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Société - Page 2

  • Le fracas du temps

    Comment créer de la musique dans le chaos ? Le fracas du temps, passionnant roman biographique de Julian Barnes (2016, traduit de l’anglais par Jean-Pierre Aoustin), raconte la vie du compositeur Dmitri Dmitrievitch Chostakovitch (1906-1975) confronté à la pression quasi constante du pouvoir soviétique.

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    Barnes l’ouvre sur un moment clé, le 28 janvier 1936, à la gare d’Arkhangelsk : Dmitri Dmitrievitch lit dans la Pravda une critique intitulée « Du fatras en guise de musique ». Son opéra Lady Macbeth de Mzensk, un grand succès depuis sa création en 1934, a été joué au Bolchoï devant Staline et les « camarades Molotov, Mikoïan et Jdanov », il leur a déplu. Il ne sera plus représenté.

    Chostakovitch s’attend à être arrêté en pleine nuit, comme d’autres l’ont déjà été. Aussi, après s’être d’abord allongé tout habillé sur son lit, sa mallette prête, il a décidé, puisqu’il n’arrivait plus à dormir, de passer ses heures sans sommeil sur le palier près de l’ascenseur, à fumer des cigarettes. Il espérait qu’on l’emmènerait ainsi sans s’en prendre à sa femme Nita ni à sa fille qui risquait d’être emmenée dans un orphelinat « pour les enfants des ennemis de l’Etat ».

    Julian Barnes raconte à la troisième personne les faits et gestes de Dmitri Dmitrievitch en reprenant le récit de sa vie à partir de sa naissance. A seize ans, atteint de tuberculose, il avait séjourné dans un sanatorium en Crimée et y était tombé amoureux de Tanya, une relation à laquelle sa mère s’opposait, l’obligeant à rester près d’elle, alors que Tanya vivait à Moscou.

    On avait placé Chostakovitch devant un clavier à l’âge de neuf ans, comme ses sœurs, et il avait preuve d’une grande précocité pour comprendre le piano et la musique. Dès dix-neuf ans, il avait connu une décennie de succès avec sa Première Symphonie, malgré les critiques d’étudiants gauchistes au Conservatoire et de l’Association russe des musiciens prolétaires opposés à l’emprise « bourgeoise » sur les arts. Mais l’étudiant avait reçu l’amitié et la protection du maréchal Toukhatchevski, plus un soutien financier.

    En 1929, Dmitri Dmitrievitch avait déjà été « officiellement dénoncé » : sa musique « s’écartait de la voie principale de l’art soviétique » et il avait été viré de son poste à l’Institut Chorégraphique. En 1932, le Parti avait pris le contrôle de toutes les affaires culturelles. En 1936, son ami maréchal avait écrit personnellement au « camarade Staline ». « Les écrivains étaient condamnés à la une de la Pravda, les compositeurs en page trois. Deux pages d’écart. Mais ce n’était pas rien : cela pouvait faire la différence entre la vie et la mort. »

    La lettre n’avait pas eu de réponse. Ses œuvres étaient exclues du répertoire, sa carrière à l’arrêt. Chostakovitch avait finalement été convoqué à la Grande Maison. On l’avait interrogé sur sa musique, sur ses amis, sur le maréchal même et sur les personnes présentes chez celui-ci. L’interrogateur insinuait qu’on y parlait de politique et d’un « complot pour assassiner Staline ». Il lui laissait deux jours pour se rafraîchir la mémoire et revenir témoigner avec des détails.

    Se considérant comme « un homme mort », Dmitri Dmitrievitch avait commencé une « cure » de vodka. Mais le lundi, son interrogateur était absent – « Ainsi avait pris fin sa Première Conversation avec le Pouvoir. » En attendant une nouvelle convocation, bien que beaucoup de ses proches « disparaissaient, certains envoyés dans des camps, d’autres exécutés », son destin est de vivre et de travailler, sans repos. Il compose la Cinquième Symphonie, elle est jouée à Leningrad en novembre 1937, un journaliste écrit qu’elle est la « réponse créative d’un artiste soviétique à une juste critique ». Des mots qu’il ne conteste pas « parce qu’ils protégeaient sa musique ».

    Le succès universel de cette œuvre lui vaut d’être envoyé à New York pour un congrès. Chostakovitch espérait y rencontrer Stravinsky mais celui-ci avait fait savoir que ses « convictions éthiques et esthétiques » l’en empêchaient. « Chosti » avait été la « vedette de la délégation soviétique ». Puis il y avait eu la guerre. Et le souci de protéger ses enfants, Galya et Maxime.

    La « Seconde Conversation avec le Pouvoir » date de mars 1949 : il reçoit un appel téléphonique de Staline. Celui-ci veut qu’il représente son pays au Congrès pour la Paix dans le monde à New York. Le compositeur répond qu’il n’est pas assez bien et, poussé à s’expliquer, explique à Staline qu’en Amérique sa musique est jouée, alors qu’elle est interdite en URSS. Staline ordonne qu’on puisse dorénavant jouer ses œuvres librement. Il n’a plus qu’à obéir. A son retour, il composera Le chant des forêts, un oratorio sur la régénération des steppes et la plantation en masse de pommiers décidée par le « Grand Jardinier ».

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    Couverture de la première édition

    Chostakovitch recevra en tout six fois le prix Staline, une datcha, trois fois l’ordre de Lenine – « Il nageait dans les honneurs comme une crevette dans une sauce crevette. » Sa vie, qu’il avait crue tragique, ressemblait de plus en plus à « une farce ».
    « Qu’est-ce qui pourrait être opposé au fracas du temps ? Seulement cette musique qui est en nous – la musique de notre être – qui est transformée par certains en vraie musique. Laquelle, au fil des ans, si elle est assez forte et vraie et pure pour recouvrir le fracas du temps, devient le murmure de l’Histoire.

    C’était sa conviction. »

  • Enseigner

    akira mizubayashi,une langue venue d'ailleurs,récit,autobiographie,apprentissage,japon,france,montpellier,paris,tokyo,culture,extrait« Je commençai donc à enseigner le français. Gagner ma vie en enseignant le français, l’objet d’une passion indestructible, c’était le bonheur. Dans un pays comme le Japon où, dans le contexte de l’hégémonie excessive de l’anglais, le français, comme d’ailleurs d’autres langues, n’a pas véritablement le statut de « langue vivante » dans les collèges et les lycées, le cours de français en université, dans toute sa gamme allant de la grammaire élémentaire à l’analyse de textes littéraires, était pour moi – et il l’est toujours – moins l’occasion solennelle de donner des connaissances que le moment de rencontre avec des jeunes gens où je mettais tous les moyens en œuvre pour transmettre mon amour du français, ma passion inépuisable pour cette langue, pour la littérature bâtie sur elle ou en elle, et enfin pour tout l’univers social et humain qui n’est tel que par la médiation de la langue qui m’habite mais que je contemple, en même temps, de l’extérieur. Mon rôle consiste en effet, non pas à instruire les étudiants en les dotant de connaissances fatalement fragmentaires, mais plutôt à susciter et provoquer chez eux le désir de sortir d’eux-mêmes pour aller à la rencontre de l’espace de ces connaissances mêmes. »

    Akira Mizubayashi, Une langue venue d’ailleurs

  • Habiter le français

    Dans Une langue venue d’ailleurs (2011), texte antérieur à la trilogie d’Ame brisée, Akira Mizubayashi retrace le parcours qui l’a mené à « habiter » la langue française, langue apprise, étudiée, et surtout passionnément aimée. Né en 1951 « dans une petite ville de province du nord du Japon », il navigue depuis ses dix-neuf ans entre le japonais, la langue de ses parents, la sienne, et le français, également la sienne parce qu’il a décidé de se l’approprier et de s’y installer, par choix.

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    Avant le début des cours à l’université des langues et des civilisations étrangères de Tokyo, le premier juin 1970 (au lieu du premier avril à cause des événements de 1968-1969 qui l’avaient saccagée), il a profité des deux mois de « liberté totale » pour suivre à la Radio nationale japonaise un cours de français, et le « récital à deux voix » des invités français, Nicolas Bataille et Renée Lagache, l’a enchanté.

    L’insatisfaction qu’il ressentait devant « le vide des mots » autour de lui dans la société japonaise – des formules toutes faites, « des mots privés de tremblement de vie et de respiration profonde » – faisait de lui un solitaire. (Petit éloge de l’errance décrit ce conformisme social qui l’étouffait et lui a fait chercher du sens ailleurs.) Un texte du philosophe Arimasa Mori, découvert à la fin du lycée lors d’un examen blanc, sur l’expression authentique, nourrie d’une expérience profonde, lui ouvre la voie : ce philosophe « prit le risque de refaire sa vie, de renaître à une langue qui n’était pas la sienne et à la culture qui en est indissociable ».

    La famille était son refuge. Son père à qui il confie son désir d’enregistrer les leçons de français à la radio lui achète un magnétophone (qui coûtait environ le quart de son salaire). Jusqu’à son départ pour la France, Akira Mizubayashi a enregistré ces leçons sur bandes, les passait et repassait, « paroles d’abord entendues, puis reproduites à l’identique dans et par [sa] propre bouche ». Son père, professeur de physique dans un lycée, était très attentif aux études de ses deux fils : l’aîné fut initié à la musique occidentale, au piano puis au violon ; le cadet choisira « cette autre musique qu’est la langue française », un chemin de vie si imprégné par l’influence de son père qu’il écrit : « Le français est ma langue paternelle. »

    A rebours des « maux de langue » ressentis au lycée, Akira Mizubayashi, imprégné chez lui d’écoute musicale, s’émerveille de certains opéras de Mozart, Les Noces de Figaro en particulier. Il tombe amoureux du personnage de Suzanne. Ainsi naît sa curiosité pour le XVIIIe siècle et, sous l’influence d’Arimasa Mori, pour Jean-Jacques Rousseau.

    En troisième année d’université, encouragé par son père à se présenter à un concours, l’étudiant obtient une bourse d’études en France, pour deux ans, à Montpellier. L’immersion l’enchante : il découvre le français parlé, les tournures familières, la conversation facile avec les autres, sans les codes distants des Japonais vis-à-vis de personnes étrangères à leur famille.

    Quand vient le temps des vacances, il décide de ne pas bouger, heureux d’approfondir sa connaissance des lieux, de consacrer du temps à son mémoire sur Rousseau. Il s’inscrit à un cours d’été pour étudiants étrangers : un cours de grammaire « d’une intensité pédagogique assez rare » lui servira plus tard dans son propre enseignement. Heureux de l’intérêt d’Akira, ce professeur lui offrira à la fin une vieille édition du Bon Usage de Grevisse, qu’il conserve sur son bureau.

    Il fait aussi la connaissance d’une jeune fille « au foulard rose », Michèle, une angliciste qui réside à la cité universitaire – « le début d’une longue histoire ». Il lit les livres marquants de la critique littéraire (Barthes, Poulet, Richard, Genette, Starobinski). Certaines pages de Jean-Pierre Richard dans Littérature et sensation le touchent beaucoup, à propos des « effets d’ordre musical » dans le plaisir du texte, qui lui rappellent sa jeunesse : « Ma langue paternelle est ainsi devenue un vrai instrument de musique comme le violon l’était pour mon frère. »

    Akira Mizubayashi raconte avec simplicité et enthousiasme toute sa formation en France, sa vie entre Paris et Tokyo après Montpellier. Marié avec Michèle, professeur à Tokyo, il compare leurs expériences linguistiques, parle du choix de parler à leur fille Julia-Madoka chacun sa langue d’origine et même de la compréhension étonnante de leur chienne Mélodie dans les deux langues. Une langue venue d’ailleurs est un récit d’apprentissage formidable et l’autobiographie d’un honnête homme qui ne sent ni japonais ni français, une « étrangéité » qu’il revendique.

  • La seule histoire

    La seule histoire de Julian Barnes (2018, traduit de l’anglais par Jean-Pierre Aoustin) s’ouvre sur une épigraphe tirée d’Un dictionnaire de langue anglaise de Samuel Johnson (1755) : « Roman : une petite histoire, généralement d’amour ». Dans notre vie, écrit le narrateur en première page, « il y a d’innombrables événements, dont nous faisons d’innombrables histoires. Mais il n’y en a qu’une qui compte, qui vaille finalement d’être racontée. Ceci est la mienne. »

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    Dans les années soixante, il habitait « le Village », un secteur de la grande banlieue résidentielle à environ vingt kilomètres au sud de Londres, où il y avait une gare, une place gazonnée pour les parties de cricket, un terrain de golf et un club de tennis. A la fin de sa première année d’université, à la maison pour trois mois, il s’y était inscrit, se doutant bien que la suggestion de sa mère visait à lui faire rencontrer une jeune femme de son milieu, une future épouse.

    Trois semaines plus tard, un tirage au sort pour un tournoi amateur double mixte lui avait donné pour partenaire Mrs Susan McLeod – « « sort » est un autre mot pour « destin », non ? » Les cheveux retenus en arrière par un ruban, une tenue blanche à liserés verts, presque exactement de la même taille que lui. Elle avait un jeu élégant et précis, ils avaient gagné le premier match. Quand il l’avait interrogée sur son mari, elle avait ri : « Mr E. P. ? Non. Lui, c’est le golf. »

    Il la reconduit chez elle en voiture, plusieurs fois, et sa mère lui lâche un soir : « On fait maintenant le taxi, hein ? » Comme il n’y a « rien » entre eux, sinon une complicité rieuse, Paul Casey se moque de ce que peuvent dire les gens en voyant un jeune homme de dix-neuf dans en compagnie d’une femme de quarante-huit ans. Chez les McLeod, il fait connaissance avec le mari, les deux filles toutes les deux à l’université, reste parfois dîner chez eux.

    Un jour, Susan lui tend les clés de leur break Austin pour qu’il la conduise chez son amie Joan, à cinq kilomètres, la sœur survivante de son premier amour, Gerald, mort subitement de leucémie. Joan est une femme corpulente, elle paraît plus âgée, fume et boit beaucoup. Paul, présenté comme le « chauffeur » qui la conduit chez l’ophtalmo, un prétexte, se sent tout de suite à l’aise et plaisante.

    Vient le temps des premiers baisers et ce qui s’en suit. Tout lui plaît chez Susan : « Elle rit de la vie, c’est dans sa nature. Et elle est la seule, de sa génération qui a fait son temps (comme elle s’était présentée), à le faire. Elle rit de ce dont je ris. Elle rit aussi en me frappant derrière la tête avec une balle de tennis ; à l’idée de prendre l’apéritif avec mes parents (ce qui n’aura pas lieu) ; elle rit de son mari, comme elle le fait en malmenant la boîte de vitesses du break Austin. Naturellement, je présume qu’elle rit de la vie parce qu’elle en a vu bien des facettes, et la comprend. »

    La première des trois parties du roman raconte l’épanouissement, l’enchantement de ce premier amour de Paul. Ils riront tous les deux quand ils seront exclus du club de tennis, et bientôt le besoin de se voir plus souvent, plus longtemps, d’être à eux seuls les amènera à de nouveaux projets qui répondent à leurs désirs. Le narrateur conclut cette partie ainsi : « Quand elle est morte, il y a quelques années, j’ai compris que la part la plus essentielle de ma vie avait finalement disparu. Je penserai toujours à elle en bien, me suis-je promis.
    Et voilà comment je me souviendrais de tout cela, si je le pouvais. Mais je ne le peux pas. »

    La suite de leur histoire verra d’abord cet amour faire face vaillamment à la vie commune – ils vont s’installer à Londres. Paul continue ses études de droit, puis travaille comme avocat. Susan est souvent seule et ne peut pas échapper totalement à ses affaires familiales. Des aspects de sa personnalité qui avaient échappé à l’attention de Paul vont mettre à l’épreuve non ses sentiments pour elle mais sa capacité à freiner ses démons et à la rendre heureuse.

    La seule histoire tourne autour de cette question posée au début : « Préféreriez-vous aimer davantage, et souffrir davantage ; ou aimer moins, et moins souffrir ? C’est, je pense, la seule vraie question. » Avec les années, Paul finira par douter de la corrélation entre force de sentiment et degré de bonheur. Julian Barnes décrit ses personnages avec finesse et lucidité, souvent avec humour. Les décennies d’écart entre cette histoire de jeunesse du narrateur et son point de vue au moment de la raconter en font aussi une réflexion masculine émouvante sur le sentiment amoureux et le passage du temps.