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france

  • Revoir Stockholm

    Sizun La gouvernante suédoise Folio.jpg« Livia se rappelle avec étonnement le temps pas si lointain – trois ans plus tôt ? – où entourée de ses frères et sœurs et au sein de la famille du théâtre, elle était choyée, gâtée en dépit des difficultés d’argent qui commençaient à se manifester de façon criante ; le temps où elle était une véritable petite princesse : si jolie, si douée pour tout, disait-on. Comment ! Etre la fille de Bergvist et ne pas faire de théâtre ? Mais non, être comédienne, elle ne voulait pas, et sans doute avait-elle ses raisons. Alors, se marier ? Sans dot il ne fallait pas y penser.
    Et maintenant… Bien sûr, pour la jeune fille, il y a quelque chose d’angoissant à se lancer dans cette nouvelle existence, à devoir assumer cette fonction de semi-domesticité à laquelle rien ne la préparait. Mais qu’aurait-elle fait d’autre à Saint-Pétersbourg ? Au moins, elle va revoir Stockholm, cette ville où elle est née et qu’elle aime tant, même si elle ne souhaite y retrouver personne, pas même sa mère, surtout pas sa mère… »

    Marie Sizun, La gouvernante suédoise

  • La gouvernante

    Marie Sizun dédie La gouvernante suédoise (prix Bretagne 2017) « à ceux de Meudon ». Enfant, elle accompagnait quelques fois par an sa mère au cimetière de Meudon, sur la tombe des Sèzeneau, sa famille maternelle, où avait été enterrée en premier Hulda, l’épouse de son arrière-grand-père, morte à vingt-sept ans, « trois mois après la naissance de son cinquième enfant ». A six, sept ans, la petite n’avait pas posé de questions, alors inquiète du divorce de ses parents, de sa mère qui allait mal, de ses débuts à l’école.

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    La narratrice, derrière laquelle on devine l’autrice, s’appelle Bergvist, comme son père. La tante Alice, « la dernière-née de la jeune morte de vingt-sept ans », est venue aider sa mère après le départ de son père. Elle n’avait connu ni Hulda, ni la Suède, mais avait reçu « une éducation plus suédoise que française ». Dans les histoires de famille racontées par Alice, un prénom inconnu s’est glissé, Livia, celui de la gouvernante suédoise.

    Etonnée d’apprendre que cette Livia portait le même patronyme qu’elle, Bergvist, la fillette interroge alors sa mère. Celle-ci l’intrigue : « l’histoire de Livia, c’est un secret… » Son grand-père Georges Bergvist n’est autre que l’enfant de cette gouvernante. Des « affaires de grandes personnes », avait ajouté sa mère, dont il valait mieux ne pas parler devant Alice.

    Après la mort de sa mère, parmi ses photos de famille, la narratrice a découvert Hulda à dix-neuf ans, deux ans après son mariage avec Léonard Sèzeneau – un « Monsieur », comme en témoigne un portrait de lui à cinquante ans, un an avant la mort de sa femme. Ce Français était arrivé en Suède en tant que professeur de français trois ans avant d’épouser cette jeune fille d’une bonne famille de Göteborg (son père dirigeait une banque).

    Dans les archives, un livret aux dernières pages arrachées, « le journal de Hulda, daté de 1875 et 1876, à Meudon ». Marie S. l’a fait traduire. Plus personne à qui poser des questions, d’où ce projet « un peu fou » d’écrire un livre « qui ne saurait être qu’un roman » pour éclairer le secret de la gouvernante suédoise. « Pourtant cette histoire, il me faut la raconter, parce qu’elle m’appartient, ou plutôt parce que, d’étrange façon, j’ai le sentiment d’être cette histoire. »

    « Göteborg 1867-1868 ». Comment se sont-ils rencontrés, cette jeune Suédoise et Léonard, ce « gagne-petit » déjà marié avec une Anglaise de son âge ? Ils louent un modeste logement dans l’immeuble des Christiansson, qui occupent un luxueux appartement au premier. Léonard donne des leçons de français aux personnes de la bonne société qui aiment Paris, la France, ses écrivains, ses peintres. Il donne aussi des conférences sur la littérature française : Baudelaire, Flaubert… Hulda y accompagne sa mère et reconnaît leur locataire déjà croisé.

    Son succès lui vaut une invitation à une soirée chez les Christiansson ; sa femme y renonce, ne se sentant pas bien. Le père d’Hulda accepte alors qu’il vienne donner des cours de français à sa fille et à son frère cadet, Anders. Puis l’épouse anglaise, souffrante, rentre en Angleterre, Léonard annonce qu’ils vont divorcer. Il emmène quelques élèves trois jours à Copenhague, pour voir jouer Phèdre en français au théâtre Royal. Au retour, Hulda est « métamorphosée », gaie, charmante. Au printemps 1868, le scandale éclate : elle est enceinte. Le professeur est limogé et doit quitter l’immeuble. En juillet, Hulda menace de se tuer si elle ne peut l’épouser. Le père cède. Pour leur assurer un mode de vie correct, le banquier les envoie à Stockholm – Léonard y sera négociant pour un marchand de vins bordelais.

    « Stockhom 1869-1874 » : « la réussite de Léonard », « la période la plus heureuse de la vie de Hulda ». Naissance d’Isidore, d’Eugène, de Louise. Appartement spacieux, puis un autre encore plus beau, presque en face de l’Opéra royal. Deux bonnes. Sèzeneau est souvent absent pour affaires. Sa femme, à nouveau enceinte, fatiguée, laisse un peu tout aller dans la maison. Il lui impose alors une gouvernante pour prendre les enfants en charge et leur apprendre le français : Olivia Bergvist, vingt-deux ans, fille d’un grand acteur qui vient de mourir, est une jeune femme intelligente, elle a de l’allure. Hulda est rassurée, elles ont le même âge ; Olivia les invite à l’appeler Livia.

    A la naissance d’Eugénie, le père n’est pas là. Hulda est très fatiguée et Livia prend soin du bébé, en plus des autres enfants. Bientôt tout va se compliquer : Sèzeneau apprend qu’il doit rentrer en France, où une maison bourgeoise les attend. « Meudon 1874-1877 » : en France, ils ont une grande maison et un jardin qui plaît aux enfants, mais l’inconfort, des « pièces sans âme », loin de la lumineuse Stockholm. Et beaucoup moins d’argent. Leur vie à tous va changer. Dans La gouvernante suédoise, « Marie Sizun brosse le portrait tout en nuances de ses ancêtres franco-suédois, s’approchant au plus près du mystère qui les entoure », peut-on lire sur le site de l’éditeur de ce roman écrit au présent et agréable à lire.

  • Le chien

    « […] au musée du Prado à Madrid, elle fut hypnotisée non seulement par les grands tableaux de Vélasquez comme Les Ménines, mais encore et surtout par les peintures noires de Goya dont notamment Le Chien, ce tableau presque abstrait qui représente au milieu d’une surface jaune et marron verdâtre la minuscule tête d’un chien presque entièrement enseveli, comme s’il subissait solitairement la destruction du monde par une catastrophe innommable. Une fraction de seconde, tout au fond des yeux d’Aya, l’image de Hanna se superposa à celle du chien qui tournait son regard vide vers le ciel s’effondrant. A chaque pas qu’elle faisait dans un musée, où qu’elle fût, elle se demandait si son père avait marché là où elle marchait. » Akira Mizubayashi, La forêt de flammes et d’ombres,Goya,extrait« […] au musée du Prado à Madrid, elle fut hypnotisée non seulement par les grands tableaux de Vélasquez comme Les Ménines, mais encore et surtout par les peintures noires de Goya dont notamment Le Chien, ce tableau presque abstrait qui représente au milieu d’une surface jaune et marron verdâtre la minuscule tête d’un chien presque entièrement enseveli, comme s’il subissait solitairement la destruction du monde par une catastrophe innommable. Une fraction de seconde, tout au fond des yeux d’Aya, l’image de Hanna se superposa à celle du chien qui tournait son regard vide vers le ciel s’effondrant.
    A chaque pas qu’elle faisait dans un musée, où qu’elle fût, elle se demandait si son père avait marché là où elle marchait. »

    Akira Mizubayashi, La forêt de flammes et d’ombres

  • Flammes et ombres

    Avec La forêt de flammes et d’ombres (2025), Akira Mizubayashi a écrit un nouvel opus romanesque où la guerre bouleverse le destin des personnages. Au Japon puis en France et en Suisse, l’art y joue à nouveau un rôle important : la musique (au centre de la trilogie d’Ame brisée) et surtout la peinture, à laquelle renvoie le titre.

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    A la fin de 1944, Ren Mizuki fait une longue promenade matinale avec Hanna, sa chienne shiba, avant de se présenter au centre de tri postal d’Ueno ; la poste fait appel aux étudiants pour aider au tri durant la période des vœux de Nouvel An. Ren, « assistant-étudiant aux Beaux-Arts dans la section de peinture à l’huile », se retrouve à trier le courrier avec un garçon de son âge, Bin Kurosawa, qui boîte un peu, et une lycéenne souriante, Yuki.

    A la pause de midi, ils font connaissance. Yuki fait de la peinture aussi, mais les autorités militaires ont fermé son école. Bin apprend le violon à l’Ecole nationale de musique. Quant à Ren, la découverte du peintre Yuzo Saeki qui avait séjourné à Paris lui avait donné le désir fou de faire de même. Après deux années à Paris, il est revenu à Tokyo en espérant y retourner après la guerre.

    Yuki leur apporte un jour des daïfuku confectionnés par ses parents, qui tiennent une pâtisserie. Le jeune peintre et le jeune musicien observent discrètement la jeune fille, tous deux sensibles à son charme. Après le travail, ils font un bout de chemin ensemble. Bin s’intéresse à la musique de chambre, aux quatuors à cordes en particulier, et rêve d’aller un jour en Europe, lui aussi. Il travaille le Deuxième Quatuor opus 13 de Mendelssohn, composé à l’âge de dix-sept ans !

    Ren a choisi pour nom d’artiste Mitsu, la lumière. Il a gardé un peu de son gâteau pour sa chienne, ce qui a intrigué Yuki, et elle accompagne Ren jusque devant la maison de son oncle et de sa tante où il vit à l’étage. Bien accueillie par Hanna, la jeune fille sort de sa veste kimono un mouchoir rose clair pour le nouer autour du cou de la chienne, en cadeau. Puis elle continue jusque chez sa tante, qui est souffrante. Les trois jeunes gens nouent alors des liens qui seront indéfectibles. Ren « voulait croire à l’amitié, à l’union des âmes aimantes, à la paix indispensable à l’éclosion des arts. »

    Mais en mai 1945, il reçoit un ordre de conscription. On l’envoie en Mandchourie en tant qu’artiste de guerre : on attend de lui de grandes scènes de bataille pour soutenir le moral des combattants, mais il est incapable de peindre autre chose que des ciels noirs au-dessus de soldats lourdement chargés. Horrifié par tant de violence et de douleur, il peint de terribles scènes de désolation. Le sous-officier est subjugué par la force de ses toiles, mais « ça ne va pas » : Ren est envoyé au combat avec les autres et l’enfer s’abat sur lui.

    Quand Bin se rend à l’hôpital militaire, il trouve Ren à demi mort : une explosion lui a ravagé la moitié du visage. Il n’a plus de mains. Le grand blessé ne veut pas « bousiller » la vie de Yuki et encourage Bin à prendre sa place auprès d’elle. Le 6 août, une bombe « de type inconnu » explose à Hiroshima. A Tokyo, les bombardements sont incessants. Le 15 août, la guerre prend fin.

    Aux faits rapportés par le narrateur s’ajoutent, tout au long de La forêt de flammes et d’ombres, des extraits du cahier de Ren, du journal de Bin, des chroniques de Yuki, donnant leur point de vue. Ren accepte de s’installer chez les parents de Yuki avec sa chienne ; Bin se prépare à partir pour l’Europe ; Yuki cherche une école où enseigner le dessin et les arts plastiques. En mars 1946, Ren et Yuki se marient, accompagnés par le violon de Bin. Lors de leur nuit de noces, Ren accède à la demande de sa femme : se remettre à peindre, le pinceau à la bouche – son corps lui servant de toile !

    Sans transition, nous retrouvons Yuki à la cérémonie funéraire pour Ren, dans son atelier, quelques années plus tard. Elle y résume le parcours du peintre, ses efforts pour repeindre avec son pied droit, la bouche et même le nez. Au mur, cinq de ses quinze tableaux inspirés par la guerre, une série intitulée « La forêt de flammes et d’ombres ». Bin a envoyé un télégramme de Genève. Une jeune marchande de tableaux rend hommage à l’œuvre « hors norme » de Ren.

    Aya, la fille de Yuki et Ren, joue du violon, encouragée par Bin. Après des études françaises à l’université de Tokyo, elle réalisera son rêve d’aller en France comme l’avait fait son père et y rencontrera un professeur de français. Yuki finira donc par quitter le Japon, elle aussi, pour retrouver sa fille à Paris. Le roman d’Akira Mizubayashi accorde une grande place à l’œuvre picturale de Ren, dont Yuki entretient la mémoire, en plus de peindre pour elle-même, et à l’exploration musicale au cœur de la vie de leur ami Bin.  Une fois de plus, l’écrivain répond par l’art à la tragédie, par la beauté et l’amour à la souffrance, tout en soulignant ce que peut l’amitié d’une chienne auprès des êtres humains.

  • Enseigner

    akira mizubayashi,une langue venue d'ailleurs,récit,autobiographie,apprentissage,japon,france,montpellier,paris,tokyo,culture,extrait« Je commençai donc à enseigner le français. Gagner ma vie en enseignant le français, l’objet d’une passion indestructible, c’était le bonheur. Dans un pays comme le Japon où, dans le contexte de l’hégémonie excessive de l’anglais, le français, comme d’ailleurs d’autres langues, n’a pas véritablement le statut de « langue vivante » dans les collèges et les lycées, le cours de français en université, dans toute sa gamme allant de la grammaire élémentaire à l’analyse de textes littéraires, était pour moi – et il l’est toujours – moins l’occasion solennelle de donner des connaissances que le moment de rencontre avec des jeunes gens où je mettais tous les moyens en œuvre pour transmettre mon amour du français, ma passion inépuisable pour cette langue, pour la littérature bâtie sur elle ou en elle, et enfin pour tout l’univers social et humain qui n’est tel que par la médiation de la langue qui m’habite mais que je contemple, en même temps, de l’extérieur. Mon rôle consiste en effet, non pas à instruire les étudiants en les dotant de connaissances fatalement fragmentaires, mais plutôt à susciter et provoquer chez eux le désir de sortir d’eux-mêmes pour aller à la rencontre de l’espace de ces connaissances mêmes. »

    Akira Mizubayashi, Une langue venue d’ailleurs