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roman

  • Valuska

    Krasznahorkai Az ellenállás melankóliája.jpg« Il errait insouciant dans ce paysage désolé, entre ces groupes d’hommes, entre ces autobus et ces voitures abandonnés à leur sort, comme il errait insouciant dans sa vie, telle une minuscule planète qui, sans chercher à comprendre la gravitation à laquelle elle est soumise, n’éprouve que du bonheur de pouvoir participer, ne fût-ce que d’un souffle, à un mécanisme si paisible et si bien réglé. »

    László Krasznahorkai, La mélancolie de la résistance

  • Chaos, Krasznahorkai

    Comment décrire mon sentiment à la lecture de La mélancolie de la résistance de László Krasznahorkai (1989, traduit du hongrois par Joëlle Dufeuilly, 2006) ? Dans Arts Libre (11/2), Geneviève Simon cite un extrait du dernier livre de Julian Barnes, qui pourrait convenir : « Si l’humanité ne peut supporter trop de réalité, je soupçonne qu’elle ne peut pas supporter non plus trop de savoir sur elle-même. Nous ne pouvons vivre sans tourment – ou « heureux » –, me semble-t-il, qu’en limitant consciemment ou non notre savoir et notre réalité. Trop de l’un ou de l’autre pourrait nous rendre fous. Nous comprenons cela et, avec une prudente horreur, nous fermons les portes sur nous-mêmes. »

    Krasznahorkai La mélancolie de la résistance Folio.jpg

    Dès le début du roman, l’écrivain hongrois installe une atmosphère de chaos : un train de voyageurs n’est pas arrivé, « deux simples wagons équipés de banquettes en bois vétustes » sont remis en service pour permettre aux gens d’arriver à destination. Tout est bouleversé dans la région, les habitants s’y sont résignés : « l’avenir était insidieux, le passé révolu, le fonctionnement de la vie courante imprévisible ».

    Mme Pflaum a trouvé une place assise près de la fenêtre dans le sens de la marche. Elle aspire à retrouver son appartement, ses meubles, ses plantes, ses bibelots, son refuge. Quand elle découvre le regard lubrique d’un homme mal rasé et puant l’alcool sur sa poitrine, elle ressent effroi et dégoût, finit par quitter sa place pour échapper à la grossièreté – le voyage tourne au cauchemar.

    Enfin elle peut descendre à son arrêt, mais l’éclairage de la ville s’éteint. Elle se dépêche dans les rues vides, a peur d’être suivie, découvre un convoi énorme : des forains annoncent une attraction fantastique, ils ont une baleine dans leur remorque. Une fois chez elle, Mme Pflaum, deux fois veuve, est rassurée. Le calme à peine retrouvé, on sonne chez elle. Ce n’est pas son fils Valuska qu’elle a chassé, c’est Mme Eszter, que Mme Pflaum et ses amies évitent et qu’elle compte bien renvoyer. « Les choses se passèrent autrement. »

    Krasznahorkai déroule son texte sans alinéas sur plusieurs pages, ce qui entraîne le lecteur dans un continuum envoûtant. Chaque nouvelle séquence reprend les derniers mots de la précédente. Donc ici : « Les choses se passèrent autrement et ne pouvaient se passer autrement, car Mme Eszter savait pertinemment à qui elle avait affaire […]. » On change alors de point de vue.

    Mme Eszter parvient à s’imposer chez Mme Pflaum dont elle méprise le bien-être et le confort douillet. Elle veut son appui pour décider Eszter – sans lui, « la ville était imprenable » – à appuyer sa campagne « COUR BALAYEE, MAISON RANGEE ». Ils vivent séparés, son mari ayant besoin de calme et de solitude pour travailler, et elle se sert de Valuska, « le disciple et petit protégé d’Eszter, cet incurable crétin », pour transporter le linge de son mari qu’elle s’est résolue à laver, « au vu et au su de toute la ville ». Mme Pflaum refuse immédiatement.

    Le gel précoce, sans neige, et divers incidents étranges inquiètent les habitants de la ville de plus en plus délabrée. Dans la nuit, un peuplier géant tombe contre une façade, nouveau signe de « l’effondrement de l’ancien monde ». En marchant, Mme Eszter « était redevenue elle-même : résolue, invulnérable, équilibrée et pleine d’assurance ». Elle compte bien jouer un rôle décisif dans le « nouvel ordre » qui va succéder à  ce monde ancien en faillite et en tirer profit. L’arrivée des forains est une première victoire pour elle, qui a réussi à convaincre le Conseil de la ville de les accueillir.

    Valuska et Eszter sont les protagonistes des Harmonies Werckmeister, la partie principale du roman. Valuska, le postier boiteux, le pilier de café, est passionné par le soleil, la terre, la lune. Il regarde tantôt le ciel, avec des yeux « ravis», tantôt le sol. Chez lui, il trouve Mme Eszter et accepte sa mission : apporter une valise de vêtements chez son mari, chez qui elle a l’intention de retourner vivre. Valuska est éperdu d’admiration pour Eszter, « savant exceptionnel, auteur de recherches musicales », qui lui joue du Bach chaque après-midi pendant une demi-heure.

    Eszter, « entouré de la plus grande considération générale », est indifférent à tout ce qui se passe en ville. Affaibli par sa vie recluse, il s’habille tout de même avec soin. Chaque jour, il parle et Valuska l’écoute, puis lui raconte « ses visions cosmologiques ». Eszter voit en lui non pas un « simple d’esprit » mais un homme pur et généreux, d’un « angélisme » détonnant dans ce monde. Il a chassé sa femme, bête et assoiffée de pouvoir, pour avoir la paix, « rester au lit » et « du matin au soir, composer des phrases comme autant de variations « sur une même et triste mélodie » ».

    Son pessimisme est profond : « Nous avons totalement échoué dans notre façon d’agir, de penser, d’imaginer, et même dans nos piètres efforts pour comprendre les raisons de cet échec. » Ce maître en mélancolie finira tout de même par devoir sortir et découvrira la réalité de sa ville couverte de détritus. Valuska surprend des discussions entre des hommes qui traînent sur la place près des forains, décidés à tout saccager. Au long récit haletant de la nuit épouvantable qui va changer leur vie à tous succédera une dernière partie crépusculaire, pour ne pas dire plus.

    La mélancolie de la résistance est un récit sombre et troublant. Impossible d’en indiquer toutes les facettes comme de tout voir de la baleine. Nous suivons l’histoire à travers les yeux de personnages tantôt veules ou avides, tantôt courageux et touchants, sans parler de ceux qui attisent la violence ou se laissent emporter dans son mouvement. Ce qui illumine néanmoins ce tableau terrible d’une ville livrée au chaos et m’a rappelé, d’une certaine façon, le lien entre Raskolnikov et Sonia dans Crime et châtiment, c’est la magnifique relation entre György Eszter et János Valuska, si dissemblables. Krasznahorkai, un « vrai Nobel de littérature ».

  • Tête rousse

    Tyler Redhead 2.jpgQuand Micah faisait son jogging, il ne portait jamais ses lunettes. Il détestait les sentir rebondir sur son nez. Il détestait la façon dont elles se couvraient de buée quand il transpirait. C’était fâcheux parce que, ces dernières années, sa vision de loin s’était nettement dégradée. Non pas qu’il devînt aveugle ou quoi que ce soit ; il vieillissait tout simplement, comme son ophtalmologue l’avait formulé avec si peu de tact. La nuit, la signalisation au sol était pratiquement invisible et, pas plus tard que la semaine précédente, il avait écrasé une araignée noire qui se révéla être du fil à coudre emmêlé. Sur le chemin du retour, ce matin-là, il commit l’erreur habituelle de confondre brièvement une certaine bouche d’incendie délavée, dont la teinte rosâtre rappelait celle d’un vieux pot de fleurs en terre, avec un enfant ou un adulte de très petite taille. Il y avait quelque chose dans le sommet arrondi de cet objet qui apparaissait progressivement à mesure qu’il descendait une pente menant à une intersection. Ça alors ! se disait-il à chaque fois. Que faisait cette petite tête rousse au bord de la route ? Parce qu’il avait beau savoir, depuis le temps, que ce n’était qu’une bouche d’incendie, il ne se passait pas un matin sans qu’il soit un court instant victime de la même illusion. »

    Anne Tyler, Un garçon sur le bord de la route

  • Sur le bord de la route

    Un garçon sur le pas de la porte de la romancière américaine Anne Tyler (°1941) Redhead on the Side of the Road, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Cyrielle Ayakatsikas  – est un roman centré sur une vie ordinaire, celle de Micah Mortimer, la quarantaine, dans un quartier du nord-est de Baltimore. Sa société s’appelle « Techno crack », son surnom au lycée. Devenu aussi « l’intendant clandestin de la résidence où il habite en sous-sol », il travaille officiellement comme installateur et dépanneur à domicile pour ceux qui ont besoin d’aide en informatique. Rien d’exceptionnel mais une histoire bien racontée.

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    Grand, un peu voûté, il porte toujours « la même tenue : jean, t-shirt ou sweat-shirt selon la saison ». Il a une « bonne amie », mais ils ne vivent pas ensemble. Les gens qui ont besoin de ses services lui téléphonent, des vieilles dames souvent. Très routinier, il a des habitudes pour tout, pour la vaisselle, pour le nettoyage réparti sur chaque jour de la semaine. En voiture, il imagine un « dieu de la Circulation » qui le félicite chaque fois qu’il respecte le code ou fait preuve de courtoisie. « Au moins, cela chassait un peu l’ennui. »

    Juste quand il a garé sa voiture devant la maison d’une cliente, son amie Cassia Slade l’appelle. L’institutrice a eu la visite surprise de Nan, la locataire officielle qui lui sous-loue son appartement. Elle n’a pas pu cacher Moustache : Nan, allergique aux poils de chat, est furieuse. Cassia s’attend à ce qu’elle l’oblige à se’en débarrasser ou pire, l’expulse. Micah tente de la calmer ; de toute façon, elle trouverait un autre logement si c’était le cas. Cass coupe court brusquement.

    Le premier à aller à l’université dans sa famille, Micah a déçu leurs attentes. Ennuyé par les cours magistraux, il avait bifurqué vers l’informatique et puis abandonné en dernière année pour fonder une société éditrice de logiciels avec un autre étudiant. Leur association n’avait pas marché. Son métier actuel le satisfait – « aucune raison d’être malheureux ».

    Chaque visite à domicile le fait entrer dans l’univers de ses clients qu’il finit par connaître. Quand il arrive le soir chez Cassia avec une commande emportée de « son restaurant de grillades préféré », elle a déjà dressé la table. A nouveau, elle réagit mal à son conseil de rappeler Nan elle-même pour y voir clair et n’est pas enthousiaste quand il propose de passer la nuit chez elle.

    Le lendemain matin, de retour de son jogging, Micah trouve devant chez lui « un jeune homme vêtu d’un blazer en velours côtelé » qui l’attend. Brink Adams, comme il se présente, connaît le nom de Micah et lorsqu’il complète le sien, Brink Bartell Adams, Micah comprend qu’il est le fils de Lorna Bartell, sa petite amie à l’université, devenue avocate à Washington. Brink a trouvé une photo de Micah parmi les souvenirs de sa mère, celle-ci a parlé de lui comme de son « grand amour ». Il s’est figuré qu’il était le fils de Micah.

    Or Brink a dix-huit ans, Micah a arrêté ses études il y a plus de vingt ans et Lorna « se réservait » pour le mariage : il n’est pas le père biologique du garçon. Ce qui le surprend, c’est que Brink avait déjà deux ans quand sa mère s’est mariée. Micah lui conseille de l’interroger, elle, et lui offre un café avant de partir chez un client. Cette visite surprise fait remonter ses souvenirs, il se rappelle leur rupture, le choc quand il avait vu Lorna sur un banc avec un garçon de son groupe biblique qui l’embrassait.

    Brink réapparait le soir – il a passé la journée dans une bibliothèque – et est ravi de partager le chili que Micah prépare pour Cass et lui. Il est trop tard pour rentrer dans sa chambre d’étudiant en Virginie et il aimerait dormir sur le canapé, Micah est d’accord. A l’arrivée de Cass, le garçon, très à l’aise, lui annonce qu’il va « squatter la chambre d’ami ». Après le journal télévisé, elle préfère rentrer chez elle, encore inquiète à l’idée de devoir se réfugier dans une voiture si elle perd l’appartement. Le lendemain matin, une suite de textos arrivent sur le téléphone de Brink. Lorna lui demande de donner un signe de vie. Micah enjoint Brink d’appeler sa mère inquiète, mais le garçon prend ses affaires et s’en va.

    Les interventions de Micah chez ses clients sont décrites avec humour, de même que le repas chez sa sœur Ada qui nous fait découvrir sa drôle de famille : « des gens bruyants, joyeux, négligés, vêtus de couleurs extravagantes, entourés de chiens qui aboyaient et de bébés qui pleuraient par-dessus le raffut de la télévision, et au milieu de bols de chips et de sauces déjà sauvagement dévorées ». On comprend pourquoi Micah s’est juré de faire les choses autrement, quitte à passer pour un maniaque.

    Cass a très mal pris qu’il héberge un inconnu et ne lui ait même pas proposé sa chambre en cas de besoin. Micah manquerait-il d’empathie ? Ses sœurs le persuadent de chercher le numéro de téléphone de Lorna pour la rassurer. Que cache la fugue de son fils ? Le titre de la traduction renvoie à Brink, son visiteur. Le titre original correspond au sentiment de ce célibataire d’être un laissé pour compte, « sur le bord de la route ».

  • Accords

    « Vaste nappe sonore. Calme sur la plage déserte. Le saxo la survole d’un long cri, mouette aux ailes étendues. Des notes de basse, vaguelettes léchant le brise-lames. L’horizon est plat. Quelques accords sourds. Entrée de la batterie. Le vent se lève, ça commence à cogner. Le ciel se charge, le saxo hurle, le piano écume. Tourbillons de sable et de notes, des vagues d’un vert sombre s’entrechoquent sur la jetée. Au plus fort de la tourmente, un regard entre musiciens : sur une dernière mesure, le morceau s’arrête. 

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    Il nous avait fallu presque trois heures pour arriver. Entamé dans une ambiance tendue, le trajet s’était déroulé dans un silence que j’avais respecté. Je savais qu’il valait mieux, dans ce genre de situation, ne pas emmerder Jan. Après quelques kilomètres, il avait allumé le lecteur et laissé défiler l’un des albums de jazz scandinave qu’il aimait tant. Le regard sur l’autoroute, il suivait la ligne mélodique d’un balancement de tête, levant parfois une main pour claquer des doigts ou tapoter le volant en mesure. Je ne disais rien. »

    Emmanuelle Pol, Jan (sur un air de jazz)