« A la juger d’après les principes de cette esthétique [celle de W. Morris telle que décrite par P.], ma chambre n’était nullement belle, car elle était pleine de choses qui ne pouvaient servir à rien et qui dissimulaient pudiquement, jusqu’à en rendre l’usage extrêmement difficile, celles qui servaient à quelque chose. Mais c’est justement de ces choses qui n’étaient pas là pour ma commodité, mais semblaient y être venues pour leur plaisir, que ma chambre tirait pour moi sa beauté. Ces hautes courtines blanches qui dérobaient aux regards le lit placé comme au fond d’un sanctuaire ; la jonchée de couvre-pieds en marceline, de courtepointes à fleurs, de couvre-lits brodés, de taies d’oreillers en batiste, sous laquelle il disparaissait le jour, comme un autel au mois de Marie sous les festons et les fleurs, et que, le soir, pour pouvoir me coucher, j’allais poser avec précaution sur un fauteuil où ils consentaient à passer la nuit ; à côté du lit, la trinité du verre à dessins bleus, du sucrier pareil et de la carafe […] »
Marcel Proust, Journées de lecture
Commentaires
Elle me plairait cette chambre ..
Et quel art de dépeindre ! Bonne journée, Aifelle.
Une chambre d'antan (dans les maisons bourgeoises) qui parait bien confortable...et bien entendu joliment décrite. J'aime l'idée que la beauté vient de ce qui ne sert à rien et que les choses utiles soient cachées...
Morris voulait surtout mettre de la beauté dans l'utile et à la portée de tous. Marceline, batiste, Proust connaît bien les tissus, J'imagine que l'accumulation visait aussi à se prémunir du froid.
Des choses qui sont arrivées là, juste pour leur plaisir.
Pour le plaisir des yeux. Celui de la lecture de cet extrait aussi.
Un écrivain éminemment visuel, je ne m'en lasse pas.