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poésie

  • Vu à Lanjarón

    « Granada es Lorca, y Lorca es Granada » peut-on lire sur le site Universo Lorca : la région natale de Federico García Lorca (1898-1936), celle où il est mort assassiné par les franquistes.

    Lanjaron Lorca (2).jpg

    En me promenant à Lanjarón, dans les belles montagnes des Alpujarras (ou la Alpujarra), j’ai pu lire des vers de García Lorca un peu partout, sur une fontaine, un mur, le long du chemin... Sa famille et lui ont régulièrement séjourné dans cette station balnéaire entre 1924 et 1935.

    Lanjaron Lorca (1).jpg

    Bien sûr, je pensais à notre chère Colo qui traduit régulièrement des poèmes de Lorca (un billet d’Espaces, instants à propos de l’enfance du poète et de la nature ici). Par exemple, Romance de la Pena negra, peut-être un des poèmes du Romancero gitano (1928) écrits à Lanjarón.

    Lanjaron fontaine.jpgPilier de chaleur

    Le havre de l’air
    sous la branche de l’écho.

    Le havre de l’eau
    sous le feuillage des étoiles.

    Le havre de ta bouche
    sous un buisson de baisers.

    Federico García Lorca

    (Merci à mes amis traducteurs.)

  • La pluie d'été

    I

    Mais le plus cher mais non
    Le moins cruel
    De tous nos souvenirs, la pluie d’été
    Soudaine, brève.

    Nous allions, et c’était
    Dans un autre monde,
    Nos bouches s’enivraient
    De l’odeur de l’herbe.

    Terre,
    L’étoffe de la pluie se plaquait sur toi.
    C’était comme le sein
    Qu’eût rêvé un peintre.

    yves bonnefoy,la pluie d'été,les planches courbes,poésie,littérature française,culture
    Pluie à la fenêtre

    II

    Et tôt après le ciel
    Nous consentait
    Cet or que l’alchimie
    Aura tant cherché.

    Nous le touchions, brillant,
    Sur les branches basses,
    Nous en aimions le goût
    D’eau, sur nos lèvres.

    Et quand nous ramassions
    Branches et feuilles chues,
    Cette fumée le soir puis, brusque, ce feu,
    C’était l’or encore.

    Yves Bonnefoy, La pluie d’été
    Les planches courbes, Poésie/Gallimard, 2020

  • Nommer

    yves bonnefoy,de grands blocs rouges,la vie errante,les planches courbes,poésie,littérature française,cultureIl se demandait comment il pourrait dire ces grands blocs rouges, cette eau grise, argentée, qui glissait entre eux et le silence, ce lichen sombre à diverses hauteurs du chaos des pierres. Il se demandait quels mots pourraient entrer comme son regard le faisait en cet instant même dans les anfractuosités du roc, ou prendre part à l’emmêlement des buissons sous les branches basses, devant ce bord de falaise qui dévalait sous ses pas parmi encore des ronces et des affleurements de safre taché de rouille. Pourquoi n’y a-t-il pas un vocable pour désigner par rien que quelques syllabes ces feuilles mortes et ces poussières qui tournent dans un remous de la brise ? Un autre pour dénommer à lui seul de façon spécifique autant que précise l’instant où un moucheron se détache de la masse de tous les autres, au-dessus des prunes pourries dans l’herbe, puis y revient, boucle vécue sans conscience, signe privé de sens autant que fait privé d’être, mais un absolu tout de même, à lui seul aussi vaste que tout l’abîme du ciel ? Et ces nuages, dans leur position de juste à présent, cou leurs et formes? Et ces coulées de sable dans l’herbe auprès du ruisseau ? Et ce petit mouvement de la tête brusque du merle qui s’est posé sans raison, qui va s’envoler sans raison? Comment se fait-il qu’auprès de si peu des aspects du monde le langage ait consenti à venir, non pour peiner à la connaissance mais pour trouver repos dans l’évidence rêveuse, posant sa tête aux yeux clos contre l’épaule des choses ? Quelle perte, nommer ! Quel leurre, parler ! Et quelle tâche lui est laissée, à lui qui s’interroge ainsi devant la terre qu’il aime et qu’il voudrait dire, quelle tâche sans fin pour simplement ne faire qu’un avec elle ! Quelle tâche que l’on conçoit de l’enfance, et que l’on vit de rêver possible, et que l’on meurt de ne pouvoir accomplir !

    […]

    Yves Bonnefoy, De grands blocs rouges in La vie errante,
    Les planches courbes, Poésie/Gallimard, 2020

  • Que ce monde demeure

    yves bonnefoy,que ce monde demeure!,les planches courbes,poésie,littérature française,cultureJe redresse une branche
    Qui s'est rompue. Les feuilles
    Sont lourdes d’eau et d’ombre
    Comme ce ciel, d’encore

    Avant le jour. Ô terre,
    Signes désaccordés, chemins épars,
    Mais beauté, absolue beauté,
    Beauté de fleuve,

    Que ce monde demeure,
    Malgré la mort !
    Serrée contre la branche
    L'olive grise.

    Yves Bonnefoy, Que ce monde demeure !
    Les planches courbes, Poésie/Gallimard, 2020

    Jardinet sur le boulevard, mai 2022

  • L'ombre bleue

    yves bonnefoy,lis le livre!,la vie errante,poésie,littérature française,cultureLe jardin était d’orangers, l’ombre bleue, des oiseaux pépiaient dans les branches. Le grand vaisseau, tous feux allumés, avançait lentement, entre ces rives silencieuses. Qu’est-ce que la couleur, se demanda celui qui venait de pousser la petite porte basse, dont le bois s’effritait, s’en allait par plaques après tant d’années, tant de pluies. Peut-être est-elle le signe que Dieu nous fait à travers le monde, parce que de ce vert à ce bleu ou à cet ocre un peu rouge c’est en somme comme une phrase mais qui n’a pas de sens, et qui donc se tait, comme lui ? Le bateau s’était arrêté, mieux visibles étaient maintenant toutes ces personnes qui allaient et venaient sur un des ponts, silhouettes noires au-dessus de petites flammes, dans des fumées. Mais le monde n’a pas de couleurs, comme on le croit si naïvement, se dit-il encore, c’est la couleur qui est, seule, et ses ombres à lui, lieux ou choses, ne sont que la façon qu’elle a de se nouer à soi seule, de s’inquiéter de soi, de chercher rivage. La nuit tombe, le jour se lève, mais c’est toujours le même bleu, parfois gris, ou le même rouge à travers les heures, n’est-ce pas ? Et quant aux mots ! — On descendait du bateau, déjà, des enfants, beaucoup d’enfants qui couraient en tous sens, riaient, puis une femme âgée, la tête ceinte de flammes, puis un vieillard au bras d’un jeune homme, vêtu de blanc. Et combien d’autres encore ! Mais lui, déjà, cet autre arrivant, ne regardait plus, qui avançait tout pensif dans le jardin des orangers, sur le sable.

    […]

    Yves Bonnefoy, « Lis le livre ! » in La vie errante,
    Les planches courbes, Poésie/Gallimard, 2020

    Gustave Caillebotte, Les orangers, 1878