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  • Linda et la guerre

    En ce mois de novembre, les commémorations de la Grande Guerre battent leur plein en Belgique, dans toutes les régions du pays. Linda Van der Meeren montre en ce moment au Kruispunt à Denderleeuw (Flandre-Orientale) « 100 werken voor 100 jaar oorlog » (100 œuvres pour 100 ans de guerre) dans le cadre d’une exposition sur « La guerre et ses héros », du 9 au 16 novembre. 

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    Linda et la guerre – par où commencer ? J’ai raconté ici l’histoire d’Hilaire Gemoets, notre oncle, héros de la Résistance fusillé le 3 septembre 1944, ma mère cachée pour échapper à la Gestapo, mon grand-père à Buchenwald. Chaque année à cette date – ce fut particulièrement touchant et solennel septante ans après –, une double cérémonie rend hommage à Hilaire et à la Résistance au monument de Webbekom (près du champ où il a été abattu) puis au cimetière d’Assent. Ma cousine Linda y prend la parole au nom de notre famille maternelle, très touchée de cette fidélité de tant de participants au devoir de mémoire.  

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    “Ceux de 14” (détail)  © Linda Van der Meeren

    L’histoire et la création mêlées font l’originalité de cette double exposition qui montre des documents, des objets d’époque – issus de la formidable collection de Lorenzo De Prez, du Cercle d’Iddergem – et des toiles, des dessins de Linda Van der Meeren inspirés principalement par la première guerre mondiale (WO I). Si vous lisez le néerlandais, je vous invite à découvrir l’entretien qu’elle a accordé au journal De Schakel pour expliquer son parcours artistique et, sur le site de l’artiste, son texte intitulé « Waarom gepassioneerd door oorlogshelden ? » (Pourquoi cette passion pour les héros de guerre ?)  

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    A l’entrée, près d’une toile aux coquelicots, un stéréoscope en bois d’époque permet de visionner des vues de la guerre 1914-18 en relief : des photographies prises sur le front montraient ainsi au grand public la réalité vécue par les soldats, la vie dans les tranchées. L’une d’elles montre des hommes s’affairant non loin d’un soldat qui a perdu ses jambes. Terrible. 

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    La guerre, c’est le sujet que Linda Van der Meeren a choisi pour son travail de fin d’études à l’Académie des Beaux-Arts de Liedekerke en 2012, centré sur l’histoire familiale durant la dernière guerre. Le service culturel de Denderleeuw, impressionné, lui a suggéré de se tourner aussi vers la première guerre mondiale. Ainsi, depuis des années, elle se documente dans les archives, les journaux, les livres d’histoire, et le choc devant certaines images la pousse à prendre un crayon, le pinceau, les couleurs, pour rendre l’émotion de ces scènes de guerre, toujours avec empathie. Le courage, le devoir, la mort, la souffrance, la patrie, elle les sort de la poussière de l’histoire pour leur rendre vie, couleur, éclat. 

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    © Linda Van der Meeren

    Les trois couleurs nationales sont partout, sur les affiches, autour des photos souvenirs des morts à la guerre, et aussi dans les compositions de Linda, surtout le noir – silhouettes de soldats en marche, au combat, sur une crête – et le rouge – couleur du sang versé, des coquelicots en fleurs. Elle recourt à des techniques très diverses, intègre souvent des documents, des photos à la toile sur laquelle elle travaille, y incorpore des mots, des bouts de phrase. 

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    © Linda Van der Meeren

    Dessins et peintures rendent hommage à de grandes personnalités comme Edith Cavell, Gabrielle Petit, et aux combattants, identifiés ou anonymes, des êtres humains pris dans l’histoire. Linda a aussi représenté « Le Pigeon soldat » – un clin d’œil peut-être aussi à notre grand-père colombophile. 

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    “Le Pigeon Soldat” (détail ) © Linda Van der Meeren

    Les objets de la première guerre mondiale présentés en vitrines, soigneusement étiquetés par Lorenzo De Prez, permettent de remonter le temps : uniformes, képis, casques, armes, étuis, livre de prières « du soldat chrétien », photographies, médailles, cartes postales, etc. Les dates sur les souvenirs des soldats morts à la guerre rappellent leur jeune âge, pour la plupart, toute une génération emportée.  

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    Linda Van der Meeren devant la maison du Dr Cochez à Denderleeuw

    Plus loin, on peut admirer un beau portrait du docteur Cochez, médecin héros de la seconde guerre mondiale et membre actif de la Croix Rouge, originaire de Denderleeuw, où il a son monument. En ce moment, devant sa maison, ce portrait figure en grand sur une toile commémorative. Linda Van der Meeren nous émeut aussi en peignant celles qui attendent, inquiètes : un groupe de femmes et de fillettes, de dos, regardent l’horizon teinté de rouge. Parmi les nombreuses citations proposées tout au long de l’exposition, celle-ci résume parfaitement son esprit : « Qui ferme les yeux devant le passé est aveugle devant le futur. »

  • Sans les choses

    « Les périodes ne manquent pas, où on vit sans les choses. C’est la limite de la série entreprise ici : on part un an à l’étranger, on reçoit par les yeux, la parole, l’expérience, on revient avec aussi peu qu’on est parti mais les choses laissées vous attendaient, on enlève la poussière, on reprend sa vie assise. »  

    François Bon, « sous cadenas » Autobiographie des objets 

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  • Les objets d'une vie

    Raconter une enfance par les choses : François Bon, dans Autobiographie des objets (2012), ouvre de « question » à « l’armoire aux livres », 64 entrées dans sa vie d’avant, complétées depuis sur son site. « L’ancien nous émeut : pas forcément pour l’avoir tenu en main dans l’enfance – un tracteur à rouiller dans un champ, une voiture en équilibre sur la pile d’une casse périurbaine, vue rapidement du train, et c’est le temps tout entier qui vous surgit à la face, et ce qu’on n’a pas su en faire. » 

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    Photo Regulator974 / Wikimedia 

    A la recherche de son premier objet personnel, François Bon trouve une corde en nylon achetée pour deux francs à l’épicerie bazar du village. Sa mère la lui confisque deux jours plus tard – de l’argent « gaspillé » – et bientôt la tend au jardin comme corde à linge supplémentaire : là, elle n’intéresse plus l’enfant, « dénouée, utile, sans opacité ni brillance. »

    « Nous habitions loin des villes. » Le passé, un temps, mais aussi des espaces : « si je parle via les objets des lieux de mon enfance et de mon adolescence, cela ne crée pas d’affinité pour autant, et de nostalgie moins encore. » Raccord au présent : « J’aime New York, un des rares lieux où je me sente chez moi. »

    Choisir des objets pour voyager dans le temps, cela mène à évoquer ceux dont ils rappellent la présence, comme Tancrède Pépin, jardinier, et son outil pour poser des carreaux de ciment au bord des allées, appareil « merveilleux » à ses yeux d’enfant. Ou le grand-père, dont il conserve encore sur sa table la tige et la rondelle d’acier forgé si souvent tirées du tiroir pour les lui montrer, ou l’arrière-grand-mère aveugle et sa canne.

    La magie d’un gros appareil radio Telefunken (jusqu’en 1962), l’apparition des transistors (année 1964), les guitares électriques, les machines à laver ou à écrire, voire la règle à calcul à l’école d’ingénieurs, l’approche de François Bon est kinesthésique : « Je prends les choses selon qu’elles me viennent là dans la main. » Son arrière-grand-père était tailleur de pierre.

    Sa mère est institutrice. Les garages, activité du père, sont terrains de jeux ou de « rêveries actives », une dépanneuse faisant un très bon repaire de lecture. Un objet peut être détourné de sa fonction convenue. Ainsi du premier miroir dont il se servait dans la maison « en suivant (son) chemin au plafond. C’était fantastique et merveilleux. » Ou du microscope : « il suffisait de le tenir à l’envers pour le braquer sur la nuit, les étoiles, les plafonds et fenêtres, les arbres, la vie courante » et « alors on rêvait bien plus. »

    Parmi « les choses oubliées, les points fragiles de soi-même », il y a deux « casquettes de Moscou » qui réveillent les images d’un séjour de trois mois en 1978. « J’étais contre la photo, par principe. Qui s’occupe du langage doit voir avec les mots, et se contenter de son carnet de notes. »

    François Bon ressuscite dans Autobiographie des objets des lunettes et des toupies, des vêtements et des jouets, des voitures et des bateaux. Et, forcément, le « compagnonnage des livres ». Même s’il affirme n’avoir rien lu entre treize et vingt-deux ans, il y a les titres d’enfance et, plus tard, les découvertes décisives. Dans sa « tentative de web-autobiographie malléable », très détaillée, vivante, l’écrivain note qu’il a repris goût à la lecture lors de son séjour à Moscou, à la bibliothèque de l’ambassade.

    « Les années » d’Annie Ernaux m’avaient transportée, ce livre-ci, plus retenu, m’a laissée à distance, sauf à certains passages où l’émotion affleure malgré le parti pris d’objectivité. Curieuse impression de croiser un contemporain aux balises différentes des siennes, avec qui pourtant on a partagé certains gestes comme relever la moitié de vitre d’une deux-chevaux. 

    « J’appartiens à un monde disparu », voilà sans doute le ton qui m’a gênée. Ce monde disparu, nous en venons ; y appartenons-nous plus qu’au présent qui nous requiert ? Mais reprenons la phrase entière, moins mélancolique : « J’appartiens à un monde disparu – et je vis et me conduis au-delà de cette appartenance. C’est probablement le cas pour tout un chacun. » Un lecteur a vibré davantage et m’a donné envie de lire Autobiographie des objets, je vous recommande son billet sur Marque-pages.

  • Plaisir

    « Nous consommons, au travers des objets et des marques, du dynamisme, de l’élégance, de la puissance, du dépaysement, de la virilité, de la féminité, de l’âge, du raffinement, de la sécurité, du naturel, autant d’images qui influent sur nos choix et qu’il serait simpliste de rabattre sur les seuls phénomènes d’appartenance sociale quand précisément les goûts ne cessent de s’individualiser. Avec le règne des images hétérogènes, polymorphes, démultipliées, on sort du primat de la logique des classes, c’est l’âge des motivations intimes et existentielles, de la gratification psychologique, du plaisir pour soi-même, de la qualité et de l’utilité des choses qui a pris la relève. »

    Gilles Lipovetsky, La séduction des choses in L’empire de l’éphémère (Gallimard/Folio essais, 1997) 

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