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roman

  • S'alimenter

    boyd,les vies multiples d'amory clay,roman,littérature anglaise,photographie,biographie,fiction,culture« Mes dîners avec Charbonneau [à New York] suivaient à présent une certaine routine. Comme Paris lui manquait, il essayait toujours de dénicher un restaurant français et, quelle que fût la qualité des mets, se déclarait toujours atrocement déçu par ce qu’il qualifiait de parodie de cuisine française, de fiasco américain. Je le contredisais souvent, histoire d’attiser son indignation – pour mon palais anglais, tout cela semblait délicieux. Il pouvait disserter sur tout ce qu’il mangeait ; jusqu’aux petits pains individuels et au sel qui n’échappaient pas à sa vigilance gastronomique. Presque malgré moi, j’appris beaucoup sur ce que l’on pouvait exiger de l’acte nécessaire de s’alimenter, des viandes, poissons ou légumes que nous mâchons et avalons pour pouvoir survivre. Mais Charbonneau appliquait à toute l’opération une analyse tellement experte que cela m’en paraissait presque malsain. »

    William Boyd, Les vies multiples d’Amory Clay

  • Vies multiples

    En français : Les vies multiples d’Amory Clay. En anglais : Sweet Caress. The Many Lives of Amory Clay. Encore un mystère de la traduction des titres pour ce roman de William Boyd (2015, traduit de l’anglais (Royaume-Uni) par Isabelle Perrin). Il y manque les caresses, elles reviennent dans la citation de Jean-Baptiste Charbonneau en épigraphe : « Quelle que soit la durée de votre séjour sur cette petite planète, et quoi qu’il vous advienne, le plus important c’est que vous puissiez, de temps en temps, sentir la caresse exquise de la vie. » (Avis de passage)

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    Ensuite, une photo noir et blanc, « Amory Clay en 1928 » : une jeune femme en maillot foncé, les pieds dans l’eau, esquisse un pas de danse, un bras levé vers le ciel. Le titre du premier chapitre la définit très simplement : « La fille à l’appareil photo ». Née le 7 mars 1908, Amory – la narratrice, qui entreprend de raconter sa vie – est la fille aînée, avant Peggy (1914) et Xan (Alexander, 1916). D’autres photos, la plupart prises par elle, s’insèrent tout au long du roman.

    Le récit chronologique de sa vie alterne avec son « Journal de Barrandale, 1977 », du nom de l’île où elle où elle vit les dernières années de sa vie avec son chien Flam dans un cottage. Amory a reçu de son père, nouvelliste et « homme de lettres polyvalent », ce prénom « androgyne », écrit Boyd. « A mes yeux, un prénom est une affaire bien trop grave pour être choisi à la légère : il devient votre étiquette, votre définition, votre identifiant. » Quand sa sœur est née, son père était déjà parti à la guerre et c’est Greville, le frère de leur mère, qui a choisi celui de sa sœur. Pour le troisième enfant, Clay avait choisi « Alexander » pour un garçon, « Marjorie » pour une fille – prénom féminin dont Amory s’est souvent servie quand elle était fâchée contre son frère.

    Greville Reade-Hill va jouer un rôle important dans la vie de sa nièce. Cet « ancien opérateur de reconnaissance photographique dans le corps aérien de l’armée britannique » est devenu photographe mondain, étiquette qu’il rejette, lui préférant « photographe-tout-court ». Il lui offre pour ses sept ans un Kodak Brownie N°2, avec lequel elle prend sa première photographie lors d’une fête d’anniversaire, de « dames chapeautées en robe longue » dans le jardin de Beckburrow, dans l’East Sussex, « notre chez-nous ». Une maison achetée grâce aux droits dérivés d’une adaptation théâtrale qui avait soudain enrichi la famille.

    Amory est placée en pension du fait d’un legs d’une grand-tante destiné à l’éducation de l’aînée de ses petits-neveux. Sa mère ne se montrait jamais affectueuse et c’est au pensionnat pour jeunes filles qu’Amory fait son apprentissage sentimental auprès de sa meilleure amie à qui elle confie que le seul homme qu’elle aimerait embrasser, c’est Greville, son oncle, « l’homme le plus beau, le plus amusant, le plus gentil et le plus sardonique » qu’elle ait jamais rencontré.

    En famille, elle prend des photos qu’il lui a appris à tirer elle-même et met un titre et une date au dos de chacune au crayon, avant de les glisser dans son album. « Je crois avoir été consciente, même à l’époque, que seule la photographie peut réussir ce tour de magie avec tant d’assurance et de facilité : arrêter le temps, capturer cette milliseconde de notre existence et nous permettre de vivre éternellement. »

    Elève douée, Amory remporte un prix de dissertation et est encouragée à présenter le concours d’entrée à Oxford, mais elle ne veut pas aller à l’université. Elle veut devenir photographe professionnelle. Quand son père annonce un jour sa visite au pensionnat pour lui « parler en tête-à-tête », elle s’inquiète – avec raison. Son père prétend que tout va bien – sa sœur Peggy est une pianiste prodige et son frère élève des cochons d’inde – et il l’emmène en voiture en direction du nord. Tout à coup, il bifurque en direction d’un lac artificiel vers lequel il roule de plus en plus vite en lui disant, juste avant de plonger dans l’eau : « Je t’aime, ma fille chérie. Ne l’oublie jamais. »

    Elle arrive à se dégager de l’habitacle, puis à en sortir son père, qui fond en larmes (il imaginait le lac plus profond), et ils parviennent à nager jusqu’à la berge. Il sera déclaré fou et interné dans un « asile de luxe ». Amory s’en sort malgré une dépression nerveuse et mettra très longtemps à aller lui rendre visite. Elle a cherché une explication et découvert dans l’histoire de son régiment d’infanterie légère l’épisode de mars 1918 qui a traumatisé son père.

    Amory Clay devient donc photographe, d’abord en assistant son oncle Greville chez qui elle s’est installée ; elle découvre que son élégance irréprochable est liée, sans qu’elle s’en soit jamais doutée, à son orientation sexuelle. Il travaille pour plusieurs magazines mondains. Elle couche alors avec un autre photographe, fait ses débuts en tirant le portrait d’une riche héritière sur un court de tennis – sa photo peu académique fait scandale.

    Greville doit se séparer d’elle et lui conseille de se faire une mauvaise réputation, « une réputation sulfureuse », pour changer la perception que le monde a d’elle. Elle se rend à Berlin, dans les clubs « décadents », se lie avec une homosexuelle qui lui sert de couverture pour prendre des photos dans des bordels semi-clandestins, en cachant son appareil dans son sac où elle a bricolé une ouverture. C’est le début des années trente, elle y fait aussi de mauvaises rencontres.

    Au retour, son exposition « Berlin bei Nacht » fait scandale à Londres. Après le vernissage, un article du Daily Express lui vaut une descente de police et la confiscation de ses clichés. Elle a réussi tout de même à attirer l’attention de Cleveland Finzi, attaché au Global-Photowatch, un magazine américain, qui lui propose un rendez-vous à son hôtel. C’est le début d’une histoire d’amour.

    Dans Les vies multiples d’Amory Clay, William Boyd lui fait raconter les hauts et les bas de sa carrière de photographe internationale (en dernier durant la guerre au Vietnam), mais aussi de son parcours personnel : ses relations avec sa famille, ses amours et ses amitiés, son mariage et ses deux filles, la maladie qui la décide, tant qu’il est encore temps, à écrire tout cela pour que ses filles sachent un peu mieux qui était leur mère. Des souffrances, des risques, des bonheurs, de 1908 à 1983.

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    En refermant Les vies multiples d'Amory Clay, j’étais persuadée qu’Amory Clay avait vraiment existé, ainsi que certains autres personnages. Or ce roman est une fiction totale, illustrée de photographies anonymes ! William Boyd réussit à y rendre tous les aspects d’une vie de femme aventureuse : liens familiaux et goût de l’indépendance, soif d’émancipation et d’expériences, prise de risques, désirs amoureux, rêves et rencontres, interrogations sur son rôle de mère, combativité… Les allers-retours entre sa vie baroudeuse de photographe-reporter et ses réflexions de femme qui a vécu et tâche de vivre encore au mieux le temps qui lui reste – à elle qui croyait pouvoir « arrêter le temps » – apportent au récit une dimension supplémentaire, en profondeur.

  • Incantation

    Auster In the country.jpg« Dans ces moments, nous avons beaucoup parlé de chez nous, évoquant autant de souvenirs que nous le pouvions, rappelant les images les plus infimes et les plus spécifiques dans une sorte d’incantation douloureuse – les érables de l’avenue Miró en octobre, les horloges à chiffres romains dans les salles de classe des écoles publiques, l’éclairage en forme de dragon vert dans le restaurant chinois en face de l’université. Nous pouvions partager la saveur de ces choses, revivre la myriade de menus détails d’un monde que nous avions tous les deux connu depuis notre enfance, et cela nous aidait, me semble-t-il, à garder bon moral, à nous faire croire qu’un jour nous pourrions retrouver tout cela. »

    Paul Auster, Le voyage d’Anna Blume (Au pays des choses dernières)

  • La lettre d'Anna Blume

    Le voyage d’Anna Blume de Paul Auster paraît en français en 1989 (traduit de l’américain par Patrick Ferragut). Son titre original de 1987 est meilleur : In the country of last things (Au pays des choses dernières, titre adopté dans la collection Babel). 2019, je retrouve Anna Blume, trente ans après. Je me souviens d’avoir déjà pensé alors que « la survie » conviendrait davantage à cette histoire que « le voyage ».

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    Un voyage terrifiant, publié deux ans après La servante écarlate de Margaret Atwood dont je l’ai parfois rapproché en le lisant – vous voilà prévenus. Regardez la couverture choisie par Actes Sud. J’ai failli renoncer après quelques pages, je me suis reproché ma mollesse, j’ai tenu jusqu’au bout. Mon père m’a dit un jour : « Tu vas te bousiller avec ce genre de lecture », j’y ai repensé. Mais l’œuvre de Paul Auster m’accompagne depuis ces années-là. J’ai voulu retrouver pourquoi, quand il est question du grand romancier américain, l’auteur du fabuleux 4321, Le voyage d’Anna Blume est, avec Moon Palace, un des premiers titres qui me viennent en tête – simplement parce que ce sont les premiers que j’ai lus ?

    Voici le début : « Ce sont les dernières choses, a-t-elle écrit. L’une après l’autre elles s’évanouissent et ne reparaissent jamais. Je peux te parler de celles que j’ai vues, de celles qui ne sont plus, mais je crains de ne pas avoir le temps. Tout se passe trop vite, à présent, et je ne peux plus suivre. » Anna Blume a pris le bateau pour aller à la recherche de William, son frère disparu. Dans une ville livrée au chaos, elle écrit à celui qui l’aimait et a tenté de l’en dissuader, prédisant qu’elle ne le trouverait pas : « Peu importe que tu le lises. Peu importe même que je l’envoie – en supposant que cela soit possible. Peut-être cela se ramène-t-il à la chose suivante. Je t’écris parce que tu n’es au courant de rien. Parce que tu es loin de moi et que tu n’es au courant de rien. »

    Dès le début, il y a cette foi ou plutôt ce salut dans l’écriture, cette importance des mots. Même si paradoxalement un passage célèbre, beaucoup plus loin, raconte comment Anna Blume brûle des livres pour se chauffer. La description de la vie dans cette ville est insoutenable. « Une maison se trouve ici et le lendemain elle a disparu. » Les choses s’évanouissent, les êtres humains aussi – de faim, d’une chute, d’une agression : « On a beau dire, la seule chose qui compte est de rester sur ses pieds. »

    Gravats, barricades et rackets, ordures, chaque rue a ses pièges, et « les habitudes sont mortelles. Même si c’est la centième fois, il faut aborder chaque chose comme si on ne l’avait jamais rencontrée. » Les choses disparaissent. « Les gens meurent et les bébés refusent de naître. » Les nouveaux venus sont des proies faciles : vols, escroqueries, coups, expulsions. « On s’extrait du sommeil chaque matin pour se retrouver en face de quelque chose qui est toujours pire que ce qu’on a affronté la veille ; mais, en parlant du monde qui a existé avant qu’on s’endorme, on peut se donner l’illusion que le jour présent n’est qu’une apparition ni plus ni moins réelle que le souvenir de tous les autres jours qu’on trimbale à l’intérieur de soi. » La « petite fille enjouée » n’est plus que « bon sens et froids calculs », décidée à tenir aussi longtemps que possible.

    Dans le monde où elle a débarqué, les « Coureurs » s’entraînent pour se tuer en courant, les « Sauteurs » se jettent dans le vide, les « Cliniques d’euthanasie » proposent plusieurs tarifs, on peut aussi s’inscrire au « Club d’assassinat » si l’on préfère mourir par surprise. Les cadavres sont emmenés aux « Centres de transformation » – il est interdit d’inhumer. Le début du roman est une descente aux enfers, où ne subsiste que cette question : « voir ce qui se passe lorsqu’il n’y a rien, et savoir si nous serons capables d’y survivre. » Anna Blume tâche, pour y arriver, de ne pas céder à la tentation de la mémoire (les souvenirs donnent le cafard), même si elle n’y arrive pas toujours. Le rédacteur en chef lui avait dit que c’était une folie pour une jeune fille de dix-neuf ans « d’aller là-bas », d’autant plus qu’il avait déjà envoyé un autre journaliste à la recherche de William, un certain Samuel Farr dont il lui a donné une photo.

    Un peu d’humanité apparaît dans le récit avec la rencontre d’Isabelle, une vieille femme qui pousse un chariot de supermarché. Anna, qui vit dans la rue, lui vient en aide un jour où elle a failli se faire écraser, puis la raccompagne chez elle. Isabelle s’inquiète pour son mari qui dépend d’elle et ne sort plus de leur appartement. Anna va vivre un certain temps avec eux dans une pièce de trente mètres carrés – le confort après des mois à la belle étoile.

    A partir de là, Anna Blume n’est plus seule. Vous découvrirez, si vous lisez Le voyage d’Anna Blume, comment elle trouve ensuite un autre abri et tisse d’autres liens, à la fois forts et fragiles. Dans cette ville où posséder de bons souliers est vital, il existe encore des gens pour qui la vie n’a pas de sens sans écrire, échanger, secourir, aimer. C’est pourquoi l’héroïne (et non un héros comme habituellement dans les romans de Paul Auster) continue sa longue lettre, en écrivant de plus en plus petit, dans un cahier sauvé du désastre : « Anna Blume, ta vieille amie d’un autre monde. »

  • Maryna

    sontag,en amérique,roman,littérature anglaise,etats-unis,théâtre,vie communautaire,pologne,californie,communauté,culture« D’après son miroir, le seul ami sincère de l’actrice, Maryna admit qu’elle était plus mince que lorsqu’elle avait quitté la Pologne, pourtant elle savait qu’elle ne paraîtrait pas trop mince, vraiment mince, quand tous les costumes qu’elle avait apportés auraient été réajustés ; que son visage avait vieilli, en particulier autour des yeux, même si elle n’ignorait pas que sur une scène, avec la magie normale du maquillage et de la lumière du gaz, on ne lui donnerait pas plus de vingt-cinq ans. Il est certain, écrivait-elle à Henryk, que la vivacité et l’entrain d’une jeune fille sont maintenant loin de moi, mais ma joie et mon enthousiasme sont intacts. Je crois pouvoir donner une imitation impeccable des émotions qui peuvent se dérober à moi dans la vie réelle. Je n’ai jamais été une grande actrice d’instinct, mais je suis infatigable et forte. »

    Susan Sontag, En Amérique

    Portrait d’Helena Modrzejewska par Tadeusz Ajdukiewicz, 1880
    (l'actrice polonaise qui a inspiré le personnage de Maryna)

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    Une pause dans les réponses à vos commentaires,
    voici pour moi le temps des vacances.
    Bonne rentrée de septembre !

    Tania