« Dès les premiers jours de la rentrée, il s’était mis à étudier, avant même le début de l’enseignement à la fac, la langue étrangère de son grand-père, qui s’élevait devant lui comme une montagne à escalader, à l’aide d’un gros manuel muni de trois CD. Ceux-ci ne satisfaisaient guère son appétit dévorant pour la musique de la langue. Comme il était avide de documents sonores, d’images cinématographiques où les sons français s’offraient à profusion dans la sensualité frémissante des voix d’homme et de femme les plus diverses ! Combien de fois il avait écouté l’enregistrement du Petit Prince lu par Gérard Philipe ! Combien de fois il avait prêté une oreille attentive à des pages célèbres de Balzac ou de Flaubert magistralement lues par Michel Bouquet, Michel Piccolo ou Fanny Ardant ! Le français était comme un royaume invisible, habité par des voix à timbres multiples, qu’il découvrait peu à peu, en l’arpentant de long en large, en l’explorant jusque dans les parcelles les plus obscures. »
Akira Mizubayashi, Reine de cœur
Commentaires
Intéressant la vision de la langue française par un étranger. On la pratique sans y penser et d'un seul coup, on nous la fait percevoir différemment.
C'est tout à fait cela. Les deux romans de Mizubayashi que j'ai lus abordent ce thème avec des observations sur le français et sur le japonais. Je vois que je dois corriger Piccoli qui n'était pas Piccolo, un coup du correcteur probablement. Bonne journée, Aifelle.
La langue française, un royaume invisible pour celui qui ne la comprend pas. Il me semble que c'est pareil pour toutes les langues. C'est bien vrai qu'alors, lorsqu'on ne la parle pas, la musicalité domine, puis petit à petit le mystère s'éclaircit. C'est un bel extrait !
D'autant plus entre les kanjis et une langue alphabétique, il en montre des exemples dans le texte. Merci, Manou.
Un Japonais qui habite la langue française et peut ainsi nous la montrer « de l'extérieur », réserve certainement des surprises aux lecteurs familiers du français. Les traductions entre deux langues si différentes doivent être pour Mizubayashi une grande source d'inspiration et de réflexion.
Je me rappelle des difficultés à rendre les textes de Kawabata en français, alors que j'en lisais quelques livres majeurs. Cécile Sakai évoque ces difficultés dans « Yasunari Kawabata, le clair-obscur ».
Mizubayashi écrit en français, aussi se traduire lui-même en japonais doit être en effet un exercice très particulier. Pour le passage d'une langue à l'autre et aussi, me suis-je dit en terminant un petit essai que je présenterai bientôt, pour la manière de faire entendre à ses compatriotes sa critique sans fard de l'étatisme et de la pression sociale au Japon.