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récit

  • Dis-moi ce que tu vois

    patti-smith-m-train-gallimard.jpg« J’ai abandonné tout ça sur mon lit et suis allée au Caffè Dante. J’ai laissé mon café refroidir et songé aux enquêteurs de police. Au sein d’un binôme, chacun dépend du regard de l’autre. Le premier dit : dis-moi ce que tu vois. Son associé doit parler d’une voix assurée, sans rien omettre. Mais un écrivain n’a pas de partenaire. Il est obligé de se demander : dis-moi ce que tu vois. Mais comme il se parle à lui-même, il n’est pas obligé d’être parfaitement intelligible, car quelque chose en lui se remémore toute partie manquante – ce qui n’est pas clair ou n’est que partiellement explicité. Je me suis demandé si j’aurais été une bonne enquêtrice. J’enrage de devoir l’avouer, mais je pense que non. Je ne suis pas très observatrice. Mes yeux semblent se tourner vers l’intérieur. J’ai réglé l’addition, émerveillée de constater que les mêmes décorations de Dante et Béatrice tapissent les murs du café depuis ma première visite, en 1963. Je suis sortie pour aller faire des courses. J’ai acheté la nouvelle traduction de La Divine Comédie et des lacets pour mes bottes. J’ai remarqué que je me sentais optimiste. »

    Patti Smith, M Train

  • Au café avec Patti S.

    Quelle excellente compagnie pour une fin d’année morose que M Train de Patti Smith (traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Nicolas Richard). La première phrase est parfaite : « Ce n’est pas si facile d’écrire sur rien. » C’est ce que dit le cow-boy qui apparaît régulièrement dans ses rêves. « En ouvrant les yeux, je me suis levée, suis allée d’un pas chancelant dans la salle de bains où je me suis vivement aspergé le visage d’eau froide. J’ai enfilé mes bottes, nourri les chats, j’ai attrapé mon bonnet et mon vieux manteau noir, et j’ai pris le chemin si souvent emprunté, traversant la large avenue jusqu’au petit café de Bedford Street, dans Greenwich Village. »

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    Elle racontera, beaucoup plus loin, comment a été prise la photo de la jaquette du livre, la première et la dernière d’elle au Café ’Ino. « Ma table, flanquée de la machine à café et de la baie vitrée qui donne sur la rue, m’offre un sentiment d’intimité, je peux me retirer dans mon monde. » A neuf heures du matin, fin novembre, il est vide ; la phrase du rêve tourne dans sa tête et elle lui répond : « Je suis certaine que je pourrais écrire indéfiniment sur rien. Si seulement je n’avais rien à dire. »

    Zak, le gamin qui la sert, lui annonce que c’est son dernier jour. Il va ouvrir « un café de plage sur la promenade de Rockaway Beach ». Il ignore qu’elle avait rêvé de faire pareil (elle ignore encore ce qui va se passer un jour à cet endroit). Quand elle est arrivée à New York en 1965, « pour vagabonder », elle fréquentait le Caffè Dante – elle avait les moyens de boire du café, pas de se payer à manger – et puis s’était installée pas loin. C’est là qu’elle avait lu Le café de la plage de Mrabet et avait rêvé d’en ouvrir un, « le Café Nerval, un petit havre où poètes et voyageurs auraient trouvé la simplicité d’un refuge. »

    Si ce début vous plaît, M Train est fait pour vous. Patti Smith nous embarque dans ses rêves, ses rites et ses souvenirs. Son projet était tombé à l’eau après sa rencontre avec Fred « Sonic » Smith à Detroit, elle était partie vivre avec lui. Contre la promesse d’un enfant, il lui avait offert de l’emmener où elle voulait : ce fut Saint-Laurent-du-Maroni, en Guyane française, pour voir les vestiges de la colonie pénitentiaire et cette « terre sacrée » dont parle Genet dans Journal du voleur. Elle raconte leur voyage, l’illustre de quelques polaroïds (une cinquantaine dans M Train), avant de proposer à Zak d’investir dans son affaire – « Vous aurez du café gratuit pour le restant de vos jours. »

    Sa façon de faire l’impasse sur Thanksgiving, de passer Noël avec ses chats et une petite crèche flamande, puis la Saint-Sylvestre « sans résolution particulière », m’a plu, sereine et détachée. Elle termine un poème en hommage à Roberto Bolaño, reconnaissante qu’il ait passé la fin de sa courte vie à écrire 2666, « son chef-d’œuvre ». Patti S. parle avec ses objets familiers, aussi bien avec la télécommande qu’avec une photo, un bol, une chaise (celle de son père).

    Une invitation tombe à point pour la sortir de sa « léthargie apparemment incurable » : le Continental Drift Club (CDC) se réunira mi-janvier à Berlin. Un peu par hasard, elle est devenue membre de cette petite société formée dans les années 80 à la mémoire d’Alfred Wegener, « pionnier de la théorie de la dérive des continents ». Elle avait écrit à l’Institut A. Wegener pour obtenir l’autorisation de photographier les bottes de l’explorateur et, invitée à la conférence du Club à Brême, en 2005, avait été admise, vu son enthousiasme, parmi ce groupe de scientifiques. Lors de leur réunion à Reykjavík, deux ans plus tard, elle avait photographié la table de la fameuse partie d’échecs disputée en 1972 et même – une séquence loufoque – rencontré Bobby Fisscher en personne.

    Patti Smith adore les séries policières et en particulier The Killing, avec Sarah Linden, son enquêtrice préférée : « elle n’a beau être qu’un personnage dans une série télévisée, c’est un des êtres qui m’est le plus cher. Je l’attends chaque semaine, redoutant en silence le moment où The Killing s’achèvera et où je ne la reverrai plus jamais. » A Berlin, son hôtel n’est pas loin du Café Pasternak où elle a aussi sa table préférée, sous la photo de Boulgakov.

    Le titre de sa conférence a été mal traduit – « Les Moments perdus d’Alfred Wegener » au lieu de ses « derniers » moments –, par confusion entre « last » et « lost ». Son évocation de la mort de l’explorateur au Groenland – « Chemin blanc, ciel blanc, mer blanche » – et de ses dernières visions (discours griffonné sur des serviettes à l’hôtel) suscite des protestations, on ne sait rien de sa mort (il a été retrouvé gelé dans son sac de couchage) : « Ce n’est pas de la science, c’est de la poésie ! » Un désastre. Inspirée, elle trouve la formule magique pour conclure et dit d’une voix mesurée : « J’imagine que nous pourrions nous entendre sur le fait que les derniers moments d’Alfred Wegener ont été perdus. – Leur rire franc dépassait de beaucoup tout espoir que j’avais pu nourrir vis-à-vis de sympathique groupe un peu austère. »

    Patti Smith parle de ses rencontres, des écrivains qu’elle lit, qu’elle aime, de son chez-soi : « Ici règnent la joie et le laisser-aller. Un peu de mescal. Un peu de glandouille. Mais pour l’essentiel du travail. – Voici comment je vis, me dis-je. » A sa table au Café ’Ino, elle lit Murakami, titre après titre ; Chroniques de l'oiseau à ressort fait partie de ce qu’elle appelle « des livres dévastateurs ». On ne veut pas les quitter, à peine terminés on veut les relire. Combien de sortes de chefs-d’œuvre existe-t-il ? Deux, trois sortes ? Une seule ?

    Et ainsi de suite, régalez-vous. Pourquoi « M Train » ? J’ai d’abord pensé à son évocation de ce « jeu ancien, inventé depuis longtemps contre l’insomnie », entre autres usages, « une marelle intérieure qui se joue mentalement et non pas sur un pied » : « prononcer un flux ininterrompu de mots commençant par la lettre choisie, disons la lettre M. Madrigal menuet maître mère montre magnétophone maestro mirliton merci marshmallow meringue méfait marais mental etc., sans s’arrêter, en avançant mot par mot, case par case. »

    Mais au milieu de son récit, Patti Smith nous emmène à la Casa Azul, dernière demeure de Frida Kahlo, où elle va prononcer une conférence et chanter. Elle ne sent pas bien, la directrice insiste pour qu’elle se repose dans la chambre de Diego Rivera. La voilà allongée sur le lit de Diego, pensant à Frida. Elle pourra tout de même tenir son rôle le soir, devant deux cents personnes, dans le jardin. Ensuite elle ira au bar, boira une tequila « légère » : « J’ai fermé les yeux et vu un train vert avec un M à l’intérieur d’un cercle ; le même vert décoloré que le dos d’une mante religieuse. » Un train mental.

  • Blason

    assouline,pierre,le dernier des camondo,récit,biographie,musée nissim de camondo,paris,juifs,rue de monceau,famille,histoire,société,collections,xviiie,art,culture« Les Camondo étaient fiers de leurs blason et armoiries, même s’ils savaient combien c’était dérisoire pour prouver l’ancienneté de leur famille. Finalement, qu’est-ce qui les distinguait des grands bourgeois fortunés ? Qu’est-ce qui leur permettait d’échapper au fameux jugement de La Bruyère, pour qui le bourgeois est noble par imitation et peuple par caractère ? Un titre, une particule, un mode de vie, la fréquentation d’une société, une haute idée de soi et des siens… Et l’impérieuse nécessité, l’irrépressible volonté, l’insondable désir de se différencier de leurs coreligionnaires. Comme si, en appartenant à « une grande famille », ils inventaient une autre manière d’être juifs. Car pour rien au monde ils n’auraient voulu être les égaux de leurs frères. »

    Blason de la famille Camondo © MAD, Paris

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    « Aussi exténué qu’exalté par l’atmosphère guerrière dans laquelle il survivait, il n’aimait rien tant que se rassembler à la campagne, soit du côté des Camondo, soit du côté des Cahen d’Anvers. Des photos prises au cours de l’été 2016 montrent Moïse et Nissim bavardant dans le jardin de la rue de Monceau enfoncés dans des fauteuils en osier, et le père si fier de son fils. »

    Pierre Assouline, Le dernier des Camondo

     

  • La saga des Camondo

    Le dernier des Camondo, de Pierre Assouline, accueille ses lecteurs en trois temps : une dédicace touchante – « A Maman, pour la remercier de m’avoir aidé dans mes premières rédactions » –, une épigraphe signée Marcel Proust – « Un peu d’éternel, ou tout au moins de durable, était entré dans la composition de cet éphémère… » et un arbre généalogique. D’Abraham Salomon Camondo (1781-1873) à Nissim de Camondo (1892-1917), le biographe raconte une saga familiale et bien davantage, l’histoire d’une famille entre Orient et Occident, entre fidélité aux racines et position sociale, entre prospérité financière et collection d’art.

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    Le salon bleu  
    http://madparis.fr/en/museums/musee-nissim-de-camondo/views

    Son point de départ est aussi son point d’arrivée : le musée Nissim de Camondo au 63, rue de Monceau, dans le VIIIe arrondissement de Paris. (Ne l’ayant jamais visité, je me réjouis d’y prolonger cette lecture un jour.) Assouline y est entré pour la première fois en 1981, quand il enquêtait sur Marcel Dassault : « Depuis, cette maison m’habite. » Le premier chapitre décrit la rue de « toutes les grandes familles » – dix hôtels particuliers sur 95 numéros. En 1910, Moïse de Camondo y a fait raser l’Hôtel Violet et commandé à son architecte « non un musée mais une maison » pour ses collections du XVIIIe siècle, des meubles surtout, du « bon goût » sans ostentation. La description est impressionnante, enrichie d’un vocabulaire d’antiquaire : « chaises voyeuses », « marbre sérancolin », « gourgouran »…

    « On les appelait les Rothschild de l’Orient ». Dès l’évocation des ancêtres commerçants en Espagne, il est question de la situation des Juifs en Europe, d’abord tolérés puis rejetés, même les marranes – qui se convertit au catholicisme reste soupçonné d’être « juif dedans, chrétien dehors ». Certains se rendent au Portugal, en Italie, en Afrique du nord. Les Camondo, après Venise, choisissent « l’empire de la Sublime Porte » et y développent leurs talents de négociants.

    « Ils savent d’expérience qu’ils ne font que passer, que c’est leur destin, même si, chaque fois qu’ils s’installent, c’est pour toujours. » Abraham Salomon Camondo, né à Istanbul, devient « au milieu du XIXe siècle le plus riche des 200 000 juifs que comptait alors l’empire ottoman ». A 52 ans, il est l’héritier « et le seul maître de la banque Isaac Camondo et Cie » et règne sur un empire immobilier à Galata. Philanthrope généreux, il a son clan, les « Francos », qui « demeurent des Européens dans l’âme ».

    Abraham Camondo prend en charge une école juive et encourage la maîtrise des langues (le turc, le français, en plus de l’hébreu et du judéo-espagnol) pour « rendre les juifs compétitifs sur l’échiquier économique ». Au service de l’esprit des « Lumières », il se heurte aux mentalités archaïques : des rabbins conservateurs l’accusent de vouloir convertir les jeunes juifs au christianisme, on le juge « trop réformateur, trop moderne ». Après la mort de sa femme puis de son fils unique, à qui il offre des funérailles grandioses, Camondo retourne en Italie où Victor-Emmanuel II devient roi. En 1867, celui-ci l’anoblit, il portera le titre de « comte de Camondo », accordé trois ans plus tard également à son petit-fils Nissim de Camondo. Celui-ci, avec son frère Abraham, décide de transférer la banque familiale à Paris.

    Dans ce récit biographique très documenté, Pierre Assouline prend soin de situer chaque épisode de la saga familiale dans son contexte historique, économique et social. Il explique comment, dans la France de 1870, se répartissent les askhénases et les séfarades, les juifs « du pape » et ceux du Marais. Rotschild, premier des banquiers, rivalise avec Pereire. A la tête du Crédit mobilier, celui-ci vend aux Camondo le terrain de la rue de Monceau. Quand Abraham, le patriarche, meurt en 1873, il aura des doubles funérailles, à Paris puis à Constantinople, avec tous les honneurs.

    La France juive d’Edouard Drumont, en 1886, qui considère le « cosmopolitisme » juif contraire aux intérêts français (l’auteur fondera ensuite la Ligue nationale antisémite), reflète le changement de mentalité à la fin du XIXe siècle. Affaires et scandales vont se répercuter sur la réputation des Camondo, considérés comme des « Orientaux », « à la manière des Grecs qui considéraient comme barbares tous ceux qui n’étaient pas grecs ». Mais ils se tiennent à leur devise, « Fides et charitas », on ne fait pas appel en vain à leur générosité. En 1889, les deux petits-fils, Nissim et Abraham, meurent tous deux de maladie. Il ne reste alors que deux cousins Camondo : « Deux, c’est peu. Surtout quand l’un n’avait pas l’intention de fonder une famille, et que l’autre ne se voyait pas mourir banquier. »

    Isaac, 39 ans, et Moïse, 30 ans, sont célibataires. Isaac est collectionneur d’art et accumule acquisitions et appartements pour les y installer. « Comme une réponse de seigneur à l’antisémitisme ». Il souffre d’être considéré comme un amateur fortuné, compose de la musique. Moïse finit par reprendre le flambeau familial en épousant Irène Cahen d’Anvers en 1891, « une juive du meilleur monde », une femme ravissante. Renoir a peint son portrait à huit ans (La petite fille au ruban bleu), un tableau dont Assouline racontera l’histoire plus loin.

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    Renoir, Portrait d'Irène Cahen d'Anvers

    L’adresse est d’importance dans le grand monde, où trois quartiers de Paris sont considérés comme « habitables » : le Faubourg Saint-Germain pour l’aristocratie française, le Faubourg Saint-Honoré où vivent les Rothschild et la plaine Monceau. Irène organise de belles réceptions dans son château de Champs-sur-Marne magnifiquement restauré. Moïse, comte de Camondo, tient son rang en devenant consul général de Serbie à Paris, en chassant à cheval, en fréquentant l’Opéra, les stations balnéaires, les clubs.

    Mais Irène, infidèle, finit par demander le divorce pour épouser le comte Sampieri, malgré le scandale. Moïse reporte alors toute son ambition sur ses enfants, Nissim et Béatrice, neuf et sept ans. Il se console en collectionnant puis en faisant construire son nouvel hôtel dans la rue de Monceau. Il gère aussi les donations de son cousin au Louvre après son décès : 130 peintures, pastels, aquarelles et dessins, 400 estampes japonaises.

    En 1914, le « petit Trianon » du comte de Camondo est achevé rue de Monceau. La guerre éclate. Son fils Nissim, 22 ans, engagé volontaire pour la France, meurt le 3 septembre 1917. Parmi les nombreux messages de sympathie, une lettre de Proust. Pierre Assouline suit pas à pas les dernières années de Moïse de Camondo, qui n’a pas fini de soutenir les arts ni d’entreprendre. Le dernier des Camondo a pris soin, dix ans avant sa mort en 1935, de léguer à l’Etat français cette « reconstitution d’une demeure artistique du XVIIIe siècle » pour le musée des Arts décoratifs, à condition de la conserver dans son intégralité.

  • Devant moi

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    « Tout à fait à la fin, il rêva d’une promenade en péniche. Nous deux, un échiquier, sur les canaux, d’écluse en écluse, à deux kilomètres à l’heure mais le plus loin possible. Il avait étudié les parcours envisageables. J’étais d’accord, enthousiaste même, mais j’ai traîné. J’ai traîné… Comme si j’avais sa vie devant moi. »

    Daniel Pennac, Mon frère