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Littérature

  • Moscou, 2002

    Lu deux ans après sa parution, en vue d’un voyage à Moscou, La Maison haute (2002) d’Anne Nivat« Des Russes d’aujourd’hui » en sous-titre – m’est revenu entre les mains et je l’ai relu d’un autre œil, forcément. La journaliste française était allée à la rencontre des habitants d’un des « géants » de la capitale russe, le premier-né de ses sept gratte-ciel fameux, « flamboyantes pyramides de pierre de style Empire (stalinien) », celui du quai des Chaudronniers.

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    Photo de la Maison haute (source)

    Surnommé « La Maison haute » ou « l’immeuble de la Iaouza », situé au confluent de la Iaouza et de la Moskova, à l’est du Kremlin, je vous en avais déjà parlé à propos du roman satirique de Vassili Axionov, Les hauts de Moscou. Anne Nivat nomme dans son introduction trois lauréats du prix Staline qui ont travaillé à cette architecture urbaine monumentale, dont Dimitri Tchetchouline, à qui l’on doit aussi l’énorme hôtel Rossia où nous avons logé en 2004 (démoli l’année suivante pour laisser place à un parc – à la satisfaction de certains habitants de la Maison haute à qui l’hôtel masquait la vue du Kremlin).

    Anne Nivat, alors correspondante à Moscou, s’est intéressée il y a plus de vingt ans aux habitants du gratte-ciel, « certains très célèbres, d’autres parfaitement inconnus ». La Maison haute relate en vingt-deux chapitres, un par rencontre, les visites qu’elle leur a rendues : elle décrit les habitants, les lieux, rend compte de ce qu’ils lui ont raconté. Dans les trois parties – « Le géant, Appartements-musées, Appartements design » –, chaque chapitre a pour titre la localisation du logement, suivie des noms des personnes rencontrées.

    Le premier, « Hall du corps central B », est consacré à « Deux gardiennes », Zoïa et Lida. A la table où elles sont assises, les listes des occupants avec leurs numéros de téléphone, un vieux combiné en plastique orange, des brochures déposées par des coursiers. Contre le mur, « présence incongrue dans ce hall immense et solennel, un grand divan, orange lui aussi, où s’assoient visiteurs ou résidents lorsqu’il leur faut attendre. » L’une connaît les noms de tous les enfants, l’autre ceux des chiens. Une des préposées aux ascenseurs qui travaille là depuis la mise en service en 1952 sort dépitée d’une réunion de présentation du tableau de commande par ordinateur. Allées et venues.

    La présidente de l’assemblée des copropriétaires, Sofia Perovskaïa, 77 ans, rappelle le bon entretien des parties techniques (robinets, ascenseurs, réseaux électriques) avant la perestroïka de Gorbatchev. En 2002, le gratte-ciel restait officiellement un logement municipal, mais sa rénovation avait pris du retard. La « privatisation » des appartements a permis aux locataires « de l’Etat » qui le désiraient de devenir propriétaires de leur logement.

    Vu le poids des charges, certains habitants voulaient créer un condominium, mais alors les dépenses pour l’entretien et l’exploitation de l’immeuble ne seraient plus à la charge de l’Etat, ce à quoi la majorité s’oppose. En plus, l’immeuble est classé. Beaucoup des personnes rencontrées par Anne Nivat lui parlent d’argent, de financement, des retraites insuffisantes pour vivre et qui obligent à travailler – ce qui a aussi de bons côtés –, des hommes d’affaires.

    Dans l’ancienne bibliothèque de l’immeuble, un piano, un portrait de Pouchkine. Quelques vieilles dames endimanchées viennent assister à un concert-récital pour l’anniversaire de sa disparition : discours, chants, poèmes, extrait de Boris Godounov chanté par la chorale... Valentina I. l’appelle sa « brigade » : celle-ci réunit d’anciens militants communistes et donne un concert par mois.

    Nostalgique de leur vie à l’époque soviétique – « Quelle communauté nous formions ! Les plus beaux meubles de nos appartements étaient les livres, nous n’en étions pas peu fiers ! » –, celle qui a été le numéro 2 du Parti dans l’immeuble, avant son interdiction en 1991, dit son horreur de Poutine et des « nouveaux Russes ». La Maison haute avait sa salle de cinéma (appelée « Illusion » comme toutes les autres au début du XXe siècle), des commerces qui ont dû évoluer, un supermarché, le « Gastronome des Chaudronniers ».

    Anne Nivat est accueillie à divers étages – les appartements les plus hauts sont convoités pour la vue, le prestige, notamment par des étrangers. Les entretiens révèlent des histoires inévitablement liées à l’évolution du régime politique. Certains espéraient y loger un jour, d’autres n’imaginaient pas d’emménager dans cet immeuble construit par des zeks. La Maison haute, ce sont des vies, des carrières, des ressentis.  « Comment vivent les Russes d’aujourd’hui ? A quoi rêvent-ils ? Que regrettent-ils ? De quoi ont-ils peur ? » Aux questions posées par Anne Nivat en 2002, on aimerait connaître les réponses des Russes en 2026.

  • Un autre mot

    « Kyoko revient de la salle de bain. Elle veut s’allonger sur le lit, car elle a mal à la tête. Yûji la suit dans la chambre d’amis que j’ai préparée pour eux. J’apporte les tasses vides dans la cuisine.
    Alors que je fais la vaisselle, mon fils vient prendre de l’eau. Je lui demande :
    aki shimazaki,suzuran,roman,littérature française,japon,muguet,famille,amour,culture,extrait– Tu as offert à ta tante un bouquet de
    suzuran à l’aéroport. C’était ton idée ?
    – Non, c’était l’idée de grand-mère.
    – Je m’en doutais.
    Je lui répète ce que Yûji nous a appris sur cette plante. Tôru réagit calmement :
    – Toxique et mortelle ? Mais qui aimerait en manger ou boire l’eau du vase ? Il y a beaucoup d’arbres et de fleurs comme ça. On n’a qu’à faire attention.
    – Comme tu es sage !
    Il annonce fièrement :
    – Le
    suzuran s’appelle « lily of the valley » en anglais, et « muguet » en français.
    – Comment connais-tu ces mots étrangers ?
    – Par grand-mère.
    – Vraiment ?
    Il hoche la tête et ajoute :
    – Ah, il y a un autre mot en français : « amourette ». »

    Aki Shimazaki, Suzuran

  • Suzuran

    Une bibliothécaire à qui je disais mon enthousiasme pour l’œuvre d’Akira Mizubayashi m’a mis entre les mains un roman en français d’une autre plume née au Japon en 1954, devenue québécoise : Suzuran (2020) d’Aki Shimazaki. D’abord émigrée au Canada, en 1981, elle vit à Montréal depuis 1991. A quarante ans, elle a pris des cours de langue française ; cinq ans plus tard, son premier roman est publié, le premier d’un cycle de cinq, Le poids des secrets. Aki Shimazaki en est à son cinquième cycle. Tous ses romans ont un titre en japonais comme Suzuran (muguet), le premier du quatrième cycle intitulé Une clochette sans battant.

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    Ce roman court a pour narratrice une céramiste japonaise, Anzu, trente-cinq ans, qui vit seule avec son fils. Elle tourne de grands vases ikebana qu’elle expose régulièrement et donne des cours de poterie. « Choisissez un travail que vous aimez et vous n’aurez pas à travailler un seul jour de votre vie » : ce propos de Confucius lui correspond tout à fait.  Contente du vase réalisé le matin, dont la forme lui a évoqué une clochette, elle l’a nommé « Suzuran ». Enfant, elle rejoignait son grand-père potier à la campagne où il avait son propre four à bois. Il l’avait encouragée.

    Tôru, son fils de dix ans, avait sept ans quand elle a divorcé ; elle en a la garde, mais il passe un week-end sur deux chez son père et va chez lui les jours de cuisson au four à bois. Sa sœur Kyoko a deux ans de plus. « Intelligente, belle et séduisante, elle ne manque pas de soupirants. » Un dimanche, Anzu reçoit un appel d’une amie de lycée qui insiste pour qu’elle participe à la prochaine réunion des anciens élèves. Akira Z., le premier amour d’Anzu, à présent divorcé, y participera. Elle se souvient du beau commentaire qu’il avait eu pour son vase qui avait été primé lors de la fête de la culture japonaise.

    Anzu vit à Yonago, la ville où elle est née, où ses parents vont bientôt quitter leur maison pour une « résidence de retraite ». Elle envisage d’y habiter un jour avec son fils, puisque sa sœur qui habite Tokyo et voyage beaucoup pour son travail ne veut pas revenir là et que son frère a déjà une maison. Aussi est-elle surprise lorsque ses parents lui annoncent la visite de sa sœur pour le « golden week », elle vient présenter « son petit ami », un chercheur en chimie. Kyoko a eu de nombreuses aventures et trouve sa petite sœur naïve.

    Akira avait rompu avec Anzu, après avoir rencontré quelqu’un d’autre. Elle avait connu R. dans un centre sportif et ils s’étaient mariés après s’être fréquentés pendant un an. Puis Tôru était né. A la suite d’un héritage, R. avait acheté une imprimerie mais sans la diriger sérieusement, préférant les sorties, le golf, la laissant seule le plus souvent. Elle avait mis fin à leur mariage. A présent, il venait de faire faillite.

    Quand elle fera la connaissance de Yûji Yamada, le fiancé de Kyoko, Anzu sera tout de suite sous le charme : il admire sincèrement ses créations et sa passion pour la céramique. A la réunion des anciens élèves, les retrouvailles avec Akira sont déconcertantes. Et les révélations qu’on va lui faire à propos de sa sœur vont bouleverser les sentiments d’Anzu vis-à-vis des uns et des autres.

    Suzuran est un roman axé surtout sur la sphère intime et l’évolution d’une famille japonaise. Aki Shimazaki raconte la vie d’Anzu et des siens dans un style « très simple et direct » (Wikipedia). Sans appuyer, un peu trop prévisible, le récit rend curieux du sort d’Anzu, discrète et attachante. A propos d’un autre roman, un critique du Temps voit dans son œuvre une « radioscopie épurée et pudique de la société japonaise contemporaine, sa psyché, ses règles, ses tabous, ses secrets, ses énigmes et ses mensonges. »

  • Atelier

    Chevalier La fileuse Folio.jpg« Aujourd’hui, les perles d’Orsola achetaient des chaussures aux enfants et un meilleur vin aux adultes. […] Orsola était aux anges d’avoir un semblant de studio, un endroit à elle, où elle ne serait plus obligée de débarrasser ses outils chaque fois qu’elle avait terminé. Cependant, être au cœur de la maison lui manquait parfois. Dans la cuisine, elle avait su qui était malade, qui était fatigué, qui était fâché, où se rendaient les uns et les autres et à quel moment. Elle avait vu Isabella rouler des yeux derrière le dos de Giacomo bien avant de déguerpir. Elle avait vu Laura Rosso donner à Raffaele des biscotti supplémentaires. Elle avait vu Monica regarder son fils Andréa avec pitié quand il courait après les autres en boitillant.
    En plus des perles, Orsola faisait maintenant d’autres objets qu’elle vendait dans la petite échoppe rattachée à l’atelier. »

    Tracy Chevalier, La fileuse de verre

  • La fileuse de perles

    Après Les jardins de Torcello de Claudie Gallay, retour à Venise avec La fileuse de verre (2024, traduit de l’anglais par Anouk Neuhoff), le premier roman de Tracy Chevalier que je lis depuis sa fameuse Jeune fille à la perle (2000). Cette fois, il s’agit de perles de verre, celles que fabrique Orsola Rosso, la fille d’un maître verrier de Murano.

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    En ouverture, « Une brève explication du temps alla Veneziana » rappelle que  « Les gens qui créent des choses ont un rapport ambigu au temps ». Cet avertissement prépare les nombreux ricochets de l’histoire qui se déroule de 1486, quand Venise « règne en maître sur le commerce » et qu’Orsola a neuf ans, à 2019, quand Venise accueille près de cinq millions de visiteurs et qu’Orsola a… soixante-cinq ans. La fiction s’arroge tous les droits, la romancière a voulu préserver ainsi l’intérêt pour son héroïne tout en racontant l’évolution de la ville et du travail du verre sur plus de cinq cents ans.

    Après la chute d’Orsola dans un canal peu profond, poussée par son frère Marco, sortie de l’eau par son frère Giacomo, Laura Rosso dit à sa fille d’entrer chez les Barovier pour se réchauffer à leur four, et de bien ouvrir les yeux. Dans cet atelier plus grand que le leur, Orsola aperçoit Maria Barovier, la sœur du « maestro » : elle réprimande un « garzoni » qui lui tend une baguette de verre, la remarque et la chasse : « Dehors, Rosso. Spia. » La petite espionne s’enfuit.

    A la maison, sa mère lui fait décrire la baguette. Cela confirme ce que Laura avait entendu dire : Marietta fabrique des perles. Peut-être les Rosso devraient-ils en faire aussi ? Son mari Lorenzo préfère continuer à faire des verres, des pichets, des jattes. Un mois plus tard, les Barovier présentent leur nouveauté, la « rosetta », une perle ovoïde que Laura trouve laide mais qu’Orsola adore.

    A dix-sept ans, Orsola, des cheveux et des yeux noirs comme sa mère, assiste à un drame dans l’atelier : un apprenti laisse tomber une anse de verre. Un éclat se plante dans la gorge de son père, le sang jaillit, et il meurt peu après. Tous les verriers de Murano se rendront à son enterrement et aussi le marchand Klingenberg, qui a toujours apprécié son travail.

    Quelque temps après, Maria Barovier leur livre du tissu : Orsola a besoin d’une nouvelle robe. Sa mère s’empresse de la confectionner, l’envoie se montrer à Maria et lui demander conseil. En effet, Marco Rosso a du talent mais boit trop, le marchand ne lui a rien commandé. Et Laura est enceinte. Selon Maria, l’atelier doit se diversifier et Paolo, l’excellent assistant de son père, guider le travail de ses frères. Quant à Orsola, elle pourrait faire des perles « à la lampe », différentes des siennes, de plus en plus demandées ; une cousine lui montrera comment faire, chez elle, puisque les femmes ne peuvent travailler à l’atelier.

    Orsola apprend à filer le verre, elle fait des rencontres : un jeune Vénitien séduisant, Antonio Scaramal, aux cheveux blond foncé, rêve de travailler à Murano – mais les verriers n’engagent que des Muranais, pour protéger leurs secrets de fabrication. Domenego, le gondolier africain de Klingenberg, va devenir un ami.

    1574, la peste revient à Venise, puis à Murano. Les ateliers ferment, une servante puis la femme de Marco tombent malades, les Rosso sont confinés chez eux. Grâce à Antonio qui passe sous leurs fenêtres et aux perles d’Orsola qui servent de monnaie d’échange, ils arrivent à survivre. 1631, la Cité des Eaux ne règne plus sur le commerce comme avant. Orsola, amoureuse d’Antonio qu’elle fréquente en secret, voit son rêve de le voir nommé assistant à l’atelier et de l’épouser ruiné par le choix de Marco. Son frère préfère Stefano qui a de l’expérience, acquise chez les Barovier. Antonio décide de partir travailler sur la terre ferme.

    Le temps alla Veneziana passant, Orsola devient une excellente fileuse dont les perles de verre sont très appréciées. Klingenberg lui en passe commande régulièrement, et aussi de colliers pour de riches clientes. Elle devient amie avec Klara, la fille du marchand, à qui elle peut se confier. La famille Rosso ne cessant de s’agrandir et l’atelier de connaître des difficultés, l’argent gagné par Orsola est le bienvenu.

    Tracy Chevalier s’est documentée sur l’histoire du verre à Venise et sur ces perles de troc que fabriquaient des femmes. Elle a visité des ateliers à Murano et même appris à faire des perles. Dans La fileuse de verre, elle décrit précisément ce métier, montre ses difficultés, l’équilibre à trouver entre désir de créer et rentabilité. Grâce aux nombreux rebondissements dans la vie d’Orsola et de sa famille, que je vous laisse découvrir, la romancière réussit à plonger ses lecteurs dans de milieu et à leur faire traverser en même temps Venise au fil des siècles.