Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

littérature anglaise

  • Rare

    bobin,la dame blanche,essai,littérature française,emily dickinson,poésie,vie,littérature anglaise,etats-unis,création,maison,art,foi,culturebobin,la dame blanche,essai,littérature française,emily dickinson,poésie,vie,littérature anglaise,etats-unis,création,maison,art,foi,culture« En 1882 Wadsworth* meurt et son âme tombe sur la petite balance d’un Dieu diamantaire. Il n’y a pas de plus grande joie que de connaître quelqu’un qui voit le même monde que nous. C’est comme apprendre que l’on n’était pas fou. « Sur les sujets dont au fond nous ignorons tout, tous les deux nous croyons et doutons cent fois par heure – ce qui laisse à notre foi toute sa souplesse. » Parler sans fin de ce qui se dérobe sans fin est une jouissance en regard de laquelle toutes les autres ne sont rien. Rencontrer quelqu’un, le rencontrer vraiment – et non simplement bavarder comme si personne ne devait mourir un jour –, est une chose infiniment rare. La substance inaltérable de l’amour est l’intelligence partagée de la vie. En perdant Wadsworth, Emily perd la moitié du ciel. Apprenant sa mort elle confie à des amis : « Il était mon berger. »

    Christian Bobin, La dame blanche

    *[un pasteur presbytérien rencontré à Philadelphie et devenu son « plus cher ami sur terre »

  • Bobin chez Emily D.

    La dame blanche de Christian Bobin raconte, à sa façon non linéaire, la vie d’Emily Dickinson (1830-1886), résumée en dix lignes par Eduardo Galeano dans Mujeres (à lire sur Espaces, instants). Sortant peu de sa chambre d’Amherst, dans le Massachussetts, « Emily écrit des textes dont la grâce saccadée n’a d’égale que celle des proses cristallines de Rimbaud ».

    bobin,la dame blanche,essai,littérature française,emily dickinson,poésie,vie,littérature anglaise,etats-unis,création,solitude,art,foi,culture
    Couverture de la première édition de Poèmes, publié en 1890

    Pour évoquer son existence et son œuvre, il commence par la mort d’Emily Dickinson, à cinquante-cinq ans. Susan, sa belle-sœur chérie, n’assiste pas à l’enterrement – parce que « son mari, Austin, frère d’Emily, y a invité sa maîtresse, Mabel Todd » – mais c’est elle qui l’a revêtue de la robe mortuaire « fraîchement repassée », « son ultime armure blanche ».

    Millicent, la fille de Mabel, six ans, qui « se souvient d’une mystérieuse dame en blanc aux cheveux roux qui ne sortait jamais », assure la transition vers la petite Emily de deux ans et demi confiée à la tante Lavinia quand sa mère va accoucher de Vinnie, la petite sœur. Emily voudrait rentrer chez elle, sa mère lui manque. Plus que son père, Edward Dickinson, trésorier du collège local, avocat, sénateur, dont les yeux noirs « vous fouillent, vous jugent, vous condamnent et finalement ne vous ont jamais regardé ».

    Dans les années 1850, la mort prend à Emily, vingt ans, plusieurs amies de son âge, puis Benjamin Newton, le secrétaire de son père qu’elle appelait « maître », qui lui prêtait des livres et l’encourageait à écrire. Cette année-là, le père triomphe : Amherst est reliée par le chemin de fer aux autres villes de la région, grâce à sa ténacité. « Mon père ne voit rien de mieux que « la vie réelle » - et sa « vie réelle » et « la mienne » entrent parfois en collision », écrit-elle.

    Heurtée par ses exigences, sa violence quand il fouette un cheval jusqu’au sang, elle cherche à ouvrir son cœur : elle joue du piano, elle fait le pain de la maison. Le père d’Emily mourra en 1874, sa mère aura une attaque de paralysie l’année suivante. « Les parents voient leurs enfants, jamais leurs âmes. Celle d’Emily tient dans une goutte de rosée. L’infime est son royaume. Elle contemple le ciel à travers le vitrail des ailes d’une libellule, et s’aménage un béguinage à l’intérieur d’une clochette de muguet. » Autour d’elle, « chacun veut être quelque chose, elle fait le rêve souverain de n’être rien et de mourir inconnue. L’humilité est son orgueil, l’effacement son triomphe. »

    De dix à vingt-quatre ans, la famille habite dans une maison toute en bois près du cimetière, pour Emily, « sa » maison d’où elle contemple les tombes. Puis on  retourne dans la première maison rachetée en 1855, la maison de son père, celle où elle est née et où elle mourra, entre la rue principale et un verger avec une serre.

    « Un  poète, c’est joli quand un siècle a passé, que c’est mort dans la terre et vivant dans les textes. Mais quand c’est chez vous, un enfant épris d’absolu, bouclé dans sa chambre avec ses livres, comme un jeune fauve dans sa tanière enfumée par Dieu, comment l’élever ? Les enfants savent tout du ciel jusqu’au jour où ils commencent à apprendre des choses. Les poètes sont des enfants ininterrompus, des regardeurs de ciel, impossibles à élever. »

    Austin, devenu à son tour trésorier du collège d’Amherst, est un conquérant, « cassant avec tous, sauf avec Emily ». Celle-ci sera la « petite mère » de son frère et de sa sœur qui nourrit les chats, « petits courtisans aux yeux d’or d’une dame en cachemire noir », balaie, fait les courses et assume son rôle : « Mon frère avait Amherst – et Emily avait la pensée. » Au collège, on la surnommait « Socrate ». Quand on veut convertir les élèves à la « nouvelle Eglise », Emily Dickinson est la seule à refuser. Le retour de son père après quelques mois d’absence signe la fin de ses études, « la maison se referme sur elle comme une huître sur sa perle. »

    « Quand nous avons tout perdu, quelque chose nous en prévient au creux du ventre, une meule de deux cents tonnes tombée du ciel dans nos entrailles » : sa mère qui dépendait d’elle meurt en 1882. « Emily sait quelque chose que les autres ne savent pas. Elle sait que nous n’aimerons jamais plus d’une poignée de personnes et que cette poignée peut à tout moment être dispersée, comme les aigrettes du pissenlit, par le souffle innocent de la mort. Elle sait aussi que l’écriture est l’ange de la résurrection. »

    Son jardin, son amour des fleurs, la robe blanche portée chaque jour après la mort de son père, les lys blancs, Higginson, « ancien pasteur, militaire luttant pour l’abolition de l’esclavage, homme de lettres curieux des écritures nouvelles » les découvre chez les Dickinson en août 1870. Emily lui soumet quelques poèmes, il est « soufflé ». Au retour, il écrit « ce qu’il vient d’entendre » de celle pour qui la poésie est une « affaire vitale », bouleversé par Emily, la « femme du dedans », la contemplative : la poète.

  • Défaire

    graham swift,le dimanche des mères,roman,littérature anglaise,2016,culture« C’était le dimanche des mères, en 1924. Mr Niven l’avait en effet regardée s’éloigner sans se hâter sur son vélo, puisqu’il venait d’avancer la Humber jusqu’au perron pour attendre Mrs Niven. Elle supposait que, la plupart du temps, Mr Niven défaisait Mrs Niven quand celle-ci n’y parvenait pas seule. Quel mot, « défaire » ! Elle supposait que Mrs Niven disait parfois : « Godfrey, pourriez-vous me défaire ? » d’un ton différent de celui qu’elle aurait employé avec sa bonne. Ou qu’il arrivait à Mr Niven de lui demander, sur un ton non moins différent : « Voulez-vous que je vous défasse, Clarissa ? » »

    Graham Swift, Le dimanche des mères        

  • Un dimanche de roman

    Par un beau dimanche de Pentecôte, j’ai lu d’une traite Le dimanche des mères de Graham Swift (Mothering Sunday, A Romance, 2016, traduit de l’anglais par Marie-Odile Fortier-Masek), le roman d’une journée très particulière dans la vie de Jane Fairchild. Il commence comme un conte par le mot « Autrefois ».

    graham swift,le dimanche des mères,roman,littérature anglaise,2016,culture

    Autrefois, « avant que les garçons ne passent de vie à trépas », était pour les Sheringham une époque de chevaux et de « domestiques de sexe masculin ». Paul, leur dernier fils en vie, raconte à Jane, la bonne des Niven, sa « Jay », tous les espoirs que ses parents fondaient alors sur Fandango, leur pur-sang. Mais à présent, il n’y a plus qu’elle à assurer le service à Beechwood, avec Milly, la cuisinière.

    Ce dimanche 30 mars 1924, Jane regarde Paul « aller et venir à travers la chambre ensoleillée dans le plus simple appareil, à l’exception d’une chevalière en argent ». Ils sont nus, tous les deux, ils ont un peu plus de vingt ans. C’est la première fois qu’elle se trouve dans ce lit spacieux d’une personne, grâce à des circonstances très particulières : c’est le « dimanche des mères », le jour où on donne congé aux domestiques pour aller voir leur mère, et les riches parents de la fiancée de Paul ont invité les Sheringham et les Niven, leurs voisins et amis proches, à déjeuner au George Hotel, quinze jours avant le mariage.

    « Une journée vraiment radieuse », lui a dit Mr Niven quand elle lui a apporté le café et les toasts, ravi de ce « jamboree à Henley »« Elle n’était pas trop sûre de ce que « jamboree » signifiait, mais elle avait l’impression d’avoir lu le mot quelque part, n’était-ce pas une sorte de fête ? » Orpheline, Jane avait l’intention de rester à Beechwood, de lire un livre au jardin, mais un coup de téléphone a changé ses plans – « une erreur », avait-elle prétendu, après avoir répondu « Oui, madame. »

    Milly avait pris la « Première Bicyclette » pour aller voir sa mère, Jane, la deuxième, et moins d’une heure plus tard, suivant les instructions au téléphone, elle la posait pour la première fois près de la « porte de devant » à Upleigh House, comme « une authentique visiteuse ». Paul la lui ouvre, elle continue le jeu : « Merci, madame. » – « Tu es futée, Jay, tu sais. Vraiment futée. » Jane le sait. « Jamais elle ne renoncerait, fût-ce à quatre-vingt-dix ans, à sa courtoisie innée. »

    A travers le récit de ce dimanche hors du commun, Graham Swift dessine dans ce roman « de mœurs » en quelque sorte, avec sensualité et précision, un très beau portrait de femme : celui d’une jeune femme observatrice, très déterminée, qui sait comment s’y prendre tout en restant à la place qui lui est désignée. Jane Fairchild est attentive aux mots, c’est une lectrice – les Niven étaient satisfaits d’embaucher une bonne qui savait lire et écrire et elle avait obtenu de Mr Niven le droit d’emprunter de quoi lire dans sa bibliothèque, même des livres « de garçons ».

    Jane sait que Paul a l’intention de rejoindre sa fiancée pour déjeuner quelque part avec elle, mais à l’heure présente, elle ne l’interroge pas, elle l’observe, elle jouit de la situation inédite qui fait d’elle l’invitée d’une grande maison où elle peut disposer de tout ce qui s’offre à elle. Avec concision, l’écrivain britannique dilate le temps, ralentit le rythme, rappelle ou anticipe, et donne ainsi au Dimanche des mères une intensité qui se maintient sur un peu plus de cent pages, entre jouissance et pressentiment, pour le plus grand plaisir des lecteurs.

  • Convictions

    Certaines de mes convictions

     

    L’idée
    est une abeille
    qui cherche
    à créer
    un essaim.

    Les nuages
    sont
    des livres gonflés de pluie.

    peter bakowski,le coeur à trois heures du matin,poésie,littérature anglaise,australie,recueil,cultureL’aurore est
    une fille
    ôtant
    son collier d’étoiles.

    Le cœur
    est un portier
    las de traîner
    nos bagages d’excuses.

    La peur
    est graine
    de solitude.

    Seuls les poissons
    vivent
    dans de belles
    prisons.

    L’amertume est le plus ancien désert.

    La vérité seule peut
    faire durer un poème
    plus longtemps
    qu’une bougie.

    Peter Bakowski, Le cœur à trois heures du matin