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Passions

  • La SNCB occupée

    L’exposition en cours à Train World, « La SNCB occupée », permet de mieux se rendre compte du rôle de la Société nationale des Chemins de fer Belges sous l’Occupation allemande. L’expo inscrite « dans le cadre du travail de mémoire de la SNCB » a bien sa place dans l’ancienne gare de Schaerbeek devenue Train World, musée du train. L’entrée est gratuite pour les jeunes et les groupes scolaires.

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    Train World (ancienne gare de Schaerbeek), place Princesse Elisabeth

    La présentation du sujet sur le site en montre bien les enjeux : « L’histoire de la SNCB pendant cette période complexe est pleine de contradictions, entre collaboration et résistance. » On n’en a pas beaucoup parlé avant la publication au début de ce XXIe siècle de deux livres : La Belgique docile (sous la direction de Rudi Van Doorslaer), puis Le rail belge sous l’Occupation (Nico Wouters).

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    L’exposition se déploie dans tout le musée : un parcours chronologique avec des affiches d’époque, des photos en noir & blanc et des panneaux explicatifs qui suivent des moments clés de l’histoire de la SNCB dans la guerre. De 1919 à 1939 dans la salle des guichets, qui présente le contexte international, puis durant la deuxième guerre mondiale, de 1940 à 1945, dans le hall d’exposition des trains. Le plan reçu à l’entrée indique clairement la succession des thèmes abordés.

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    Affiche de l'exposition

    1922, marche sur Rome qui facilitera l’accès de Mussolini au pouvoir.
    1923, Occupation de la Ruhr par 60 000 soldats français et belges, « qui entend s’opposer par la force au défaut de paiement des indemnités de guerre par l’Allemagne ».
    1932, conférence internationale de Lausanne et accord pour suspendre le paiement des réparations de guerre de l’Allemagne (un huitième a été remboursé par les Allemands à cette époque).
    1934, couverture du Charivari avec une caricature sanglante du « boucher de Berlin », deux mois après la Nuit des longs couteaux.

    Le Charivari 1934.jpeg
    Source : Geo

    Ces exemples d’informations souvent concises sur l’évolution de la situation en Europe portent sur des événements qu’on ne connaît pas forcément si l’on n’est pas historien. Quand j’étais jeune, le cours d’histoire s’arrêtait à la guerre 1914-1918. Une grande photo de Chaplin dans « Le Dictateur » orne un mur de l’ancienne gare juste avant la sortie vers la « promenade ferroviaire » et l’accès au grand hall d’exposition pour la suite et le cœur du sujet : 1940-1945.

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    Derrière une maquette de la locomotive à vapeur Le Belge, image du film Le Dictateur avec Charlie Chaplin

    Avant la guerre, la SNCB « est gérée comme une entreprise privée, mais l’Etat en reste l’actionnaire majoritaire. » Narcisse Rulot en est le directeur général. La crise économique des années 1930 l’a obligé à licencier d’importants effectifs, ce qui l’a rendu impopulaire auprès des syndicats. Une photo d’octobre 1940 montre un train chargé de matériel roulant belge réquisitionné et destiné à l’Allemagne. A la fin de ce mois, les premières mesures antijuives sont prises en Belgique ; on montre une affiche de la ville de Boom enjoignant les Juifs à s’inscrire dans un registre communal (14 décembre 1940).

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    23 juillet 1941 Départ du premier train de déportés politiques
    depuis la Belgique vers le camp de concentration de Sachsenhausen

    Novembre 1941, un groupe de résistance (« CF ») est créé au sein de la SNCB.
    11 mars 1942, ordonnance sur le travail obligatoire des juifs en Belgique.
    Juin 1942, départ des premiers trains de juifs pour le travail obligatoire dans le Nord de la France et les Ardennes françaises.
    4 août 1942, départ du premier train de juifs vers le centre d’extermination Auschwitz-Birkenau (photo de juifs hongrois embarqués dans un wagon de marchandises de la SNCB en juin 1944)
    Novembre 1942, refus de la direction de collaborer au travail obligatoire du personnel de la SNCB en Allemagne, suite à l’arrestation d’un chef d’atelier opposé à l’enrôlement des ouvriers.

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    Photo de la famille Löwenwirth.
    Le père a été déporté à Saint-Omer comme travailleur forcé pour l'organisation Todt.

    Le directeur des Chemins de fer belges justifiait la nécessité de collaborer avec les Allemands pour trois raisons surtout : assurer l’approvisionnement alimentaire, permettre à l’économie belge de continuer à fonctionner et à près de cent mille employés de ne pas se retrouver sans ressources.
    On montre des photos de propagande qui font l’éloge du « 300 000e » travailleur volontaire en Allemagne (on les estime à environ 200 000) ou des colonies de vacances et camps pour la jeunesse. Au moins 15 000 enfants (généralement des enfants de collaborateurs) ont été envoyés en Allemagne entre 1941 et 1944.

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    Ianchelevici, Le Souffle, plâtre, Musée Ianchelevici, La Louvière
    projet pour le monument de la Résistance nationale à Liège

    On présente aussi à l’exposition les trains de déportation, le « train fantôme », un projet de monument (ci-dessus) sculpté par Ianchelevici (Le Souffle), le décompte des « persécutés politiques » (opposants, résistants, otages, ouvriers et employés sanctionnés) déportés dans les camps de concentration [dont faisait partie mon grand-père, détenu du 15 juillet 1944 au 13 avril 1945, dates précises retrouvées sur le site de la Résistance belge où l’on peut chercher des résistants par leur nom]. Comment ne pas penser aussi à ses enfants dont ma mère, ma tante et leur frère Hilaire en regardant cette vidéo d’archives où l’on voit entre autres des résistants traverser les voies ? 

    « La SNCB occupée » est une exposition intéressante sur la Seconde guerre mondiale vécue en Belgique, montrée sous un angle particulier et inédit. 200 archives et objets. Elle se visite à Train World jusqu’au 28 juin 2026.

  • Mon, ma, mes

    Tolstoï à cheval.jpg« C’est beaucoup plus tard seulement, après avoir entretenu avec les hommes les rapports les plus divers, que je compris la signification qu’attachent les hommes à ces mots. Voici quelle est cette signification : ce n’est pas d’après les actes mais d’après les paroles que les hommes se dirigent dans la vie. Ce qu’ils apprécient, ce n’est pas tant la possibilité de faire ou de ne pas faire quelque chose que la possibilité de prononcer certains mots dont ils sont convenus entre eux. Ces mots qu’ils considèrent comme très importants sont mon, ma, mes. Ils les appliquent aux êtres, aux objets, même à la terre, aux hommes, aux chevaux. Et ils sont convenus entre eux qu’un même objet ne pouvait être appelé « mon » que par une seule personne. Et celui qui conformément à ce jeu dit « mon » du plus grand nombre d’objets possible est considéré comme le plus heureux. »

    Tolstoï, Le cheval

    Le comte Tolstoï à cheval (Wikimedia), à quatre-vingts ans (1908)

  • Le Cheval / Albert

    Le Cheval et Albert sont deux nouvelles de Tolstoï publiées ensemble dans un autre petit Folio (extraites de La Tempête de neige et autres récits, traduites du russe par Boris de Schlœzer et Michel Aucouturier). Le cheval est un hongre (cheval castré) ; Albert, un musicien qu’on dit « un peu dérangé ». Tous deux remarquables dans leur genre, tous deux confrontés à la déchéance.

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    Au lever du jour, Nester, le vieux gardien, s’occupe des chevaux réunis dans la cour – « celui qui montrait le moins d’impatience était un hongre pie qui seul sous un auvent, les yeux mi-clos, était en train de lécher la porte de chêne de la grange. » C’est lui que Nester monte pour suivre le troupeau vers la prairie où ils doivent paître, et si le cheval lui est reconnaissant de le gratter un peu sous le cou, il doit aussi encaisser les coups, ce qui le peine, mais il en a l’habitude.

    Dès le début, Tolstoï exprime les sentiments du hongre, dont la vieillesse est « à la fois laide et majestueuse ». Les trois taches devenues brunes de son pelage noir-pie ne sont qu’un des nombreux signes de décrépitude de ce cheval de haute taille, « pareil à une ruine vivante », qui garde « l’attitude calme et assurée d’un animal conscient de sa force et de sa beauté. » La vieille jument grise Jouldyba marche toujours en tête du troupeau où de jeunes cavales, des poulains et des pouliches, se montrent plus espiègles.

    « Il était vieux et ils étaient jeunes ; il était maigre et eux étaient bien en chair ; il était morne et eux toujours gais. » Le hongre les observe avec tristesse, même s’il sait que tous perdront un jour leur jeunesse. Les jeunes chevaux descendant de « la célèbre Crème » sont fiers de leur ascendance aristocratique, alors que lui est « un étranger », « d’origine inconnue ». Certains chevaux sont cruels avec lui, le frappent, le dérangent, aussi est-il heureux lorsque le gardien remonte sur son dos puis laisse le troupeau dans l’enclos du village pour aller retrouver ses amis.

    Durant cinq nuits, quelque chose d’extraordinaire se produit : la jument la plus âgée s’approche du hongre, rétablit le calme autour de lui, et « le fils d’Aimable Ier et de Baba », nommé Moujik Ier, surnommé l’Arpenteur pour sa foulée large et rapide, leur raconte sa vie, la manière dont les hommes l’ont considéré ou déconsidéré, les périodes heureuses et les malheureuses, d’un maître à l’autre. La fin de la nouvelle, qui est aussi celle du cheval, réserve une surprise.

    La nouvelle Albert commence « après deux heures du matin dans un petit bal de Saint-Pétersbourg » : jeunes messieurs, jolies demoiselles, piano et violon jouant « polka sur polka ». Un des jeunes gens, Délessov, fuit cette « gaieté affectée », « encore pire que l’ennui ». Dans l’antichambre, il entend des voix, une dispute, puis une porte s’ouvre sur « une étrange silhouette masculine ». Très maigre, les cheveux en désordre, mal vêtu, c’est « un musicien un peu dérangé, de l’orchestre du théâtre » qui veut entrer dans la salle de bal, titube et tombe. La maîtresse de maison a pitié de lui et lui permet de « musiquer » avec son violon.

    Une fois annoncée une Mélancolie en  majeur, « un son pur et plein traversa la pièce, et le silence se fit. » Le jeu du musicien les transporte, il n’a plus rien de grotesque ni d’étrange, « un flot exquis de poésie » s’empare de tous. Délessov, que les traits du musicien fascinent, est ému et séduit par sa prestation. On fait la quête pour le remercier. Albert demande surtout à boire. Alors Délessov le ramène chez lui, espérant lui être utile. Dans la calèche où le musicien s’endort, il admire son beau visage : « En cet instant, il aimait Albert d’un amour sincère et chaleureux, et avait fermement décidé de lui faire du bien. » Y arrivera-t-il ?

    On peut lire intégralement l’histoire du cheval Kholstomer (l’Arpenteur, en russe) sur le blog de M. Tessier, « traducteur très amateur de littérature russe », précédée d’une notice sur Tolstoï qui chevauchait « de l’aube au coucher du soleil ». Albert est aussi disponible en ligne, Wikisource propose cette nouvelle dans une traduction de J.-Wladimir Bienstock. Deux récits poignants à découvrir, où la voix et les préoccupations sociales et morales de Tolstoï se font entendre.

  • Livre de Job

    assouline,vies de job,récit,essai,recherches,livre de job,littérature française,bible,souffrance,dieu,le mal,culture,extrait« Ce texte envoûtant réussit à affronter le Mal depuis plus de deux millénaires, il aide les hommes à lui tenir tête effrontément, parce qu’il est une œuvre d’art issue du génie d’un artiste. Son auteur l’a conçu de telle manière qu’il nous rend dépositaires d’un secret. Venu du plus lointain, il a pourtant le don de nous faire entendre les choses à venir. Une ombre silencieuse l’enveloppe. Il n’est pas de pensée sur le qui-vive qui n’ait eu un jour le souci de Job. S’il nous est proche, c’est qu’il n’est pas de personnage plus humain dans la Bible. Ses faiblesses de craignant-Dieu sont les nôtres. Elles sonnent juste lorsqu’on le lit à l’oreille. »

    Pierre Assouline, Vies de Job (Prologue)

    Ilya Répine (1844–1930), Job et ses amis (détail), 1869, huile sur toile, Saint-Pétersbourg, Musée russe

     

  • Job et Assouline

    En couverture du Folio, un détail de Job raillé par sa femme de Georges de la Tour, peinture dont Pierre Assouline parle dans Vies de Job (2012), « l’un des personnages les plus fascinants et énigmatiques de la Bible » (Livre de Job). Ce livre marquant m’a accompagnée en ce début d’année – et donné à penser.

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    Le prologue de cette œuvre de près de cinq cents pages – ni roman ni biographie ni essai ni autobiographie ni enquête, et tout cela à la fois – s’ouvre sur une déclaration personnelle : « Il revient souvent me visiter, la nuit de préférence. La nuit est son territoire. Le mien désormais. Puisque ce que je trouve m’apprend ce que je cherche, je saurai à la fin pourquoi Job me hante depuis si longtemps, et par quel mouvement secret de l’âme et du cœur il obsède mes travaux et mes jours. »

    Porteur des interrogations d’un biographe à la fois attaché aux faits et plein d’empathie pour ceux dont il raconte la vie, ce livre à propos du « juste souffrant » ne porte pas sur un personnage historique mais sur une figure marquante de la Bible juive, de l’Ancien Testament chrétien, citée aussi dans le Coran. Assouline est remonté aux sources puis a suivi les traces de Job pour écrire « Job, son corps, son esprit, son âme, son mythe, sa légende, sa présence, son livre », avouant d’emblée que le Livre de Job lui est aussi « un prétexte pour parler de Job en [lui] et de ses traces en nous. » A la première personne, souvent.

    Tous les chapitres comportent des séquences numérotées, plus ou moins longues. Chacune porte sur une approche particulière : lecture, rencontre, thème, voyage, question, image, lieu, souvenir, rêve... La structure en trois parties (Source. Mille vies. Souffrance) n’a pourtant rien de disparate, l’unité du sujet assurant le lien entre les récits, les observations et la réflexion. La progression choisie par l’auteur pour relater ses recherches fait sens, du texte premier aux commentaires.

    J’ai beaucoup souligné, coché, noté ; tant d’éléments m’intéressent dans ce livre sur un homme riche devenu pauvre et accablé d’épreuves en tous genres, questionnant Dieu, le Mal, et dont l’histoire finit bien, quoique ce « happy end » n’en soit pas vraiment un, à la réflexion. On y croise de nombreux exégètes juifs, chrétiens, athées, des philosophes, des écrivains, des artistes, des films, de la musique... L’érudition, les recherches y laissent une belle place à la réflexion personnelle et aux rencontres.

    Chaque fois que je rouvrais Vies de Job, je pensais à l’amie qui m’a parlé de Job un jour ; si elle était encore de ce monde, nous aurions échangé sur ce sujet qu’elle connaissait bien. Et voilà qu’à la page 150, l’auteur raconte son séjour et ses découvertes à l’Ecole biblique et archéologique française de Jérusalem quand un nom me saute aux yeux, celui de Françoise Mies, qui fut l’élève de cette amie.

    Assouline ne connaissait pas la chercheuse belge, la qualité de ses écrits sur Job l’impressionne fort. Belle rencontre avec cette chrétienne « hébréophone » qui lui dit, la première fois qu’ils se voient là-bas : « J’espère que vous n’allez pas faire de Job un grincheux ! » Dans ses études sur Job, Françoise Mies a choisi de cerner l’espérance plutôt que la souffrance. On peut lire en ligne un compte rendu de son livre L’espérance de Job dans la Revue théologique de Louvain.

    L’auteur recherche et visite les lieux palestiniens liés à Job. Dans ce chapitre, Du génie des lieux, il dit sa conscience aiguë, dans sa quête de Job, de devoir « se tenir en équilibre instable entre le judaïsme vécu comme une religion de la lettre et le christianisme éprouvé comme une religion de l’esprit ».

    Son sujet le suit partout, même sur le papier à cigarettes Job ou sur les affiches concernant les recherches d’un « job ». Devant ceux qui tendent la main dans le métro. Job et ses admirateurs. Job dans les musées : « Le Job de De La Tour à Epinal est devenu le mien. » Tant de phrases m’arrêtent, relues, méditées : « Accepter avec simplicité ce qui nous arrive. » Sur la transmission : « Ce qu’on m’a raconté et ce que j’en ai fait. » A sa réputation de patience, il rétorque : « En vérité, Job prend son mal en impatience. »

    La dernière partie, Souffrance, s’ouvre sur « Les miens » : les origines familiales entre l’Algérie et le Maroc, le patronyme, ses onze années à Casablanca où Assouline est né « français à l’étranger », « natif de la langue française ». La mort de son frère aîné à dix-neuf ans sur une route d’Espagne. La mort de son père et la prière des morts (le Kaddish). « Ce serait tellement mieux si l’on pouvait être mort sans avoir à mourir. »

    La question de la souffrance est fondamentale. Un rabbin lui dit : « Dieu se retire, il se voile, pour laisser la place à l’homme et à son libre arbitre. C’est dans son absence qu’on trouve Dieu. » Les Juifs appellent cela le tsimtsoum. Comment ne pas relier Job et la Shoah ? Assouline aborde de front le pire : la souffrance et la mort des enfants. Vies de Job, « impossible biographie », nous plonge, vous l’aurez compris, dans les grandes profondeurs. Le pluriel du titre est amplement justifié.

    P.-S. Cette lecture est une relecture d’un livre déjà présenté ici en 2012 – ô mémoire...