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souffrance

  • Boucle

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    « Le passé est une chose longue et lente à guérir. On le croit derrière nous alors qu’il est devant, qu’il nous mène et nous guide. C’est un cercle. Une boucle. J’ai mis longtemps avant de comprendre que certains de mes choix n’avaient pas été des choix, mais des nécessités, et de la même manière, que certains choix de Josef étaient de simples moments de cette boucle. »

    Antoine Wauters, Haute-Folie


    Modest Huys (1857-1932), Ferme au soleil couchant

  • Briser le silence

    « Qu’importe si celui qui s’apprête à briser le silence, si celui qui parle après que toute sa lignée s’est tue, si celui-là est pris pour un menteur ou un fou. » La première phrase à l’ouverture de Haute-Folie, dernier roman paru d’Antoine Wauters, après Le plus court chemin, plonge dans les « trous d’ombre » de la mémoire où se trouve un lieu qui le hante : la Haute-Folie.

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    Le roman commence par un incendie. « Minuit cet été-là quand la foudre frappe le vieux tilleul » près de la ferme de Gaspard et Blanche. Le feu va la dévaster. Brebis et vaches sont mortes. « Ne restent que les oies, huit vaches et le dindon. » Blanche s’est éloignée de la ferme : cette nuit-là, elle met au monde leur premier enfant, « ce garçon du malheur qu’ils baptiseront Josef. »

    Gaspard cherche du travail et maudit « son ivrogne de père » qui n’a pas assuré la Haute-Folie. Son frère Léo a pris les vaches sauves chez lui, dans le village de Douve. Blanche, qui a aimé Gaspard « au premier coup d’œil » (un géant, « un front bas et puissant, mais un regard infiniment doux »), s’occupe du petit Josef. Léo et sa femme les hébergent dans leur ferme, pendant que Gaspard restaure l’aile ouest de celle de Jünger, « fermier du coin, riche bandit » qui lui offre le gîte et promet un pécule pour rénover la Haute-Folie plus tard.

    A la fin du chantier, Jünger ne paie rien si Gaspard ne lui cède pas ses bêtes. A contrecœur, Gaspard accepte le marché : l’argent lui permet de commencer les travaux qu’il espère finir avant la naissance du second enfant. C’est quand ils célèbrent la naissance de la petite Jeanne que Jünger et ses hommes pénètrent dans la cour pour se plaindre des bêtes achetées qui crèvent les unes après les autres. Léo le traite d’escroc, les vaches étaient saines. Mais Gaspard ne supporte pas d’être suspecté et promet de rembourser. La ferme est mise en vente, Jünger l’achète.

    A Douve où ils vont vivre chez Anna et Léo, Josef grandit, sa petite sœur ne dort presque pas et ne réclame jamais à boire. Léo s’occupe de tout, Gaspard reste prostré dans un fauteuil et boit de plus en plus d’eau-de-vie. Un matin, on le retrouve pendu dans l’étable : « pardon / pour tout / je n’y suis pas arrivé ». Jeanne meurt peu après. Ensuite on retrouvera Jünger tué dans sa salle de bain, Blanche l’a égorgé avant de se donner la mort. Josef, trois ans, est orphelin.

    Le garçon grandit en appelant son oncle « Pa’ ». Léo, « qui a perdu la joie » en découvrant son frère dans l’étable, se réfugie dans le travail et le silence. Mais il emmène l’enfant par les sentiers, dans les bois, c’est un marcheur rapide, « fulgurant ». Les bons jours, il lui enseigne la région, les arbres et les fleurs, les oiseaux, les grottes. « A la ferme de Douve, il n’y a rien au mur du souvenir. » Josef écrit parfois à Blanche, dont personne ne lui parle, ni de Gaspard. Une jeune cousine aide Anna dans les tâches ménagères, Josef aime le sourire de Fermine. Il a presque quinze ans.

    Quand la guerre éclate, Josef est un homme fort, géant comme son père. Il échappe aux « démons » qui le cherchent pour le service obligatoire et retrouve Fermine dans la cabane qu’ils ont construite au milieu de l’île aux Oies. Après la guerre, Josef pourrait aimer, être heureux, mais « c’est un fantôme que hantent d’autre fantômes. Quelqu’un qui ne peut s’établir nulle part, même pas où il est bien. »

    Haute-Folie raconte ce qu’il advient d’eux, surtout de Josef qui « a besoin de marcher, partir, voir du pays » et s’éloigne des siens. Dans son errance, il emporte un cahier qu’il remplit de notes. Sur son chemin, il trouvera un nourrisson abandonné dans un panier sous un arbre et le confiera à Esther, qui vit dans une antique bergerie et décide de donner son prénom au petit : Josef.

    « La folie ? C’est le pays des souffrances qui n’ont plus nulle part où aller », écrit Antoine Wauters. Les cahiers de Josef, retrouvés dans un débarras, donneront au narrateur l’envie d’écrire son histoire dans d’autres cahiers. « Pour que le silence ne gagne pas à la fin. » Prix Jean Giono 2025, Haute-Folie est un roman habité par le désir de dire contre les non-dits. Un superbe style, rythmé, imagé, pudique, porte cette histoire à la fois douloureuse et intense, où la nature, omniprésente, sert de refuge.

    Dans un bel entretien avec Guy Duplat paru dans La Libre Belgique, Antoine Wauters qui a mis quinze ans à écrire ce roman reconnaît la part de de lui-même qu’il y a mise : « C’est central dans tous les livres que je fais : dire qu’il existe une manière de traverser l’existence qui nous appartient en propre et la marche est une manière de se dire qu’on peut le faire avec très peu de biens, et néanmoins se remplir de choses qui sont essentielles. »

  • Livre de Job

    assouline,vies de job,récit,essai,recherches,livre de job,littérature française,bible,souffrance,dieu,le mal,culture,extrait« Ce texte envoûtant réussit à affronter le Mal depuis plus de deux millénaires, il aide les hommes à lui tenir tête effrontément, parce qu’il est une œuvre d’art issue du génie d’un artiste. Son auteur l’a conçu de telle manière qu’il nous rend dépositaires d’un secret. Venu du plus lointain, il a pourtant le don de nous faire entendre les choses à venir. Une ombre silencieuse l’enveloppe. Il n’est pas de pensée sur le qui-vive qui n’ait eu un jour le souci de Job. S’il nous est proche, c’est qu’il n’est pas de personnage plus humain dans la Bible. Ses faiblesses de craignant-Dieu sont les nôtres. Elles sonnent juste lorsqu’on le lit à l’oreille. »

    Pierre Assouline, Vies de Job (Prologue)

    Ilya Répine (1844–1930), Job et ses amis (détail), 1869, huile sur toile, Saint-Pétersbourg, Musée russe

     

  • Job et Assouline

    En couverture du Folio, un détail de Job raillé par sa femme de Georges de la Tour, peinture dont Pierre Assouline parle dans Vies de Job (2012), « l’un des personnages les plus fascinants et énigmatiques de la Bible » (Livre de Job). Ce livre marquant m’a accompagnée en ce début d’année – et donné à penser.

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    Le prologue de cette œuvre de près de cinq cents pages – ni roman ni biographie ni essai ni autobiographie ni enquête, et tout cela à la fois – s’ouvre sur une déclaration personnelle : « Il revient souvent me visiter, la nuit de préférence. La nuit est son territoire. Le mien désormais. Puisque ce que je trouve m’apprend ce que je cherche, je saurai à la fin pourquoi Job me hante depuis si longtemps, et par quel mouvement secret de l’âme et du cœur il obsède mes travaux et mes jours. »

    Porteur des interrogations d’un biographe à la fois attaché aux faits et plein d’empathie pour ceux dont il raconte la vie, ce livre à propos du « juste souffrant » ne porte pas sur un personnage historique mais sur une figure marquante de la Bible juive, de l’Ancien Testament chrétien, citée aussi dans le Coran. Assouline est remonté aux sources puis a suivi les traces de Job pour écrire « Job, son corps, son esprit, son âme, son mythe, sa légende, sa présence, son livre », avouant d’emblée que le Livre de Job lui est aussi « un prétexte pour parler de Job en [lui] et de ses traces en nous. » A la première personne, souvent.

    Tous les chapitres comportent des séquences numérotées, plus ou moins longues. Chacune porte sur une approche particulière : lecture, rencontre, thème, voyage, question, image, lieu, souvenir, rêve... La structure en trois parties (Source. Mille vies. Souffrance) n’a pourtant rien de disparate, l’unité du sujet assurant le lien entre les récits, les observations et la réflexion. La progression choisie par l’auteur pour relater ses recherches fait sens, du texte premier aux commentaires.

    J’ai beaucoup souligné, coché, noté ; tant d’éléments m’intéressent dans ce livre sur un homme riche devenu pauvre et accablé d’épreuves en tous genres, questionnant Dieu, le Mal, et dont l’histoire finit bien, quoique ce « happy end » n’en soit pas vraiment un, à la réflexion. On y croise de nombreux exégètes juifs, chrétiens, athées, des philosophes, des écrivains, des artistes, des films, de la musique... L’érudition, les recherches y laissent une belle place à la réflexion personnelle et aux rencontres.

    Chaque fois que je rouvrais Vies de Job, je pensais à l’amie qui m’a parlé de Job un jour ; si elle était encore de ce monde, nous aurions échangé sur ce sujet qu’elle connaissait bien. Et voilà qu’à la page 150, l’auteur raconte son séjour et ses découvertes à l’Ecole biblique et archéologique française de Jérusalem quand un nom me saute aux yeux, celui de Françoise Mies, qui fut l’élève de cette amie.

    Assouline ne connaissait pas la chercheuse belge, la qualité de ses écrits sur Job l’impressionne fort. Belle rencontre avec cette chrétienne « hébréophone » qui lui dit, la première fois qu’ils se voient là-bas : « J’espère que vous n’allez pas faire de Job un grincheux ! » Dans ses études sur Job, Françoise Mies a choisi de cerner l’espérance plutôt que la souffrance. On peut lire en ligne un compte rendu de son livre L’espérance de Job dans la Revue théologique de Louvain.

    L’auteur recherche et visite les lieux palestiniens liés à Job. Dans ce chapitre, Du génie des lieux, il dit sa conscience aiguë, dans sa quête de Job, de devoir « se tenir en équilibre instable entre le judaïsme vécu comme une religion de la lettre et le christianisme éprouvé comme une religion de l’esprit ».

    Son sujet le suit partout, même sur le papier à cigarettes Job ou sur les affiches concernant les recherches d’un « job ». Devant ceux qui tendent la main dans le métro. Job et ses admirateurs. Job dans les musées : « Le Job de De La Tour à Epinal est devenu le mien. » Tant de phrases m’arrêtent, relues, méditées : « Accepter avec simplicité ce qui nous arrive. » Sur la transmission : « Ce qu’on m’a raconté et ce que j’en ai fait. » A sa réputation de patience, il rétorque : « En vérité, Job prend son mal en impatience. »

    La dernière partie, Souffrance, s’ouvre sur « Les miens » : les origines familiales entre l’Algérie et le Maroc, le patronyme, ses onze années à Casablanca où Assouline est né « français à l’étranger », « natif de la langue française ». La mort de son frère aîné à dix-neuf ans sur une route d’Espagne. La mort de son père et la prière des morts (le Kaddish). « Ce serait tellement mieux si l’on pouvait être mort sans avoir à mourir. »

    La question de la souffrance est fondamentale. Un rabbin lui dit : « Dieu se retire, il se voile, pour laisser la place à l’homme et à son libre arbitre. C’est dans son absence qu’on trouve Dieu. » Les Juifs appellent cela le tsimtsoum. Comment ne pas relier Job et la Shoah ? Assouline aborde de front le pire : la souffrance et la mort des enfants. Vies de Job, « impossible biographie », nous plonge, vous l’aurez compris, dans les grandes profondeurs. Le pluriel du titre est amplement justifié.

    P.-S. Cette lecture est une relecture d’un livre déjà présenté ici en 2012 – ô mémoire...

  • Une femme de coeur

    Parfois une histoire par laquelle on se laisse simplement emporter est exactement ce dont on a besoin. Ma maison en Ombrie de William Trevor (2001, traduit de l’anglais par Cyril Veken) a été composé « en miroir » avec En lisant Tourgueniev, selon la quatrième de couverture. Alors que le roman précédent décrit la frustration, voire la folie, celui-ci « se risque au contraire à regarder du côté du bonheur ». C’est du moins ce qu’annonce l’éditeur (Phébus Libretto, qui ne mentionne plus ces titres sur son site.)

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    S’il fallait les opposer, je dirais plutôt qu’En lisant Tourgueniev raconte de l’extérieur la vie d’une femme qui subit les événements, tandis que Ma maison en Ombrie a pour héroïne et narratrice Mme Delahunty (Emily), une femme séduisante qui a beaucoup vécu : « je n’ai guère fréquenté l’école et tout ce que je sais, je l’ai appris par moi-même. » « Que les hommes se soient souvent montrés généreux et que moi, je n’aie pas souvent su dire non, je ne songe pas à le nier. » Trevor a opté ici pour un style moins classique, plus oral. 

    Elle se présente au début, un peu en vrac : « hôtesse » sur le Hambourg dans ses années de vaches maigres ; disant encore ses prières apprises à l’Ecole du dimanche quand elle était petite ; autrice de romans d’amour à succès depuis son installation en Ombrie ; née dans une station balnéaire du sud de l’Angleterre, où ses parents faisaient ensemble à moto le « Mur de la mort », un numéro qui était leur gagne-pain, comme elle l’a appris de ses parents adoptifs qui « donnèrent de l’argent en échange du bébé dont on ne voulait pas ».

    Quinty, un Irlandais rencontré en Afrique (au Café Rose, à Ombubu), l’a poussée à acheter avec ses économies une maison en Ombrie qu’il gérerait pour elle, « comme une sorte d’hôtel ». (Sa jeune épouse italienne l’avait quitté en découvrant qu’il n’était pas du tout « directeur d’usine ».) Il lui a arrangé cette « résidence privée », ni auberge ni pension, pour accueillir des touristes qui ne trouvent pas de place ailleurs, « jamais plus d’une poignée de visiteurs à la fois », et cela marche très bien, grâce à lui.

    Avant de raconter un été « tout à fait à part », Mme Delahunty remonte à son voyage en train vers Milan au début du mois de mai 1987. En première classe, elle observait les autres, de jeunes amoureux qui se parlaient en allemand, un couple anglais plus âgé avec leur père, des parents avec un garçon et une fille, une femme seule, des hommes d’affaires italiens… Elle y somnolait en imaginant le début d’un nouveau roman quand un fracas assourdissant lui a fait ouvrir les yeux : des débris de verre, « des cris, une douleur et puis le noir. »

    A l’hôpital, Quinty l’avait rassurée : elle avait eu un choc mais récupérait bien ; les calmants la plongeaient dans ses souvenirs. Ce n’était pas la foudre qui avait frappé leur voiture, mais l’explosion d’une valise piégée. Bientôt elle s’était inquiétée des autres : le vieil Anglais, un général, avait survécu, ainsi que l’amoureux, Otmar, qui avait perdu un bras, et la petite fille. Leurs proches étaient morts. On n’avait pas encore trouvé de parent pour Aimée, qui n’était pas en état de voyager ; la fillette ne parlait plus. Quinty avait proposé au petit groupe de s’installer chez Mme Delahunty, le temps de se rétablir.

    « Le chagrin, la souffrance, la détresse, les longs silences, les ombres immobiles de la mort, nos cauchemars intimes, voilà ce que, sans nous en faire part, nous avions en commun, sans même la consolation de pouvoir les partager. » En Ombrie, les « éclopés » font plus ample connaissance. L’enquête de la police piétine. Aimée reste sans parler, elle dessine, surtout des monstres repoussants. Puis on retrouve en Amérique la trace d’un oncle, le frère de sa mère, M. Riversmith.

    Ma maison en Ombrie nous plonge dans la vie d’une femme généreuse, fantaisiste, fort portée sur les apéritifs, l’esprit circulant sans cesse entre présent, passé et imagination, et dans le récit de cette cohabitation improvisée qui, peu à peu, permet aux victimes de l’attentat de surmonter ensemble leurs pertes, leur traumatisme. Le fidèle Quinty veille à tout dans la maison.

    Emily Delahunty aura bien du mal à faire comprendre à Thomas Riversmith, quand il viendra en juillet, les profondes blessures qu’ils portent en eux et qui les rendent si sensibles et proches les uns des autres. Ce spécialiste des fourmis arboricoles n’est pas à l’aise avec les êtres humains, il manque d’empathie et, contrairement aux autres, ne goûte pas les charmes de son hospitalité. Attentive à tous, la romancière va tout tenter pour l’adoucir. (Maggie Smith a joué son rôle dans le téléfilm My house in Umbria.)

    Si le roman de William Trevor est un portrait de groupe, c’est cette femme de cœur qui en est l’âme. Observateur des vies ordinaires, l’écrivain irlandais se disait « un nouvelliste qui écrit des romans, pas le contraire ». Son univers « est souvent celui d’un temps suspendu, voilé par la mélancolie », écrivait Florence Noiville à sa mort en 2016 (Le Monde).