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Société

  • La gouvernante

    Marie Sizun dédie La gouvernante suédoise (prix Bretagne 2017) « à ceux de Meudon ». Enfant, elle accompagnait quelques fois par an sa mère au cimetière de Meudon, sur la tombe des Sèzeneau, sa famille maternelle, où avait été enterrée en premier Hulda, l’épouse de son arrière-grand-père, morte à vingt-sept ans, « trois mois après la naissance de son cinquième enfant ». A six, sept ans, la petite n’avait pas posé de questions, alors inquiète du divorce de ses parents, de sa mère qui allait mal, de ses débuts à l’école.

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    La narratrice, derrière laquelle on devine l’autrice, s’appelle Bergvist, comme son père. La tante Alice, « la dernière-née de la jeune morte de vingt-sept ans », est venue aider sa mère après le départ de son père. Elle n’avait connu ni Hulda, ni la Suède, mais avait reçu « une éducation plus suédoise que française ». Dans les histoires de famille racontées par Alice, un prénom inconnu s’est glissé, Livia, celui de la gouvernante suédoise.

    Etonnée d’apprendre que cette Livia portait le même patronyme qu’elle, Bergvist, la fillette interroge alors sa mère. Celle-ci l’intrigue : « l’histoire de Livia, c’est un secret… » Son grand-père Georges Bergvist n’est autre que l’enfant de cette gouvernante. Des « affaires de grandes personnes », avait ajouté sa mère, dont il valait mieux ne pas parler devant Alice.

    Après la mort de sa mère, parmi ses photos de famille, la narratrice a découvert Hulda à dix-neuf ans, deux ans après son mariage avec Léonard Sèzeneau – un « Monsieur », comme en témoigne un portrait de lui à cinquante ans, un an avant la mort de sa femme. Ce Français était arrivé en Suède en tant que professeur de français trois ans avant d’épouser cette jeune fille d’une bonne famille de Göteborg (son père dirigeait une banque).

    Dans les archives, un livret aux dernières pages arrachées, « le journal de Hulda, daté de 1875 et 1876, à Meudon ». Marie S. l’a fait traduire. Plus personne à qui poser des questions, d’où ce projet « un peu fou » d’écrire un livre « qui ne saurait être qu’un roman » pour éclairer le secret de la gouvernante suédoise. « Pourtant cette histoire, il me faut la raconter, parce qu’elle m’appartient, ou plutôt parce que, d’étrange façon, j’ai le sentiment d’être cette histoire. »

    « Göteborg 1867-1868 ». Comment se sont-ils rencontrés, cette jeune Suédoise et Léonard, ce « gagne-petit » déjà marié avec une Anglaise de son âge ? Ils louent un modeste logement dans l’immeuble des Christiansson, qui occupent un luxueux appartement au premier. Léonard donne des leçons de français aux personnes de la bonne société qui aiment Paris, la France, ses écrivains, ses peintres. Il donne aussi des conférences sur la littérature française : Baudelaire, Flaubert… Hulda y accompagne sa mère et reconnaît leur locataire déjà croisé.

    Son succès lui vaut une invitation à une soirée chez les Christiansson ; sa femme y renonce, ne se sentant pas bien. Le père d’Hulda accepte alors qu’il vienne donner des cours de français à sa fille et à son frère cadet, Anders. Puis l’épouse anglaise, souffrante, rentre en Angleterre, Léonard annonce qu’ils vont divorcer. Il emmène quelques élèves trois jours à Copenhague, pour voir jouer Phèdre en français au théâtre Royal. Au retour, Hulda est « métamorphosée », gaie, charmante. Au printemps 1868, le scandale éclate : elle est enceinte. Le professeur est limogé et doit quitter l’immeuble. En juillet, Hulda menace de se tuer si elle ne peut l’épouser. Le père cède. Pour leur assurer un mode de vie correct, le banquier les envoie à Stockholm – Léonard y sera négociant pour un marchand de vins bordelais.

    « Stockhom 1869-1874 » : « la réussite de Léonard », « la période la plus heureuse de la vie de Hulda ». Naissance d’Isidore, d’Eugène, de Louise. Appartement spacieux, puis un autre encore plus beau, presque en face de l’Opéra royal. Deux bonnes. Sèzeneau est souvent absent pour affaires. Sa femme, à nouveau enceinte, fatiguée, laisse un peu tout aller dans la maison. Il lui impose alors une gouvernante pour prendre les enfants en charge et leur apprendre le français : Olivia Bergvist, vingt-deux ans, fille d’un grand acteur qui vient de mourir, est une jeune femme intelligente, elle a de l’allure. Hulda est rassurée, elles ont le même âge ; Olivia les invite à l’appeler Livia.

    A la naissance d’Eugénie, le père n’est pas là. Hulda est très fatiguée et Livia prend soin du bébé, en plus des autres enfants. Bientôt tout va se compliquer : Sèzeneau apprend qu’il doit rentrer en France, où une maison bourgeoise les attend. « Meudon 1874-1877 » : en France, ils ont une grande maison et un jardin qui plaît aux enfants, mais l’inconfort, des « pièces sans âme », loin de la lumineuse Stockholm. Et beaucoup moins d’argent. Leur vie à tous va changer. Dans La gouvernante suédoise, « Marie Sizun brosse le portrait tout en nuances de ses ancêtres franco-suédois, s’approchant au plus près du mystère qui les entoure », peut-on lire sur le site de l’éditeur de ce roman écrit au présent et agréable à lire.

  • Ses perles

    henry james,les ailes de la colombe,roman,littérature anglaise,société,argent,relations,londres,venise,culture,extrait« – Vous savez, ma chérie, comme je la trouve bien !
    – Elle est adorable, répondit Kate en connaisseur. Tout lui sied à ravir, surtout ses perles, qui s’harmonisent admirablement avec ses dentelles anciennes. Je voudrais que vous preniez la peine de les regarder vraiment.
    Densher, conscient de les avoir déjà vues, ne les avait peut-être pas « vraiment » regardées, et n’avait pas fait justice à tout ce que la poésie, dont elles étaient l’expression concrète – c’était toujours le mot qui lui revenait lorsqu’il s’agissait de l’aspect physique de Milly – leur devait de distinction. Il fut frappé par le visage de Kate, tandis qu’elle regardait le collier sans prix, suspendu, en double rang lourd et pur, sur la poitrine de Milly – si long que la manie, évidemment inconsciente, qu’elle avait de le tenir et de le tripoter distraitement en l’entrelaçant contribuait probablement à son bien-être.
    – C’est une colombe, continua Kate. Et bien qu’on ne se représente pas habituellement les colombes ornées de bijoux, ils lui vont à ravir.
    – Oui – à ravir est le terme.
    Densher voyait maintenant à quel point les perles lui allaient, mais il voyait mieux encore une certaine véhémence dans le sentiment qu’elles inspiraient à Kate. Milly était vraiment une colombe ; c’était bien son symbole, celui surtout de son esprit. »

    Henry James, Les ailes de la colombe

  • Les ailes de la colombe

    Deuxième récit d’Henry James dans mon vieux volume Bouquins, après Daisy Miller, son roman Les Ailes de la colombe (1902, traduit de l’anglais par Marie Tadié) m’a tenue longuement. Sur environ quatre cents pages, il raconte une intrigue assez simple, au déroulement complexe. Un drame à quatre personnages féminins, deux jeunes femmes et deux plus âgées, et trois personnages masculins : deux prétendants et un médecin.

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    A Londres, Kate Croy, une jeune femme au visage clair, une beauté qui a du charme, rend visite à son père qu’elle ne voit quasi plus. Il lui a écrit qu’il était souffrant, ce dont elle doute. Toujours « rose et argent de teint et de chevelure », il paraît « le type même du gentleman anglais ». Père absent, distant, Lionel Croy ne s’intéresse pas à sa sœur Marianne, « veuve, presque dans la gêne, avec quatre enfants exubérants », et déplore que Kate lui ait laissé la moitié de l’argent hérité de leur mère.

    Kate l’informe de l’offre de sa tante Maud (Mrs Lowder) de la garder près d’elle, à condition de ne plus avoir aucun contact avec lui. Son père lui dit d’accepter, pour ne pas devenir « sordidement pauvre » ni épouser « quelque vaurien sans le sou ». Kate vit chez sa tante depuis la mort de sa mère, dans « la grande maison riche et massive de Lancaster Gate, de l’autre côté du parc et des longues étendues de South Kensington ».

    Depuis longtemps, elle se sait « choisie » par sa tante et se sent comme un chevreau qui risque d’être dévoré par une lionne. Toutefois Mrs Lowder symbolise la vie, Londres, une protection non seulement pour Kate, mais aussi pour sa sœur dont elle avait critiqué le mariage. Marianne a mis Kate en garde contre Merton Densher dont elle ne lui parle jamais, beau jeune homme et journaliste sans argent. Elle pressent que leur tante poussera Kate vers Lord Mark, plus fréquentable.

    Or Mrs Lowder l’a laissée libre de voir et de recevoir qui elle voulait ; elle a même invité le jeune homme à dîner, comme si elle cherchait « à le connaître pour mieux discerner par où « l’avoir ». » Merton se doute que la tante ne le juge pas assez bon pour Kate, ce à quoi Kate rétorque « pas assez bon pour elle ». Il comprend que leurs rapports ne pourront être simples et que le déshonneur de son père, la pauvreté de sa sœur pèsent sur les choix de Kate.

    Lui est prêt à l’épouser sans attendre. Kate préfère patienter et voir jusqu’où veut aller sa tante – « un aigle, avec un bec doré, et des ailes largement déployées ». Mrs Lowder dit à Merton son désir de voir Kate épouser « un homme important ». La jeune femme le rassure et se déclare « engagée » à lui pour toujours.

    En voyage en Italie puis en Suisse, deux Américaines, Mrs Stringham, veuve, et Milly Theale, « jeune personne mince, toujours pâle », une riche héritière qui lui a offert de s’embarquer avec elle pour l’Europe, reparlent de l’indisposition de Milly à New York avant le départ, et du médecin consulté pour avis. Quand Milly interrompt soudain leur périple et veut se rendre directement à Londres, Mrs Stringham (Suzanne Sheperd) s’inquiète : Milly est-elle si malade ? Ou bien voudrait-elle revoir Mr Densher, « ce jeune Anglais si remarquablement intelligent » rencontré à New York ?

    Suzanne parle à Milly de Maud Munningham, « cette Anglaise bizarre, mais intéressante, qui avait été sa meilleure amie aux jours lointains de l’école de Vevey », avec qui elle correspond. Il s’agit de Mrs Lowder. C’est ainsi que vont se rencontrer les deux duos féminins. Invitées à dîner chez elle, elles font la connaissance de Lord Mark que leur a présenté la « ravissante » miss Croy. Milly tombe totalement sous le charme de Kate, une merveilleuse Londonienne ; elles deviennent amies.

    Milly apprend par Suzanne que Maud lui a suggéré de ne pas parler de Mr Densher avec Kate, qui ne parle jamais de lui. Milly n’est pas au bout de ses surprises venant d’elle qui lui a dit en revanche ceci, qui l’a effrayée : « Nous ne pouvons vous servir à rien : il faut bien que je vous le dise. Vous pourriez nous servir ; mais ça, c’est une autre question. Je vous conseillerais honnêtement – elle alla jusqu’aux extrémités – de nous laisser tomber tant qu’il en est temps encore. » Quand Milly lui demande pourquoi elle lui dit de telles choses (« vous arriverez peut-être un jour à me haïr »), Kate répond : « Parce que vous êtes une colombe. »

    Quant à Densher, qui adore Kate et se soumet à sa volonté, il comprend que leur amour doit rester secret pour Milly. Les Ailes de la colombe est un roman qui entretient le mystère tout du long : mystère du mal dont souffre Milly, dont elle dissimule la gravité, mystère de la machination de Kate, qui lui cache ses sentiments et cherche à tirer profit de leurs rapports avec une jeune femme si riche et généreuse.

    C’est à Venise, où la « colombe » s’installe dans un vieux palais et devient l’âme véritable du roman, que les relations entre ces personnages vont évoluer. Henry James, qui excelle dans les portraits comme dans les descriptions, y dépeint de véritables tableaux. Il me faut tout de même signaler que j’ai trouvé le texte fort compliqué par moments. Aussi je vous signale cette nouvelle traduction (illustration) par Jean Pavans qui rendrait de manière plus fidèle la voix du grand romancier.

  • Chez Max

    Appelfeld The Iron Tracks.jpg« Je me sens protégé et détendu chez Max, peut-être grâce à la chambre spacieuse située au rez-de-chaussée, qui est une parfaite forteresse. Elle possède deux entrées, dont une secrète. Toutes ses chambres en ont une, m’a-t-il révélé un jour. Impossible pour notre génération de dormir dans une chambre qui n’a pas une ouverture dissimulée. Je suis totalement d’accord avec lui. Les chambres d’hôtel me rendent anxieux, je me réveille à trois heures du matin et lutte contre mon insomnie jusqu’à l’aurore. Les nôtres sont obligés de dormir dans des chambres vastes avec plus d’une ouverture afin qu’ils sachent, même en plein cauchemar, qu’ils ont une possibilité de fuir. »

    Aharon Appelfeld, La ligne

  • La ligne d'Appelfeld

    « Depuis la fin de la guerre, je suis sur cette ligne, comme on dit : longue, sinueuse, courant de Naples au Grand Nord, une route de trains régionaux ou électriques, de taxis et de carrioles. » Ainsi débute La ligne, roman d’Aharon Appelfeld (1932-2018) écrit en 1991, traduit de l’hébreu par Valérie Zenatti en 2025.

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    J’avais eu un coup de cœur pour Mon père et ma mère, hommage lumineux à ses parents et à l’enfance. Ici, la tonalité est différente. Erwin, le narrateur, a choisi depuis quarante ans le train et le voyage comme mode de vie. Il n’a pas de maison mais fait halte dans des lieux qu’il retrouve année après année : gares, cafétérias, villages, auberges, hôtels… « Je me tiens à distance des grandes villes comme de la peste. Elles déversent sur moi un sentiment de terreur et, pire encore, de la bile noire. »

    A chaque endroit où il s’arrête, il connaît quelqu’un qu’il est content de revoir, chauffeur de taxi, connaissance ou ami. Dans le train même, certains serveurs le reconnaissent au wagon-restaurant et savent quelle musique il préfère (un quatuor). « Il y a tout dans les trains : de la bonne musique, des paysages époustouflants et des femmes si besoin. » Son parcours dure un an, du printemps à l’hiver.

    C’est à Wierbelben que sa vie « a pris fin, puis a ressuscité. C’est dans cette gare que les Allemands [les] ont conduits et abandonnés » après trois jours dans des wagons cadenassés. Il y séjourne deux semaines à l’auberge puis se met en route le 27 mars. Une fois qu’il s’éloigne, il se sent soulagé et prêt aux rencontres réelles ou avec ses souvenirs, comme Bella, son « ancien amour », qui avait dix-neuf ans quand il l’a rencontrée à Prachthof après la guerre.

    Parfois quelqu’un l’aborde, un réfugié qui a connu son père, Juif communiste qui emmenait souvent Erwin avec lui dans des réunions. Sur les hauteurs de Zaltstein, il se rend chez son ami Starck qui ne bouge plus de son petit chalet dans les montagnes. Ancien secrétaire du mouvement, « il est le maître et le serviteur et il écrit lui-même les lettres qu’il expédie. » Chez lui, « les rares survivants, les éparpillés » se rassemblaient pour « célébrer les anniversaires, évoquer la mémoire des morts », mais ils se font de plus en plus rares. A Starck, Erwin peut confier sa « mission » : retrouver Nachtigall, le SS qui a assassiné ses parents, et le tuer.

    Chaque endroit rappelle quelqu’un, un homme, une femme, des gens accueillants, d’autres qui détestent les Juifs. Erwin se rend sur des foires où se vendent toutes sortes de choses, y déniche de vieux objets avec des inscriptions en yiddish ou des livres anciens qu’il vend aux collectionneurs. Au fil des ans, il trouve « des coupes, des goupillons, des chandeliers de Hanoukka, des livres de prières ». « Il n’y a rien de tel que la joie de découvrir un objet ancien. »

    A Sternberg, il a rencontré Berta, vingt ans plus tôt. Il reste une semaine avec elle, mais cette fois elle ne parle que de « rentrer à Zalitchik », sa ville natale, même s’il n’y a plus de Juifs là-bas, « mais seulement des Ukrainiens et des Polonais. » Son obsession à lui et à ses amis, c’est « de trouver les assassins et de les tuer » – « Tant qu’ils vivraient, nos vies seraient invivables. » On lui conseille d’aller en Israël, mais il veut accomplir sa tâche avant tout. Dans sa valise, il a un revolver avec lequel il s’entraîne à tirer dans un lieu à l’écart, de temps en temps, pour s’entraîner, comme on le lui a conseillé.

    La ligne est le roman d’une vie itinérante à laquelle son devoir de vengeance et son métier donnent un sens. D’étape en étape, Erwin le solitaire rencontre toutes sortes de gens, échange avec ceux qui ont envie de parler, s’intéresse au cas de chacun. « Dans un discours d’introduction à un congrès d’études juives, Appelfeld disait en 2001 : « Nombreuses sont les voies qu’emprunte un Juif pour rentrer chez lui. » La vengeance, le souvenir, la collection constituent des modalités possibles de ce retour. La voie qu’Appelfeld emprunte, lui, est l’écriture. Sa ligne à lui, c’est la littérature. » (Raphaël Sigal, Nombreuses sont les voies, EaN)