« Cette histoire* avait fini par sédimenter en lui, le silence était son deuil. Impossible d’approcher, de tourner autour, d’en parler de manière intelligible. Pierre coupait court, éludait, rechignait. Faisait barrage. Chaque tentative pour grappiller une adresse, un nom, la moindre anecdote venait s’y briser. La mauvais entente entre son frère et lui avait tari les autres sources possibles. Que devenir dans cette absence de faits, de lieux et de mots ? J’étais comme dépossédé de moi-même. Car ce qui avait bouleversé mon père me faisait souffrir à mon tour, c’était devenu mon héritage, ma part, et il m’avait fallu à un moment consulter un psychologue pour essayer de sortir de cette spirale qui, d’une génération sur l’autre, recommençait et me rongeait. Ne rien tenter de savoir, n’était-ce pas les abandonner les uns et les autres, et me perdre à mon tour ? Au fond, à cause de ce manque, n’arriver jamais à me saisir en entier ? »
Jean-Luc Coatalem, La part du fils
*[celle de son grand-père, père de Pierre]
Source de la photo : vidéo de présentation par l'auteur (YouTube)
Commentaires
Si je comprends bien, cette quête était devenue une obsession au point de complètement le déséquilibrer...!
Je crois que dans nombre de familles, la mienne aussi, le passé est en partie voilé. En partie parce que ni pères ni grands pères ne souhaitaient en parler.
C'est exactement cela. Et dans les familles qui ont vécu cette guerre, certains descendants ont besoin plus que d'autres d'en savoir plus. la transmission varie aussi selon les personnes. Bon week-end, Colo.
Des silences planent aussi hors contexte de guerre, les dégâts sont les mêmes. Et comme tu le dis certains s'accommodent de ces silences et d'autres pas du tout. Pas facile à démêler. Bon dimanche Tania.
Bien sûr, Aifelle, merci pour ta remarque & bon dimanche (pluvieux comme à Bruxelles, j'imagine.)
Des silences qui font mal et les générations suivantes en souffrent encore. Merci pour le partage de cet extrait.
Ce manque peut faire souffrir, en effet, comme dans ce récit de Coatalem, mais cela dépend des liens que chaque personne entretient avec ses racines familiales, il me semble.