « la belle laideur », ce sont des têtes caricaturales comme en a peint Léonard de Vinci, exagérant des défauts physiques de femmes âgées ou  d’hommes grotesques, d’êtres vicieux, méchants ou fous, de bouffons avec leurs attributs (marotte, capuche, grelots) ou en train de rire. La satire sociale, l’opposition moralisatrice des vices et des vertus, étaient des sujets appréciés. Des peintures qui tantôt mettent mal à l’aise, tantôt attirent par la qualité du dessin.

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    Camillo Procaccini, Quatre têtes : personne avec un goître, vieillard barbu, vieille femme et enfant maure, crayon noir et rouge sur papier ivoire, crayon noir sous la première figure à gauche,
    vers 1590, Venise, Galerie de l'Académie

    Parmi les représentations de couples, certaines sont harmonieuses, d’autres moqueuses (l’amour sénile, l’amour vénal). Lucas Cranach l’Ancien a peint une quarantaine de couples « inégaux », plusieurs sont exposés ici. Souvent, c’est un homme âgé avec une donzelle, comme Le vieux fou avec une jeune fille qui se laisse embrasser tout en plongeant la main dans la bourse du vieillard. Plus rarement, une femme âgée (au sourire édenté) avec un jeune homme plus jeune.

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    Lucas Cranach l'Ancien, Le couple inégal (Le vieux fou), huile sur panneau,
    vers 1530, Prague

    La dernière œuvre exposée montre une splendide Pomone (ci-dessous), divinité des fruits et des jardins, peinte par Frans Floris de Vriendt. Assise sous un arbre, elle est entourée de fruits dont la rondeur et les couleurs mettent sa poitrine dénudée en valeur au centre de la toile. Pan tourne vers elle son visage sombre et ricanant. « Les beautés et les laideurs se renforcent mutuellement », écrivait Léonard de Vinci.

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    Frans Floris de Vriendt, Pomone, huile sur toile, s. d., Stockholm, musée Hallwyl

    Le Guide du Visiteur commente quelques œuvres de chaque section du parcours. Pour en savoir plus, je vous recommande les comptes rendus de La Libre Belgique (Guy Duplat) et de Beaux-Arts (Maïlys Celeux-Lanval). « Bellezza e Brutezza » : Bozar présente cette exposition d’œuvres italiennes et flamandes de grande qualité jusqu’au 14 juin prochain.

  • Une soirée

    Ferney Comme en amour audio.jpg« Elle avait l’impression agréable d’exprimer ce qu’elle pensait avec plus de justesse lorsqu’elle parlait avec lui. Souvent elle revenait sur ce qu’ils s’étaient dit. Parfois elle le remerciait des bénéfices de leur conversation. Je me sens plus intelligente grâce à toi, disait-elle. Quelques jours après le dîner familial, son mari était en voyage, ses enfants invités chez des voisins (il faudra juste que j’aille les chercher, tu pourras m’accompagner, précisa-t-elle), elle projeta à nouveau une soirée avec son nouvel ami. Cyril semblait libre et souvent seul, cette disponibilité facilitait la relation. Marianne profitait de cette souplesse.
    A Paris ou chez toi ? demanda-t-il.
    Se rappelant qu’il n’avait pas d’argent, elle l’imagina aussi gêné de l’inviter au restaurant que de ne pas pouvoir se le permettre. Puisqu’il faudrait récupérer les enfants, ça ne pouvait être qu’à Colombes.
    A la maison, proposa-t-elle.
    Il s’inquiéta qu’elle eût à cuisiner, elle le rassura. La famille avait fait d’elle une virtuose de l’intendance et c’était une capacité qui au moins servait la vie, l’amitié, le plaisir. »

    Alice Ferney, Comme en amour

  • Une amitié complice

    Comme en amour, le dernier roman d’Alice Ferney, aborde un sujet intéressant : l’amitié peut-elle exister entre un homme et une femme ? Qu’est-ce que cela implique chez l’un et l’autre ? Une telle amitié peut-elle durer autant qu’entre des amies ou des amis ? La vit-on comme on vit un amour, le sexe excepté ? On se souvient du vers de Rutebeuf déplorant la perte de ses amis : « L’amor est morte », le même mot désignant alors l’amitié ou l’amour.

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    « Entre eux, la complicité fut immédiate, l’aisance spontanée, l’éclat de rire franc. » Cyril Blot a pris le train pour se rendre chez Marianne Villette, à Colombes où elle habite « une vaste meulière ». Il va interviewer et photographier cette créatrice de sacs à main de luxe pour une revue. Elle n’est « que styliste », assure-t-elle, et lui, « que photographe », en plus de lire dix heures par jour. Leur première conversation révèle d’emblée une « affinité d’esprit et de curiosité ». Marianne veut relire l’entretien avant publication, il le lui promet. « Il était séduit, elle était gaie sans se demander pourquoi. C’était le plaisir de plaire. »

    En quarante chapitres, Alice Ferney décline les étapes de leur relation. Chaque titre est à l’infinitif : « 1. Se rencontrer, 2. Rapidement se revoir, 3. Faire plus ample connaissance, 4. Trouver le rythme, 5. S’insérer, 6. Conserver une part de mystère, etc. » Elle explore le ressenti de chacun, sous le charme de l’autre. Marianne, quarante-deux ans, mariée, est surtout sensible à la « forme d’esprit » de Cyril. Lui, célibataire, plus jeune, la trouve attirante, « drôle et libre ».

    Satisfaite de son article, elle accepte qu’il revienne la photographier dans son atelier. Elle s’est renseignée à son sujet sur internet et a commandé l’essai qu’il a écrit sur Drieu La Rochelle. Le livre lui plaît : « Quelque chose d’impalpable, la ligne musicale du texte, rencontra la sensibilité de Marianne. » Elle le lui écrit dans une lettre, il lui téléphone en retour. « Ils se comprenaient sans avoir besoin d’expliquer. » Peu à peu, ils prennent l’habitude de s’appeler tous les soirs. Serge Korol, le mari de Marianne, l’interroge par curiosité sur son interlocuteur, sans plus. Le monde de la mode ne l’intéresse pas ; il dirige une entreprise de conseil, se déplace beaucoup.

    Elle a gardé son nom de jeune fille pour sa marque, « Villette ». En épousant Serge, elle avait voulu vivre un véritable engagement. Cyril n’envisage pas le mariage, se dit trop pauvre et vivant avec rien – un manque d’argent qu’il cache par sa tenue, toujours impeccable. Il est grand et bel homme, sans être un dandy pour autant. Quand il vient dîner un soir chez Marianne, le courant ne passe pas entre l’entrepreneur et l’esthète. Korol a posé des questions directes sur son logement à Paris, ses ressources, ses écrits. « Le nouvel ami vivait dans une chambre », sans emploi ni revenu fixe.

    Quand ils se reparlent, Cyril résume sa position : « Le mariage est un obstacle à l’amitié. » Marianne est plutôt d’accord : « Si l’on veut des amis de cœur, il faut garder les secrets. Je trouve que les gens mariés ne s’en avisent pas assez. » Avec le temps, ils se racontent leur enfance, leurs parents, leurs lectures... La première ombre au tableau surgit un soir où elle l’a invité chez elle, en l’absence de son mari en voyage.

    Ses enfants passent la soirée chez des voisins et quand ils sortent pour aller les chercher, une femme élégante attend, immobile, sur le trottoir. Elle cherche Cyril ! Celui-ci, crispé, la présente à Marianne – « Qu’est-ce qu’elle foutait là, cette folle ? Quand lui ficherait-elle la paix ? » La scène est d’autant plus déplaisante que l’intruse connaît son adresse et la présence de Cyril chez elle. « Se pouvait-il qu’il fût un sale type ? L’éventualité vint à l’esprit de Marianne. »

    La première phrase du billet sur L’intimité (2020) d’Alice Ferney convient aussi parfaitement à Comme en amour (2025) : elle construit le roman autour de ce qui motive les femmes et les hommes à se lier (ou non), du choix de vivre en couple (ou non), du désir d’enfant (ou non). Cette thématique se présente ici sous un angle différent : du fait de la discrétion de Cyril sur ses autres relations et de la curiosité de Marianne pour son mode de vie, un véritable suspense psychologique s’installe dans l’intrigue. Une plume fine et un roman très réussi !

  • S'exprimer

    anne nivat,la maison haute,des russes d'aujourd'hui,récit,moscou,2002,gratte-ciel stalinien,habitants,entretiens,politique,histoire,culture,architectureVassili V. : « Les intellectuels se taisent parce qu’ils savent eux aussi que cela ne sert plus à rien de s’exprimer, que c’est même redevenu dangereux parce qu’il n’y a toujours pas de société civile. Ici, s’exprimer est toujours revenu à risquer sa vie ; s’exprimer, c’est accomplir un acte héroïque, ce qui n’est pas du tout le cas à l’Ouest. Pour reprendre la plaisanterie bien connue, la Russie est un tramway à bord duquel une moitié des passagers est assise*, tandis que toute l’autre moitié tremble. Ce n’est certes pas la première fois que nos intellectuels se taisent, mais, cette fois, ils ont compris qu’ils ne pesaient rien face aux bandits, que ceux-ci soient hommes d’affaires ou oligarques.
    Sans compter que les intellectuels ne sont pas d’accord entre eux et n’ont jamais pu s’organiser en tant que… classe. Bon ! Voilà que ce sont les mots de Lénine qui me viennent à l’esprit… Par-dessus le marché, des milliers d’entre eux ont émigré. En Israël, on dénombre aujourd’hui** plus de Russes que de Juifs. Les politiques se réjouissent de cet ultime avatar de nos intellectuels, car ils n’ont nul besoin de société civile. Il n’y a plus aucun débat sur quoi que ce soit, c’est le règne de l’inertie totale. »

    Anne Nivat, La Maison haute (chapitre 17)

    *« Etre assis » a aussi, dans la langue russe, le sens de « être en prison ». (Note de bas de page)
    ** En 2002.