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Littérature

  • Tête rousse

    Tyler Redhead 2.jpgQuand Micah faisait son jogging, il ne portait jamais ses lunettes. Il détestait les sentir rebondir sur son nez. Il détestait la façon dont elles se couvraient de buée quand il transpirait. C’était fâcheux parce que, ces dernières années, sa vision de loin s’était nettement dégradée. Non pas qu’il devînt aveugle ou quoi que ce soit ; il vieillissait tout simplement, comme son ophtalmologue l’avait formulé avec si peu de tact. La nuit, la signalisation au sol était pratiquement invisible et, pas plus tard que la semaine précédente, il avait écrasé une araignée noire qui se révéla être du fil à coudre emmêlé. Sur le chemin du retour, ce matin-là, il commit l’erreur habituelle de confondre brièvement une certaine bouche d’incendie délavée, dont la teinte rosâtre rappelait celle d’un vieux pot de fleurs en terre, avec un enfant ou un adulte de très petite taille. Il y avait quelque chose dans le sommet arrondi de cet objet qui apparaissait progressivement à mesure qu’il descendait une pente menant à une intersection. Ça alors ! se disait-il à chaque fois. Que faisait cette petite tête rousse au bord de la route ? Parce qu’il avait beau savoir, depuis le temps, que ce n’était qu’une bouche d’incendie, il ne se passait pas un matin sans qu’il soit un court instant victime de la même illusion. »

    Anne Tyler, Un garçon sur le bord de la route

  • Sur le bord de la route

    Un garçon sur le pas de la porte de la romancière américaine Anne Tyler (°1941) Redhead on the Side of the Road, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Cyrielle Ayakatsikas  – est un roman centré sur une vie ordinaire, celle de Micah Mortimer, la quarantaine, dans un quartier du nord-est de Baltimore. Sa société s’appelle « Techno crack », son surnom au lycée. Devenu aussi « l’intendant clandestin de la résidence où il habite en sous-sol », il travaille officiellement comme installateur et dépanneur à domicile pour ceux qui ont besoin d’aide en informatique. Rien d’exceptionnel mais une histoire bien racontée.

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    Grand, un peu voûté, il porte toujours « la même tenue : jean, t-shirt ou sweat-shirt selon la saison ». Il a une « bonne amie », mais ils ne vivent pas ensemble. Les gens qui ont besoin de ses services lui téléphonent, des vieilles dames souvent. Très routinier, il a des habitudes pour tout, pour la vaisselle, pour le nettoyage réparti sur chaque jour de la semaine. En voiture, il imagine un « dieu de la Circulation » qui le félicite chaque fois qu’il respecte le code ou fait preuve de courtoisie. « Au moins, cela chassait un peu l’ennui. »

    Juste quand il a garé sa voiture devant la maison d’une cliente, son amie Cassia Slade l’appelle. L’institutrice a eu la visite surprise de Nan, la locataire officielle qui lui sous-loue son appartement. Elle n’a pas pu cacher Moustache : Nan, allergique aux poils de chat, est furieuse. Cassia s’attend à ce qu’elle l’oblige à se’en débarrasser ou pire, l’expulse. Micah tente de la calmer ; de toute façon, elle trouverait un autre logement si c’était le cas. Cass coupe court brusquement.

    Le premier à aller à l’université dans sa famille, Micah a déçu leurs attentes. Ennuyé par les cours magistraux, il avait bifurqué vers l’informatique et puis abandonné en dernière année pour fonder une société éditrice de logiciels avec un autre étudiant. Leur association n’avait pas marché. Son métier actuel le satisfait – « aucune raison d’être malheureux ».

    Chaque visite à domicile le fait entrer dans l’univers de ses clients qu’il finit par connaître. Quand il arrive le soir chez Cassia avec une commande emportée de « son restaurant de grillades préféré », elle a déjà dressé la table. A nouveau, elle réagit mal à son conseil de rappeler Nan elle-même pour y voir clair et n’est pas enthousiaste quand il propose de passer la nuit chez elle.

    Le lendemain matin, de retour de son jogging, Micah trouve devant chez lui « un jeune homme vêtu d’un blazer en velours côtelé » qui l’attend. Brink Adams, comme il se présente, connaît le nom de Micah et lorsqu’il complète le sien, Brink Bartell Adams, Micah comprend qu’il est le fils de Lorna Bartell, sa petite amie à l’université, devenue avocate à Washington. Brink a trouvé une photo de Micah parmi les souvenirs de sa mère, celle-ci a parlé de lui comme de son « grand amour ». Il s’est figuré qu’il était le fils de Micah.

    Or Brink a dix-huit ans, Micah a arrêté ses études il y a plus de vingt ans et Lorna « se réservait » pour le mariage : il n’est pas le père biologique du garçon. Ce qui le surprend, c’est que Brink avait déjà deux ans quand sa mère s’est mariée. Micah lui conseille de l’interroger, elle, et lui offre un café avant de partir chez un client. Cette visite surprise fait remonter ses souvenirs, il se rappelle leur rupture, le choc quand il avait vu Lorna sur un banc avec un garçon de son groupe biblique qui l’embrassait.

    Brink réapparait le soir – il a passé la journée dans une bibliothèque – et est ravi de partager le chili que Micah prépare pour Cass et lui. Il est trop tard pour rentrer dans sa chambre d’étudiant en Virginie et il aimerait dormir sur le canapé, Micah est d’accord. A l’arrivée de Cass, le garçon, très à l’aise, lui annonce qu’il va « squatter la chambre d’ami ». Après le journal télévisé, elle préfère rentrer chez elle, encore inquiète à l’idée de devoir se réfugier dans une voiture si elle perd l’appartement. Le lendemain matin, une suite de textos arrivent sur le téléphone de Brink. Lorna lui demande de donner un signe de vie. Micah enjoint Brink d’appeler sa mère inquiète, mais le garçon prend ses affaires et s’en va.

    Les interventions de Micah chez ses clients sont décrites avec humour, de même que le repas chez sa sœur Ada qui nous fait découvrir sa drôle de famille : « des gens bruyants, joyeux, négligés, vêtus de couleurs extravagantes, entourés de chiens qui aboyaient et de bébés qui pleuraient par-dessus le raffut de la télévision, et au milieu de bols de chips et de sauces déjà sauvagement dévorées ». On comprend pourquoi Micah s’est juré de faire les choses autrement, quitte à passer pour un maniaque.

    Cass a très mal pris qu’il héberge un inconnu et ne lui ait même pas proposé sa chambre en cas de besoin. Micah manquerait-il d’empathie ? Ses sœurs le persuadent de chercher le numéro de téléphone de Lorna pour la rassurer. Que cache la fugue de son fils ? Le titre de la traduction renvoie à Brink, son visiteur. Le titre original correspond au sentiment de ce célibataire d’être un laissé pour compte, « sur le bord de la route ».

  • Mon, ma, mes

    Tolstoï à cheval.jpg« C’est beaucoup plus tard seulement, après avoir entretenu avec les hommes les rapports les plus divers, que je compris la signification qu’attachent les hommes à ces mots. Voici quelle est cette signification : ce n’est pas d’après les actes mais d’après les paroles que les hommes se dirigent dans la vie. Ce qu’ils apprécient, ce n’est pas tant la possibilité de faire ou de ne pas faire quelque chose que la possibilité de prononcer certains mots dont ils sont convenus entre eux. Ces mots qu’ils considèrent comme très importants sont mon, ma, mes. Ils les appliquent aux êtres, aux objets, même à la terre, aux hommes, aux chevaux. Et ils sont convenus entre eux qu’un même objet ne pouvait être appelé « mon » que par une seule personne. Et celui qui conformément à ce jeu dit « mon » du plus grand nombre d’objets possible est considéré comme le plus heureux. »

    Tolstoï, Le cheval

    Le comte Tolstoï à cheval (Wikimedia), à quatre-vingts ans (1908)

  • Le Cheval / Albert

    Le Cheval et Albert sont deux nouvelles de Tolstoï publiées ensemble dans un autre petit Folio (extraites de La Tempête de neige et autres récits, traduites du russe par Boris de Schlœzer et Michel Aucouturier). Le cheval est un hongre (cheval castré) ; Albert, un musicien qu’on dit « un peu dérangé ». Tous deux remarquables dans leur genre, tous deux confrontés à la déchéance.

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    Au lever du jour, Nester, le vieux gardien, s’occupe des chevaux réunis dans la cour – « celui qui montrait le moins d’impatience était un hongre pie qui seul sous un auvent, les yeux mi-clos, était en train de lécher la porte de chêne de la grange. » C’est lui que Nester monte pour suivre le troupeau vers la prairie où ils doivent paître, et si le cheval lui est reconnaissant de le gratter un peu sous le cou, il doit aussi encaisser les coups, ce qui le peine, mais il en a l’habitude.

    Dès le début, Tolstoï exprime les sentiments du hongre, dont la vieillesse est « à la fois laide et majestueuse ». Les trois taches devenues brunes de son pelage noir-pie ne sont qu’un des nombreux signes de décrépitude de ce cheval de haute taille, « pareil à une ruine vivante », qui garde « l’attitude calme et assurée d’un animal conscient de sa force et de sa beauté. » La vieille jument grise Jouldyba marche toujours en tête du troupeau où de jeunes cavales, des poulains et des pouliches, se montrent plus espiègles.

    « Il était vieux et ils étaient jeunes ; il était maigre et eux étaient bien en chair ; il était morne et eux toujours gais. » Le hongre les observe avec tristesse, même s’il sait que tous perdront un jour leur jeunesse. Les jeunes chevaux descendant de « la célèbre Crème » sont fiers de leur ascendance aristocratique, alors que lui est « un étranger », « d’origine inconnue ». Certains chevaux sont cruels avec lui, le frappent, le dérangent, aussi est-il heureux lorsque le gardien remonte sur son dos puis laisse le troupeau dans l’enclos du village pour aller retrouver ses amis.

    Durant cinq nuits, quelque chose d’extraordinaire se produit : la jument la plus âgée s’approche du hongre, rétablit le calme autour de lui, et « le fils d’Aimable Ier et de Baba », nommé Moujik Ier, surnommé l’Arpenteur pour sa foulée large et rapide, leur raconte sa vie, la manière dont les hommes l’ont considéré ou déconsidéré, les périodes heureuses et les malheureuses, d’un maître à l’autre. La fin de la nouvelle, qui est aussi celle du cheval, réserve une surprise.

    La nouvelle Albert commence « après deux heures du matin dans un petit bal de Saint-Pétersbourg » : jeunes messieurs, jolies demoiselles, piano et violon jouant « polka sur polka ». Un des jeunes gens, Délessov, fuit cette « gaieté affectée », « encore pire que l’ennui ». Dans l’antichambre, il entend des voix, une dispute, puis une porte s’ouvre sur « une étrange silhouette masculine ». Très maigre, les cheveux en désordre, mal vêtu, c’est « un musicien un peu dérangé, de l’orchestre du théâtre » qui veut entrer dans la salle de bal, titube et tombe. La maîtresse de maison a pitié de lui et lui permet de « musiquer » avec son violon.

    Une fois annoncée une Mélancolie en  majeur, « un son pur et plein traversa la pièce, et le silence se fit. » Le jeu du musicien les transporte, il n’a plus rien de grotesque ni d’étrange, « un flot exquis de poésie » s’empare de tous. Délessov, que les traits du musicien fascinent, est ému et séduit par sa prestation. On fait la quête pour le remercier. Albert demande surtout à boire. Alors Délessov le ramène chez lui, espérant lui être utile. Dans la calèche où le musicien s’endort, il admire son beau visage : « En cet instant, il aimait Albert d’un amour sincère et chaleureux, et avait fermement décidé de lui faire du bien. » Y arrivera-t-il ?

    On peut lire intégralement l’histoire du cheval Kholstomer (l’Arpenteur, en russe) sur le blog de M. Tessier, « traducteur très amateur de littérature russe », précédée d’une notice sur Tolstoï qui chevauchait « de l’aube au coucher du soleil ». Albert est aussi disponible en ligne, Wikisource propose cette nouvelle dans une traduction de J.-Wladimir Bienstock. Deux récits poignants à découvrir, où la voix et les préoccupations sociales et morales de Tolstoï se font entendre.

  • Livre de Job

    assouline,vies de job,récit,essai,recherches,livre de job,littérature française,bible,souffrance,dieu,le mal,culture,extrait« Ce texte envoûtant réussit à affronter le Mal depuis plus de deux millénaires, il aide les hommes à lui tenir tête effrontément, parce qu’il est une œuvre d’art issue du génie d’un artiste. Son auteur l’a conçu de telle manière qu’il nous rend dépositaires d’un secret. Venu du plus lointain, il a pourtant le don de nous faire entendre les choses à venir. Une ombre silencieuse l’enveloppe. Il n’est pas de pensée sur le qui-vive qui n’ait eu un jour le souci de Job. S’il nous est proche, c’est qu’il n’est pas de personnage plus humain dans la Bible. Ses faiblesses de craignant-Dieu sont les nôtres. Elles sonnent juste lorsqu’on le lit à l’oreille. »

    Pierre Assouline, Vies de Job (Prologue)

    Ilya Répine (1844–1930), Job et ses amis (détail), 1869, huile sur toile, Saint-Pétersbourg, Musée russe