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éducation

  • Désertification

    Folon.png« Vous sentez qu’il y a une perte de sens ? – Oui, et la faute vient de la société. Réduire tout à l’économie, penser qu’il faut la nourrir, c’est une grande erreur. Montaigne disait: « L’homme est un corps, mais l’homme est aussi un esprit ». Si nous pensons seulement à nourrir le corps sans nourrir l’esprit, on va créer une société avec une désertification de l’esprit. Et cela signifie une société barbare, violente, fondée sur la haine et l’égoïsme brutal. Dire aux étudiants qu’ils doivent apprendre un métier pour gagner de l’argent, c’est réduire l’éducation à une mission misérable. C’est évidemment fondamental d’avoir un métier, mais ce n’est pas le but des études, c’est une conséquence. »

    Nathalie Bamps, Entretien avec Nuccio Ordine: "On ne crée pas des professionnels, mais des barbares assoiffés d'argent" (L’Echo, 6/2/2020).

    © Jean-Michel Folon

  • Cultiver l'inutile

    Quel bonheur d’écouter Nuccio Ordine ce samedi 8 février 2020 au micro de Pascale Seys ! Pendant des années, cette philosophe et chroniqueuse animait une excellente émission d’entretien à la radio, Le grand charivari. A présent, c’est dans La couleur des idées, chaque samedi de 11 à 12 heures sur Musiq3, qu’elle interroge « une personnalité du monde des idées et de la création qui fait l’actualité pour partager sa pensée et sa vision du monde ».

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    Nuccio Ordine, Angélique Kidjo, François Taddei, Dr Honoris Causa 2020 de l'UCLouvain (source)

    Nuccio Ordine a été récemment nommé Docteur Honoris Causa de l’UCLouvain. Grand défenseur de l’humanisme, ce professeur italien continue à attirer l’attention sur L’utilité de l’inutile. Il dénonce la dérive utilitariste qu’il constate dans l’enseignement, aussi bien à l’école qu’à l’université, censée « former des citoyens cultivés et libres ». Il donne l’exemple de Fabiola Gianotti, la directrice du Cern à Genève. « Elle a fait du grec et du latin, et dix ans de piano. Pour elle, c’est cette culture de base qui lui a permis d’être une bonne physicienne. »

    En même temps que lui, l’UCL a honoré la chanteuse et compositrice béninoise Angélique Kidjo qui « milite pour favoriser l'éducation des jeunes filles et femmes d'Afrique » – si vous avez suivi la cérémonie du centenaire de l’armistice de 1918 à Paris, vous vous souvenez certainement de son interprétation magnifique de « Blewu » (Doucement) – et aussi François Taddei, qui cherche au CRI à « développer une société où le partage, le mentorat et la coopération sont la norme et transforment l'apprentissage tout au long de la vie ».

    Ecoutons Ordine : « Souvent, je demande à mes étudiants : pourquoi vous êtes-vous inscrit à l’Université? Ils me répondent : pour obtenir un diplôme. J’essaye de leur faire comprendre qu’on ne vient pas à l’Université pour obtenir un diplôme. On s’inscrit à l’Université pour devenir meilleur. Hélas, aujourd’hui, on vit dans une société qui nous dit qu’étudier signifie apprendre un métier et gagner de l’argent. »

    Certains étudiants confondent l’amitié véritable, qui est rencontre, échange, présence à l’autre, bref, une relation personnelle, avec des clics et de nombreux amis sur les réseaux sociaux. Qui n’a jamais observé un petit groupe occupé à communiquer sur le téléphone au lieu de se parler entre eux ? « Le rôle d’un professeur est de changer la vie de ses étudiants. Un ordinateur ne changera jamais la vie de personne. Actuellement, on dépense beaucoup d’argent pour créer l’école digitale et, dans le même temps, on massacre les budgets pour la formation des professeurs. »

    J’ai été émue d’entendre l’invité lire la fameuse lettre de Camus à M. Germain, son instituteur, à qui il rend hommage dans Le premier homme. Cette lettre qu’il lui a envoyée après avoir reçu le Prix Nobel de Littérature y est d’ailleurs reprise à la fin du volume, j’ai omis de le signaler, ainsi que la réponse de Germain Louis à Camus, datée d’Alger, le 30 avril 1959, et qui commence par ces mots « Mon cher petit ».

    Ordine m’a également touchée en évoquant ses deux maîtres et amis, George Steiner qui vient de décéder, et Umberto Eco qui savait toujours faire rire en glissant une blague même dans les conversations les plus sérieuses. L’émission devrait pouvoir être bientôt réécoutée en ligne. Elle nourrit ma réflexion sur l’importance de toutes ces choses inutiles comme la littérature, la musique, l’art, et de la transmission, que beaucoup aujourd’hui ressentent comme fragilisée.

    Nuccio Ordine a publié l’an dernier Les Hommes ne sont pas des îles, dans le prolongement d’Une année avec les classiques (2015), une « petite bibliothèque idéale pour nous accompagner dans un voyage fascinant à travers la littérature et la philosophie. » Professeur à l’Université de Calabre, ce grand défenseur des études dans le but d’apprendre, de comprendre et de découvrir a repris à son compte les propos de Victor Hugo réclamant plus de fonds destinés au savoir et à l’éducation des jeunes, surtout en période de crise (lire ici sa conférence à Louvain-la-Neuve, riche en citations).

    Au micro de Pascale Seys, il ajoutait : « Aujourd’hui, toute la politique est basée sur l’égoïsme. Trump, Bolsonaro et Salvini disent tous la même chose : mon pays d’abord, ce qui arrive aux autres n’est pas important. Or, les classiques nous enseignent exactement le contraire. Le sens de la solidarité est décisif. Le futur de l’humanité n’est pas possible sans le bien commun. » A méditer aussi en Belgique, où l’on attend toujours la formation d’un gouvernement fédéral.

  • Bonheur

    parisa reza,les jardins de consolation,littérature française,roman,iran,xxe,famille,éducation,histoire,culture« Durant quinze ans, elle n’a retiré son tchador qu’à l’intérieur des pièces exiguës où ils logeaient, ou parfois seule dans la plaine, courts moments qu’elle volait à la vie à l’abri des regards. Maintenant, elle passe la plupart de son temps à travailler dans son jardin sans tchador et roubandeh. Et, parfois, elle s’amuse à grimper en haut de son mûrier, à monter sur son toit, ou à jouer avec son fils dans son jardin. Et sa peau, qui n’avait pas connu le soleil pendant toutes ces années, noircit à vue d’œil et son teint devient celui de Sardar, et ils reconnaissent ensemble que le bonheur a une couleur. »

    Parisa Reza, Les jardins de consolation

  • D'une vie à l'autre

    Parisa Reza a donné un beau titre à son premier roman : Les jardins de consolation. Née à Téhéran en 1965, arrivée en France à dix-sept ans, elle écrit en français. L’histoire de Talla et Sardar, un couple de paysans, puis de leur fils Bahram, se déroule entre 1920 et 1953. Parisa Reza utilise dans son récit le calendrier iranien. En 1299, à douze ans, Talla quitte son village natal, Ghamsar, sur le dos d’un âne, avec son mari qui marche à ses côtés.

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    Festival de la rose à Ghamsar-Kashan (Synotrip)

    A Ghamsar, « le bout du paradis, tombé du ciel », pousse la rose de Perse, dont quelques familles extraient « la plus odorante essence de rose ». « Ce n’est pas sans raison que le paradis est né dans le désert. Aucun être entouré de verdure n’aurait imaginé le paradis. Lorsque les gens de la région disent que Ghamsar est un paradis, ils reconnaissent en lui un improbable objet de désir : un jardin de fleurs et de fruits. »

    Les femmes ne sortent pas du village. Talla travaille dans le verger, cueille les roses, s’occupe des poules, trait les brebis et fait le beurre, le fromage et le yaourt. A vingt ans, Sardar vend ses terres, il veut quitter Ghamsar, souvent la proie de pillards, et vivre ailleurs. Talla, neuf ans, travailleuse, sera une bonne épouse. Pour une fille, c’est l’âge de se marier. Le père de Talla lui accorde sa main, mais prudent, décide que le mariage ne sera célébré et consommé qu’au retour de Sardar.

    Si elle souhaite devenir une femme, Talla est encore une enfant qui s’épanouit en plein air, aux champs, dans le verger. Dans cette famille nombreuse, elle a pris en charge sa sœur cadette, Havva, qu’elle emmène partout avec elle. Mais la petite est fragile, mouille encore sa couche à quatre ans ; le père, exaspéré, la bat et cause un jour sa mort, horriblement. Sardar revient, trois ans plus tard, heureux de voir à Talla une silhouette de femme. A son bonjour, elle répond par une gifle « retentissante ». Il lui explique qu’il lui a fallu ce temps pour sortir de la misère. Talla ne veut pas divorcer, elle veut partir, rapidement.

    Elle a peur de franchir les montagnes. Ils traverseront le désert pour arriver à Kashan, puis ils iront vers le nord, deux cent cinquante kilomètres à parcourir pour atteindre la capitale. Au village, les femmes ne portent le tchador blanc ou coloré que pour la prière, sinon elles se contentent d’un foulard noué derrière la tête. Sardar lui a rapporté de Téhéran un tchador noir et un « roubandeh » (voile) blanc comme en portent les habitantes de Téhéran, Talla accepte de les porter pour entrer dans son nouveau monde, elle s’y sent à l’abri.

    Installés d’abord dans un faubourg de Téhéran (une simple pièce dans la cour du maître), ils subissent un ordre social inconnu à Ghamsar où ne régnait aucun khan, où chacun possédait sa maison et ses terres. Ici le paysan craint le maître. La vie paisible y est à peine troublée par le coup d’Etat de Reza Khan. L’été, la transhumance les emmène vers le nord, à Shemiran. Talla aime ces collines qui lui rappellent son pays natal.

    Enceinte une première fois à treize ans, elle perd une petite fille à six mois de grossesse. A quinze ans, elle accouche d’un fils, qui ne vivra pas longtemps. Elle se croit maudite. Sardar ne lui reproche rien, mais les gens la critiquent. Quand Reza Khan devient Reza Shah (roi d’Iran) et annonce de grands changements pour le pays, ils vont s’installer à Shemiran, où Talla retrouve « vigueur et espoir ». On y vit sans peur.

    Enfin naît le fils tant attendu, sept ans après le précédent : Bahram (« un prince vaillant et grand chasseur de fauves ») Amir (le nom de son père). Sardar, berger analphabète, possède à présent un nom de famille, une carte d’identité, le droit de vote, grâce à la révolution constitutionnelle. Les gens doivent s’habiller à l’européenne, le tchador est interdit. Sardar croit en Dieu et son Prophète, mais il ne va pas à la mosquée. Talla, indifférente aux nouveaux droits des femmes, heureuse d’être mère, se contente d’être maîtresse chez elle.

    Deux ans après la naissance de Bahram, ses parents deviennent enfin propriétaires d’une maison et d’une bergerie entourées d’un grand jardin, à Gholhak. Sardar a réalisé son rêve. Même si Talla est d’humeur changeante, le couple tient bon. Insensiblement, Bahram devient le héros du récit : il est beau, intelligent, volontaire. Ses succès scolaires ravissent son père.

    D’une vie à l’autre, Les jardins de consolation racontent l’histoire d’une famille, le destin d’un garçon doué – peut-être trop aimé par sa mère pour aimer vraiment une autre femme un jour –, et l’évolution d’un pays. Des jardins de Ghamsar aux jardins de Shemiran, Parisa Reza décrit la vie du foyer et celle au dehors. C’est tout un pan de l’histoire iranienne qu’elle nous fait traverser, entre rêves amoureux et péripéties politiques. Un très beau premier roman, prix Senghor 2015, qui donne envie de lire le suivant, Le parfum de l’innocence.

  • Danser

    arditi,metin,loin des bras,roman,littérature française,éducation,enseignement,suisse,culture« Elle n’avait jamais dansé avec Lorenzo. Mille fois elle s’était dit : « Un jour, il me fera danser. Quand il aura seize ou dix-sept ans, l’âge d’un vrai jeune homme. Avec une taille d’homme, des épaules d’homme. Nous serons entourés, les gens ne regarderont que nous, je me laisserai guider par lui, et devant tant de grâce chacun tombera d’admiration. » Là comme ailleurs, elle s’était montrée d’une bêtise insondable. Il aurait suffi qu’elle mette un disque au salon et ils auraient dansé. A six ou sept ans, il n’aurait pas refusé. »

    Metin Arditi, Loin des bras