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Société

  • Chez Max

    Appelfeld The Iron Tracks.jpg« Je me sens protégé et détendu chez Max, peut-être grâce à la chambre spacieuse située au rez-de-chaussée, qui est une parfaite forteresse. Elle possède deux entrées, dont une secrète. Toutes ses chambres en ont une, m’a-t-il révélé un jour. Impossible pour notre génération de dormir dans une chambre qui n’a pas une ouverture dissimulée. Je suis totalement d’accord avec lui. Les chambres d’hôtel me rendent anxieux, je me réveille à trois heures du matin et lutte contre mon insomnie jusqu’à l’aurore. Les nôtres sont obligés de dormir dans des chambres vastes avec plus d’une ouverture afin qu’ils sachent, même en plein cauchemar, qu’ils ont une possibilité de fuir. »

    Aharon Appelfeld, La ligne

  • La ligne d'Appelfeld

    « Depuis la fin de la guerre, je suis sur cette ligne, comme on dit : longue, sinueuse, courant de Naples au Grand Nord, une route de trains régionaux ou électriques, de taxis et de carrioles. » Ainsi débute La ligne, roman d’Aharon Appelfeld (1932-2018) écrit en 1991, traduit de l’hébreu par Valérie Zenatti en 2025.

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    J’avais eu un coup de cœur pour Mon père et ma mère, hommage lumineux à ses parents et à l’enfance. Ici, la tonalité est différente. Erwin, le narrateur, a choisi depuis quarante ans le train et le voyage comme mode de vie. Il n’a pas de maison mais fait halte dans des lieux qu’il retrouve année après année : gares, cafétérias, villages, auberges, hôtels… « Je me tiens à distance des grandes villes comme de la peste. Elles déversent sur moi un sentiment de terreur et, pire encore, de la bile noire. »

    A chaque endroit où il s’arrête, il connaît quelqu’un qu’il est content de revoir, chauffeur de taxi, connaissance ou ami. Dans le train même, certains serveurs le reconnaissent au wagon-restaurant et savent quelle musique il préfère (un quatuor). « Il y a tout dans les trains : de la bonne musique, des paysages époustouflants et des femmes si besoin. » Son parcours dure un an, du printemps à l’hiver.

    C’est à Wierbelben que sa vie « a pris fin, puis a ressuscité. C’est dans cette gare que les Allemands [les] ont conduits et abandonnés » après trois jours dans des wagons cadenassés. Il y séjourne deux semaines à l’auberge puis se met en route le 27 mars. Une fois qu’il s’éloigne, il se sent soulagé et prêt aux rencontres réelles ou avec ses souvenirs, comme Bella, son « ancien amour », qui avait dix-neuf ans quand il l’a rencontrée à Prachthof après la guerre.

    Parfois quelqu’un l’aborde, un réfugié qui a connu son père, Juif communiste qui emmenait souvent Erwin avec lui dans des réunions. Sur les hauteurs de Zaltstein, il se rend chez son ami Starck qui ne bouge plus de son petit chalet dans les montagnes. Ancien secrétaire du mouvement, « il est le maître et le serviteur et il écrit lui-même les lettres qu’il expédie. » Chez lui, « les rares survivants, les éparpillés » se rassemblaient pour « célébrer les anniversaires, évoquer la mémoire des morts », mais ils se font de plus en plus rares. A Starck, Erwin peut confier sa « mission » : retrouver Nachtigall, le SS qui a assassiné ses parents, et le tuer.

    Chaque endroit rappelle quelqu’un, un homme, une femme, des gens accueillants, d’autres qui détestent les Juifs. Erwin se rend sur des foires où se vendent toutes sortes de choses, y déniche de vieux objets avec des inscriptions en yiddish ou des livres anciens qu’il vend aux collectionneurs. Au fil des ans, il trouve « des coupes, des goupillons, des chandeliers de Hanoukka, des livres de prières ». « Il n’y a rien de tel que la joie de découvrir un objet ancien. »

    A Sternberg, il a rencontré Berta, vingt ans plus tôt. Il reste une semaine avec elle, mais cette fois elle ne parle que de « rentrer à Zalitchik », sa ville natale, même s’il n’y a plus de Juifs là-bas, « mais seulement des Ukrainiens et des Polonais. » Son obsession à lui et à ses amis, c’est « de trouver les assassins et de les tuer » – « Tant qu’ils vivraient, nos vies seraient invivables. » On lui conseille d’aller en Israël, mais il veut accomplir sa tâche avant tout. Dans sa valise, il a un revolver avec lequel il s’entraîne à tirer dans un lieu à l’écart, de temps en temps, pour s’entraîner, comme on le lui a conseillé.

    La ligne est le roman d’une vie itinérante à laquelle son devoir de vengeance et son métier donnent un sens. D’étape en étape, Erwin le solitaire rencontre toutes sortes de gens, échange avec ceux qui ont envie de parler, s’intéresse au cas de chacun. « Dans un discours d’introduction à un congrès d’études juives, Appelfeld disait en 2001 : « Nombreuses sont les voies qu’emprunte un Juif pour rentrer chez lui. » La vengeance, le souvenir, la collection constituent des modalités possibles de ce retour. La voie qu’Appelfeld emprunte, lui, est l’écriture. Sa ligne à lui, c’est la littérature. » (Raphaël Sigal, Nombreuses sont les voies, EaN)

  • L'empathie

    azar nafisi,lire lolita à téhéran,roman,autobiographie,littérature anglaise,iran,enseignement,université,féminisme,liberté,islamisme,culture,nabokov,fitzgerald,james,austen,lecture,extrait« Ce n’est que maintenant, en rédigeant ces lignes, que je saisis toute l’étrangeté de ce que je vivais alors, debout dans cette salle de cours, à parler du rêve américain tandis que de l’autre côté des fenêtres résonnaient dans les haut-parleurs des chants dont les refrains disaient «  Marg Bar Amrika ! » « A mort l’Amérique ! »
    Un roman n’est pas une allégorie, ai-je conclu. C’est l’expérience, à travers nos propres sens, d’un autre monde. Si vous n’entrez pas dans ce monde, si vous ne retenez pas votre souffle en même temps que les personnages qui le peuplent, si vous ne vous impliquez pas dans ce qui va leur arriver, vous ne connaîtrez pas l’empathie, et l’empathie est au cœur du roman. Voilà comment il faut lire la fiction, en inhalant l’expérience qu’elle vous propose. Alors commencez à inspirer. »

    Azar Nafisi, Lire Lolita à Téhéran

  • Lire à Téhéran

    « J’aurais voulu que mon séminaire permette à ces filles de constamment respirer à l’air libre et au soleil. » Lire Lolita à Téhéran (traduit de l’anglais par Marie-Hélène Dumas, 2004), le premier roman autobiographique d’Azar Nafisi, est disponible depuis quelques mois en format de poche, après trois autres de ses livres autour de la lecture « comme rempart à la simplification du monde » (Le Temps) en Iran, aux Etats-Unis et ailleurs. La première partie donne son titre au roman : « à l’automne 1995, après avoir démissionné de l’université », elle a invité chez elle sept de ses étudiantes les plus impliquées dans leurs études pour parler littérature tous les jeudis matin.

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    Le séminaire portait sur les rapports entre fiction et réalité à travers plusieurs œuvres dont Lolita de Nabokov. Deux photos ont été prises dans la maison où elle vivait avec son mari Bijan et leurs deux filles, avant leur départ d’Iran, deux ans après. Sur l’une, debout contre un mur blanc, elles portent « des manteaux noirs et des foulards qui ne laissent apparaître que leurs mains et l’ovale de leur visage ». L’autre les montre avec leurs couleurs dans la même position, sans « ce qui les cachait ». Chacune se distingue par ses vêtements, sa coiffure, « et même celles qui ont gardé la tête couverte semblent avoir changé. »

    Azar Nafisi, leur professeur à l’université Allameh Tabatabai, réputée la plus libérale de Téhéran, rêvait d’enseigner librement : « Ce séminaire était la couleur de mes rêves ». Manna, Mahshid, Yassi, Azin, Mitra, Sanaz, Nassrin en étaient les protagonistes, elle décrit leur façon d’être, rapporte leurs réactions. Chacune devait tenir un journal où noter « tout ce que ces lectures susciteraient en elle » et comment elles pouvaient concerner leur vie personnelle et sociale.

    « « Upsilamba ! » ai-je entendu crier Yassi quand je suis revenue dans le salon avec le plateau de thé. [...]» Dès qu’elle découvrait un nouveau mot, comme celui-ci inventé par Nabokov (dans Invitation au supplice), il fallait qu’elle s’en serve. Elles avaient lu d’abord Les Mille et une nuits  « Schéhérazade brise le cycle de la violence en choisissant elle-même les termes du contrat auquel elle se soumet », façonnant son univers grâce à son intelligence et à son imagination.

    Azar Nafisi raconte l’histoire de ces échanges littéraires mêlée à la description de l’« enfer de la négation de soi » qu’est devenue pour les femmes la République islamique d’Iran : les filles ne peuvent franchir le portail vert de l’université, elles doivent entrer par une petite ouverture à côté vers une pièce où leur tenue est inspectée, tout comme en rue où la milice veille. Tout ce qui ne sert pas l’idéologie islamiste est méprisé, les livres sont interdits ou indisponibles, les étudiants se débrouillent avec des photocopies.

    « Il y a des choses qui m’ont sauvée : ma famille et un petit groupe d’amis, les idées, les pensées, les livres dont j’ai parlé avec le magicien pendant ces après-midi où nous nous promenions ensemble. Il s’inquiétait constamment. Quelle excuse aurions-nous à donner s’ils nous arrêtaient ? Nous n’étions pas mariés, ni frère et sœur… » Ce « magicien », un ancien professeur qui s’est mis totalement en retrait avant d’être renvoyé parce qu’il n’était pas d’accord avec l’élimination de la « culture bourgeoise » dans le nouveau programme, est pour elle un interlocuteur précieux avec qui parler art, littérature, cinéma, et un ami.

    Les étudiantes vivent sous pression en famille, dans la rue, à l’université et beaucoup en paient le prix quand elles osent se rebeller ou manifester. Leur expérience de la brutalité et de l’humiliation est quotidienne. Dans la deuxième partie, « Gatsby », l’autrice raconte son retour à trente ans dans son pays quitté à treize ans, un premier mariage suivi d’un divorce, ses études aux Etats-Unis. Remariée en 1977, elle fut d’abord enthousiaste pour la révolution, avant de voir le directeur qui l’avait bien accueillie à l’université de Téhéran mis en prison et la prière du vendredi organisée par les étudiants musulmans à l’université même.

    La majorité des Iraniens souhaitait une Constitution laïque, mais bientôt des vagues d’exécutions, entre autres de jeunes « occidentalisés », servent d’avertissement à tous. Nafisi manifeste contre l’obligation de porter le voile. « La façon dont nous finissons par nous habituer à tout est vraiment étonnante. » Evitant la politique, elle s’attache à donner cours en favorisant la liberté intellectuelle et le sens critique, l’expérience par la lecture d’un autre monde. Quand certains accusent le célèbre roman de Fitzgerald d’être un « mauvais exemple », elle organise avec ses étudiants le procès de Gatsby le Magnifique – une séquence formidable. (cf. Les lunettes de Gatsby de Siri Hustvedt) 

    Puis viendront les cours sur Henry James, sur Jane Austen ; la guerre Iran-Irak et les bombardements ; les difficultés en tous genres, sa démission, le séminaire et enfin la décision de l’autrice de quitter l’Iran avec sa famille, en juin 1997. Lire Lolita à Téhéran m’a beaucoup plu : défense de la littérature, échanges avec les étudiants, témoignage de l’intérieur d’un pays miné par la peur – un cauchemar pour qui désire penser et vivre librement.

  • Edmond

    « Il rayonne d’une grâce stupéfiante tempérée par un regard légèrement fuyant, comme si la conscience de sa beauté l’intimidait face au photographe. Lequel a dû être payé par un autre que lui, à en juger par la dédicace manuscrite en bas du passe-partout : « Gratiniano Obando a su querido amigo concolega E.H., como recuerdo de amistad. Freiberg 2.XII.1856. » Dès lors, à qui s’adresse ce regard indéchiffrable sinon au commanditaire de la photo qui l’offre à son « cher ami et condisciple comme souvenir d’amitié » ? Et qui est ce Gratiniano Obando ?

    Lamarche Edmond.jpg

    Edmond, ici, est glabre, la lèvre supérieure à peine ombrée. Son attitude est détendue, presque nonchalante. Assis sur un socle bas, jambes écartées, les avant-bras sur les cuisses, il est vêtu d’un costume coupé dans une matière sombre et légèrement brillante. La veste, proche du corps, est allégée par un grand col à rabats et des manches froncées aux poignets. Son élégance mélancolique me fait penser à Gaspard Ulliel, comédien et égérie de la maison Dior, mort prématurément lui aussi. Même grâce dépourvue d’arrogance, même regard rêveur. »

    Caroline Lamarche, Le Bel Obscur