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enquête

  • Partir

    Mbougar Sarr LPSMDH.jpg« A partir de 1937, il y eut de moins en moins de lettres d’Elimane et, bientôt, plus de lettres du tout. Après quelques mois sans nouvelles, Mossane était allée voir le missionnaire et lui avait prié d’écrire pour elle à son fils. Il le fit, mais Elimane ne répondit pas et demeura dans le silence. Mon cœur se serre quand je pense à ces mois-là, car je sais que c’est à cette époque que Mossane a commencé à dépérir. Dans le silence soudain d’Elimane, elle avait l’impression de revivre la disparition et le silence d’Assane qui, lui, n’avait pas écrit du tout. Voilà le début de la tragédie de Mossane (et une part de la mienne) : Assane et Elimane, l’homme qu’elle a choisi et le fils qu’ils eurent sont partis tous deux. Différents, ils ont néanmoins eu le même destin, partir et ne pas revenir, ainsi que le même rêve : devenir des savants dans la culture qui a dominé et brutalisé la leur. »

    Mohamed Mbougar Sarr, La plus secrète mémoire des hommes

  • Elucidation

    Avant de partager samedi un extrait de La plus secrète mémoire des hommes, voici une réponse de Mohamed Mbougar Sarr dans un entretien avec Guy Duplat : Mohamed Mbougar Sarr : "J’espère qu’il ne faudra plus attendre 100 ans pour qu’un autre écrivain noir, venu d’Afrique, obtienne ce prix" (La Libre Belgique, 18/11/2021)

    À quoi sert la littérature ?

    La littérature est ce que je tente de mettre au cœur de ma vie : la lecture, l’élucidation patiente du réel et des questions qui sont miennes et qui sont aussi celles de la condition humaine. Elle me sert à poser des questions : qu’est-ce qu’être humain ? Que fait-on pour mériter cette appellation ? C’est la question à laquelle tente de répondre la littérature, mais elle ne répond que par de nouvelles questions. C’est sa spécificité et sa force d’amener de nouvelles questions. En plus de cela, la littérature apporte le plaisir de lire, d’écrire, de rencontrer des écrivains, de converser avec ceux d’hier et d’aujourd’hui. C’est le territoire poétique par excellence et c’est là qu’on arrive à se débarrasser de sa nationalité, de sa couleur de peau, de son identité pour être vraiment dans la condition humaine.

    Mohamed Mbougar Sarr

  • Faye et Le Labyrinthe

    « Et un jour l’œuvre meurt, comme meurent toutes les choses, comme le Soleil s’éteindra, et la Terre, et le Système solaire et la Galaxie et la plus secrète mémoire des hommes. » (Roberto Bolaño, Les Détectives sauvages) Cette phrase termine l’épigraphe choisie par Mohamed Mbougar Sarr pour son roman La plus secrète mémoire des hommes, prix Goncourt 2021, que vous avez peut-être découvert parmi les invités de François Busnel à La Grande Librairie.

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    Manguier au Sénégal (source)

    C’est en m’informant sur ce livre source que je fais enfin le lien avec le poète chilien Roberto Bolaño dont je relis les derniers vers de Sale, mal vêtu traduits par Colo sur Espaces, instants : « Seules la fièvre et la poésie provoquent des visions. / Seuls l’amour et la mémoire. / Ni ces chemins ni ces plaines. / Ni ces labyrinthes. / Jusqu’à ce qu'enfin mon âme rencontra mon cœur. / J’étais malade, certes, mais j’étais vivant. » Des vers aussi en résonance avec ce gros roman qui tourne autour de la fascination d’un jeune écrivain africain pour un livre culte introuvable, Le Labyrinthe de l’inhumain.

    Voici le début de La plus secrète mémoire des hommes : « 27 août 2018. D’un écrivain et de son œuvre, on peut au moins savoir ceci : l’un et l’autre marchent ensemble dans le labyrinthe le plus parfait qu’on puisse imaginer, une longue route circulaire, où leur destination se confond avec leur origine : la solitude. 
    Je quitte Amsterdam. Malgré ce que j’y ai appris, j’ignore toujours si je connais mieux Elimane ou si son mystère s’est épaissi. »

    Le narrateur, Diégane Latyr Faye, avait découvert Le Labyrinthe de l’inhumain de T.C. Elimane en classe de première au Sénégal, dans un Précis des littératures nègres, en même temps que les remous suscités par ce « chef-d’œuvre » publié à Paris en 1938, primé d’abord puis retiré de la vente à la suite d’une polémique. Elimane avait alors disparu. En 1948, une journaliste, Brigitte Bollème, avait publié une enquête sur ce « Rimbaud nègre ». Installé à Paris pour ses études, le narrateur désire plus que tout devenir romancier. Son premier livre, Anatomie du vide, a fait un four, mais récolté des encouragements dans Le Monde (Afrique) : « promesse à suivre ».

    C’est dans un bar que Faye a reconnu « l’ange noir de la littérature sénégalaise », Marème Siga D., une écrivaine dans les soixante ans, et osé l’approcher, d’abord avec un éloge convenu puis en lui parlant de sa poitrine entrevue (elle-même en a beaucoup parlé dans son œuvre). Elle finit par l’inviter à l’hôtel où elle le laisse embrasser ses seins mais rien de plus. Elle a deviné qu’il rêve d’écrire et lui fait remarquer qu’ « On ne peut pas vivre l’instant et l’écrire en même temps. » Après avoir fumé un joint, Siga D. lui lit des passages d’un livre qu’elle lui prête : Le Livre de l’inhumain« Lis-le, puis viens me voir à Amsterdam. »

    Après avoir lu toute la nuit ce texte si longtemps cherché, il le relit encore et encore, et se met à tenir un journal. Que ce soit avec son colocataire polonais Stanislas, traducteur, avec Musimbwa, son ami congolais, avec Béatrice Nanga, camerounaise, sa préférée dans leur bande de jeunes écrivains africains, la discussion porte inévitablement sur Elimane et le désir d’écrire « un bon livre ». Une autre femme lui plaît : Aïda, une photojournaliste qu’il a rencontrée dans un square et avec qui il passe une nuit d’amour. Mais elle ne veut pas s’attacher, son métier peut l’appeler ailleurs et elle partira bientôt pour l’Algérie où éclate une « révolution historique ».

    Aux archives de la presse, Faye lit tout ce qui a été publié sur le cas Elimane, dont un entretien entre Brigitte Bollème et les deux éditeurs du Labyrinthe de l’Inhumain. Certains critiques tiennent des propos haineux, mais le pire vient d’un membre du Collège de France qui accuse l’auteur de plagiat. Stanislas qui traduit le Journal de Gombrowicz y a lu que celui-ci déplorait chez Elimane les « inutiles virtuosités de premier de classe qui a tout lu ». « Tu voudrais n’écrire qu’un livre », peut-on lire dans des extraits du Journal de T.C. Elimane insérés à la fin du premier livre de La plus secrète mémoire des hommes.

    A Amsterdam où Faye la retrouve, Siga D. lui raconte comment elle n’a connu son père Ousseynou Koumakh que vieux – elle avait vingt ans, lui nonante-deux. Sa mère est morte à sa naissance, elle hait ce père qui l’a toujours rejetée, peut-être pour cette raison, et qui avait d’autres femmes. Ousseynou et son frère jumeau Assane, l’aîné, étaient tous deux amoureux de sa mère, la belle Mossane. Devenu aveugle à vingt-deux ans, Ousseynou, élevé dans la connaissance des traditions et qui possède un don de voyance comme son père, s’est vu évincer par Assane, formé à l’école des Blancs, qu’elle a choisi d’épouser. Quand Assane s’est engagé en 1914 pour se battre en France, il a confié Mossane enceinte à son frère. Elle a donné naissance à Elimane en mars 1915. 

    Emouvant personnage que cette femme « esclave de l’attente » sous un manguier. Siga D. voulait écrire sur son histoire, mais elle n’y est pas arrivée. Son premier livre, « Elégie pour nuit noire », autobiographique, raconte sa vie d’étudiante en philo, sa vie sexuelle, sa solitude. Elle a failli sombrer dans le désespoir ou dans la folie, mais une poétesse haïtienne rencontrée à Dakar l’a aidée à reprendre des études à Paris.

    Dans ce roman foisonnant, les parties et chapitres ne se suivent pas chronologiquement mais sont autant d’entrées dans la double histoire de La plus secrète mémoire des hommes : celle d’Elimane et du Labyrinthe de l’inhumain, celle de Faye possédé par le désir d’écrire lui aussi un chef-d’œuvre. Les deux s’entremêlent comme le passé et le présent.

    Y a-t-il moyen de cerner qui était vraiment Elimane, quelle est la signification profonde de son livre, en remontant la piste de tous ceux qui l’ont rencontré ou se sont mêlés à son destin ? Ce sera en tout cas l’occasion de découvrir et leurs histoires respectives et la grande histoire, que ce soit en Afrique ou en Europe. Des drames personnels, des conflits politiques, des scènes cruelles, des morts troublantes.

    La plus secrète mémoire des hommes correspond à ces mots de Mohamed Mbougar Sarr, dans une réponse de Stanislas à Diégane : « Un grand livre n’a pas de sujet et ne parle de rien, il cherche seulement à dire ou découvrir quelque chose, mais ce seulement est déjà tout, et ce quelque chose aussi est déjà tout. » Il a dédié son roman à Yambo Ouologuem, un écrivain malien qui lui a inspiré le personnage d’Elimane. Je vous recommande ce roman « étourdissant, hymne d’amour à la puissance de la littérature » (Guy Duplat dans La Libre Belgique).

  • Annotations

    christophe boltanski,les vies de jacob,récit,littérature française,photos,enquête,photomaton,culture« Je ne me souviens plus si la photo est tombée d’elle-même ou si je l’ai décollée par mégarde en soulevant le papier transparent qui la protégeait. C’était la première de la série. Celle qu’il avait choisie pour inaugurer son album. Celle où il posait en costume-cravate et étalait ses dents blanches. Au verso, je vis des annotations rédigées à la main en hébreu, précédées d’une date. Par curiosité, je retournai le portrait suivant et découvris au dos la même écriture carrée qui emplissait l’espace. J’en détachai trois autres, délicatement, avec le pouce, en prenant soin de ne pas déchirer la page, sans rien trouver, puis j’exultai : encore un message derrière la photo du bas. Il avait disséminé ses petits mots un peu partout. »

    Christophe Boltanski, Les vies de Jacob

  • L'album de Jacob

    Avec Christophe Boltanski, j’en étais restée à La Cache, son fameux premier roman, autobiographique. Dans Les vies de Jacob (2021), il mène l’enquête à partir de l’étonnant album photo trouvé aux puces par une productrice de cinéma ; elle voudrait qu’il en tire un synopsis. Dans les premières pages, et puis régulièrement, il s’adresse à Jacob B’chiri, cet inconnu qui soulevait régulièrement le rideau d’une cabine de photomaton pour se faire tirer le portrait : il y a 369 « selfies » dans l’album à couverture verte.

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    Christian Boltanski, Chance (détail), 2014, Carriageworks, Sydney. Image: Zan Wimberley

    « Vous ne choisissez pas une histoire. Elle s’impose à vous. Elle déboule sans prévenir, l’air de rien. Vous la chassez. Elle revient. A priori, elle ne vous concerne pas. Elle semble même assez éloignée de vos préoccupations, et pourtant elle vous touche. Vous essayez de comprendre pourquoi sans y parvenir. Vous ne savez pas par quel bout la prendre, jusqu’au moment où vous percevez une note familière, comme un écho assourdi de votre musique intérieure, et, doucement, vous vous laissez gagner. Elle vous trotte dans la tête, pareille à une rengaine. Vous êtes fatigué de la ressasser, mais impossible de s’en défaire. Elle finit par vous obséder. Il n’existe alors plus qu’un seul moyen pour s’en débarrasser : l’écrire. »

    Le narrateur recueille des indices, comme cette note finale sur une étiquette, demandant de contacter le consulat d’Israël en cas d’accident. L’homme des photos est-il mort ou vivant ? Comment son album a-t-il échoué entre les mains d’un brocanteur ? Les étiquettes à son nom, « B’chiri Jacob », indiquent différentes adresses. Du papier adhésif au logo d’El-Al. En trois ans et demi, dans les années ’70, vingt-quatre étapes entre Israël, l’Italie, la Suisse, la France – Jacob était-il un espion ?

    Peu à peu, le lecteur découvre des pistes avec l’enquêteur. Aux adresses mentionnées, celui-ci espère trouver quelqu’un qui l’aurait connu, qui pourrait lui en dire davantage. Quand il découvre des notes et des dates au dos des photos, c’est un grand pas vers des réponses à ses questions, bien que ce ne soit pas évident. « Face, tu te tais et te surexposes. Pile, tu te livres et te dissimules. »

    A l’ambassade d’Israël à Paris, d’abord il n’apprend rien, ni en appelant un cinéaste qui s’intéresse à un homonyme, Jacob B’chiri, un chanteur tunisien. Les vies de Jacob est un récit à suspens, plein de questions, de fausses pistes, et même quand sa famille sera identifiée, les mystères, les secrets, les non-dits ne manqueront pas. L’acharnement du narrateur, obsessionnel, aboutira-t-il au synopsis commandé ? La productrice s’impatiente.

    Christophe Boltanski réussit à nous intéresser à son enquête sur l’homme aux 369 visages dont il devine, touche après touche, la personnalité – une sorte de Juif errant auquel il s’est tellement attaché qu’il lui restitue non pas une mais des histoires, un « drôle de fantôme » (Le Monde). Il y a quelque chose de Perec dans l’allure de ce récit, l’inventaire d’un album photos devenant comme l’inventaire d’une vie.

    En nous emmenant à la rencontre de Jacob, en tutoyant celui qu’il n’a pas connu, voilà qu’il réalise cette conviction exprimée au début de son récit, composé durant une période de confinement : « Je me méfie des images, des écrans, de tout ce qui fait obstacle entre moi et les autres. […] Sans même attendre cette virtualisation forcée du monde, j’ai toujours été convaincu que rien ne remplace une rencontre. »

    Neveu de l’artiste plasticien Christian Boltanski, qui a si souvent utilisé des photographies anonymes dans son travail, décédé il y a un an, Christophe Boltanski s’est éloigné ici du thème familial de ses premiers récits (La cache, Le guetteur). D’une certaine manière, tout de même, comme l’écrit Sophie Joubert en tête d’un entretien avec l’auteur dans l’Humanité, « Entre enquête et fiction, Les Vies de Jacob fait écho aux précédents livres de l’écrivain et journaliste. »