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poésie - Page 5

  • Nommer

    yves bonnefoy,de grands blocs rouges,la vie errante,les planches courbes,poésie,littérature française,cultureIl se demandait comment il pourrait dire ces grands blocs rouges, cette eau grise, argentée, qui glissait entre eux et le silence, ce lichen sombre à diverses hauteurs du chaos des pierres. Il se demandait quels mots pourraient entrer comme son regard le faisait en cet instant même dans les anfractuosités du roc, ou prendre part à l’emmêlement des buissons sous les branches basses, devant ce bord de falaise qui dévalait sous ses pas parmi encore des ronces et des affleurements de safre taché de rouille. Pourquoi n’y a-t-il pas un vocable pour désigner par rien que quelques syllabes ces feuilles mortes et ces poussières qui tournent dans un remous de la brise ? Un autre pour dénommer à lui seul de façon spécifique autant que précise l’instant où un moucheron se détache de la masse de tous les autres, au-dessus des prunes pourries dans l’herbe, puis y revient, boucle vécue sans conscience, signe privé de sens autant que fait privé d’être, mais un absolu tout de même, à lui seul aussi vaste que tout l’abîme du ciel ? Et ces nuages, dans leur position de juste à présent, cou leurs et formes? Et ces coulées de sable dans l’herbe auprès du ruisseau ? Et ce petit mouvement de la tête brusque du merle qui s’est posé sans raison, qui va s’envoler sans raison? Comment se fait-il qu’auprès de si peu des aspects du monde le langage ait consenti à venir, non pour peiner à la connaissance mais pour trouver repos dans l’évidence rêveuse, posant sa tête aux yeux clos contre l’épaule des choses ? Quelle perte, nommer ! Quel leurre, parler ! Et quelle tâche lui est laissée, à lui qui s’interroge ainsi devant la terre qu’il aime et qu’il voudrait dire, quelle tâche sans fin pour simplement ne faire qu’un avec elle ! Quelle tâche que l’on conçoit de l’enfance, et que l’on vit de rêver possible, et que l’on meurt de ne pouvoir accomplir !

    […]

    Yves Bonnefoy, De grands blocs rouges in La vie errante,
    Les planches courbes, Poésie/Gallimard, 2020

  • Que ce monde demeure

    yves bonnefoy,que ce monde demeure!,les planches courbes,poésie,littérature française,cultureJe redresse une branche
    Qui s'est rompue. Les feuilles
    Sont lourdes d’eau et d’ombre
    Comme ce ciel, d’encore

    Avant le jour. Ô terre,
    Signes désaccordés, chemins épars,
    Mais beauté, absolue beauté,
    Beauté de fleuve,

    Que ce monde demeure,
    Malgré la mort !
    Serrée contre la branche
    L'olive grise.

    Yves Bonnefoy, Que ce monde demeure !
    Les planches courbes, Poésie/Gallimard, 2020

    Jardinet sur le boulevard, mai 2022

  • L'ombre bleue

    yves bonnefoy,lis le livre!,la vie errante,poésie,littérature française,cultureLe jardin était d’orangers, l’ombre bleue, des oiseaux pépiaient dans les branches. Le grand vaisseau, tous feux allumés, avançait lentement, entre ces rives silencieuses. Qu’est-ce que la couleur, se demanda celui qui venait de pousser la petite porte basse, dont le bois s’effritait, s’en allait par plaques après tant d’années, tant de pluies. Peut-être est-elle le signe que Dieu nous fait à travers le monde, parce que de ce vert à ce bleu ou à cet ocre un peu rouge c’est en somme comme une phrase mais qui n’a pas de sens, et qui donc se tait, comme lui ? Le bateau s’était arrêté, mieux visibles étaient maintenant toutes ces personnes qui allaient et venaient sur un des ponts, silhouettes noires au-dessus de petites flammes, dans des fumées. Mais le monde n’a pas de couleurs, comme on le croit si naïvement, se dit-il encore, c’est la couleur qui est, seule, et ses ombres à lui, lieux ou choses, ne sont que la façon qu’elle a de se nouer à soi seule, de s’inquiéter de soi, de chercher rivage. La nuit tombe, le jour se lève, mais c’est toujours le même bleu, parfois gris, ou le même rouge à travers les heures, n’est-ce pas ? Et quant aux mots ! — On descendait du bateau, déjà, des enfants, beaucoup d’enfants qui couraient en tous sens, riaient, puis une femme âgée, la tête ceinte de flammes, puis un vieillard au bras d’un jeune homme, vêtu de blanc. Et combien d’autres encore ! Mais lui, déjà, cet autre arrivant, ne regardait plus, qui avançait tout pensif dans le jardin des orangers, sur le sable.

    […]

    Yves Bonnefoy, « Lis le livre ! » in La vie errante,
    Les planches courbes, Poésie/Gallimard, 2020

    Gustave Caillebotte, Les orangers, 1878

  • Rapidité des nuages

    Bonnefoy recueil.jpgLe lit, la vitre auprès, la vallée, le ciel,
    La magnifique rapidité de ces nuages.
    La griffe de la pluie sur la vitre, soudain,
    Comme si le néant paraphait le monde.

    Dans mon rêve d’hier
    Le grain d’autres années brûlait par flammes courtes
    Sur le sol carrelé, mais sans chaleur.
    Nos pieds nus l’écartaient comme une eau limpide.

    O mon amie,
    Comme était faible la distance entre nos corps !
    La lame de l’épée du temps qui rôde
    Y eût cherché en vain le lieu pour vaincre.


    Yves Bonnefoy, La rapidité des nuages (Ce qui fut sans lumière)

  • Impressions, Bonnefoy

    Le peintre qu’on nomme l’orage a bien travaillé, ce soir,
    Des figures de grande beauté sont assemblées
    Sous un porche à gauche du ciel, là où se perdent
    Ces marches phosphorescentes dans la mer.
    Et il y a de l’agitation dans cette foule,
    C’est comme si un dieu avait paru,
    Visage d’or parmi nombre d’autres sombres.

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         © Linda Van der Meeren, Cooper’s Moon (détail), Expo Kleur (Asse, 2022)

    Mais ces cris de surprise, presque ces chants,
    Ces musiques de fifres et ces rires
    Ne nous viennent pas de ces êtres mais de leur forme.
    Les bras qui s’ouvrent se rompent, se multiplient,
    Les gestes se dilatent, se diluent,
    Sans cesse la couleur devient autre couleur
    Et autre chose que la couleur, ainsi des îles,
    Des bribes de grandes orgues dans la nuée.
    Si c’est là la résurrection des morts, celle-ci ressemble
    A la crête des vagues à l’instant où elles se brisent,
    Et maintenant le ciel est presque vide,
    Rien qu’une masse rouge qui se déplace
    Vers un drap d’oiseaux noirs, au nord, piaillant, la nuit.

    Ici ou là
    Une flaque encore, trouée
    Par un brandon de la beauté en cendres.


    Yves Bonnefoy, Impressions, soleil couchant (La vie errante)