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Zebraska

La lecture de Zebraska (2014) est mon premier contact avec l’œuvre d’Isabelle Bary, une autrice belge publiée depuis une vingtaine d’années. Les éditions J’ai lu l’ont publié en poche dans une nouvelle version « revue et augmentée » en 2020.

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Martin, son jeune narrateur, quinze ans en 2055 quand son récit commence, a tendance à voir les choses en couleurs – « Il paraît que la majorité des gens ne voient pas le monde comme moi. » A la sortie du lycée, la plupart des élèves ont leurs lunettes holographiques sur le bout du nez. Lui se sent énervé, ses amis sont en retard. Louna est sa petite amie depuis ses huit ans. Scott, son « seul grand ami », est un « crâneur », contrairement à lui avec ses peurs, sa susceptibilité.

Quand il se décide à leur dire qu’il est en train de lire un livre de papier qui le « met à l’envers », Scott le traite de « Barjot ». Martin les plante là. Ce « bouquin » le hante depuis des semaines, il est impatient de le retrouver. Sous sa couverture rouge, Zebraska porte une dédicace : « A mon petit zèbron Marty » [sic]. C’est un cadeau de sa grand-mère, Mamiléa, partie rejoindre son grand-père en Afrique. Martin est un « surdoué » ou plutôt un garçon « HP (haut potentiel) ». Ça ne dérange personne dans sa classe d’enfants intellectuellement précoces.

Ce livre allait l’emporter « dans une autre dimension », avait dit son père en le lui remettant la veille de Noël. Martin vénère sa grand-mère, qui n’ignore pas que « plus personne ne lit de livres depuis des décennies » – les gens ont leurs lunettes pour s’informer et se distraire. Curieuse de ce qu’elle y raconte, dès qu’il le peut, son petit-fils fonce dans sa chambre pour en continuer la lecture, même s’il lui est difficile au début de se concentrer sur des pages sans images.

Sa grand-mère a intitulé son récit Zebraska, « le monde qui refuse d’abandonner l’imaginaire au profit de la réalité », « peuplé de zèbres impertinents qui s’interdisent de ne plus croire en rien ». Mamiléa y raconte sa propre histoire autour de la question qu’elle se posait quand elle avait quarante ans : « comment être une bonne mère ? » Son histoire allait intéresser son petit-fils, elle en était sûre, puisqu’elle y parle de ses deux fils, Thomas et Mattéo (le père et l’oncle de Martin) et d’elle-même qui se voulait une mère idéale pour eux.

Jusqu’alors, Martin ne s’est pas fort intéressé au passé de ses parents. L’histoire de Mamiléa lui fait découvrir que son père était un enfant « différent », avec de terribles exigences, souvent au détriment de son frère Mattéo avec qui tout était plus facile. Le livre l’obsède, son comportement change. « Ces pages me rendent fou. » En plus, son amie Louna flirte avec un « grand macho », il en est mortifié.

Mamiléa raconte sa hantise : « La journée de Thomas s’est-elle bien passée ? » Elle se sent heureuse quand il rit, malheureuse quand il exprime sa frustration avec violence. Après l’heure du couvre-feu, bravant l’interdit, Martin n’a qu’un désir, reprendre sa lecture, comme sous le regard de sa grand-mère. « Celle qui toujours m’a apporté la paix se met à me faire réfléchir. » Elle a écrit : « Toi, Marty, tu es né après la Grande Bascule de 2027. » Quelle vie menait-on avant cette « révolution », le seul événement du passé encore enseigné ?

Peu à peu lui vient l’idée de « jouer avec elle », de noter ses propres impressions, de participer à Zebraska en écrivant son propre récit, ses observations sur sa mère, infirmière, sur son père, architecte, sur ses compagnons de classe et sur June, la nouvelle, une jolie Canadienne irrésistible. Les chapitres du récit de Martin alternent avec le texte de Mamiléa en italiques.

A travers la double histoire à la première personne de Martin lisant et écrivant, de sa grand-mère essayant toutes les manières d’être « une bonne mère », Isabelle Bary décrit leur façon d’être au monde et propose plusieurs points de vue sur la « différence ». On suit Martin dans sa vie de lycéen et à la maison. La vie de famille est si imprévisible pour les parents d’un enfant qui ne réagit pas comme les autres, si périlleuse pour l’enfant confronté sans cesse à de nouveaux défis et aux autres qui ne ressentent pas les choses comme lui.

Pour Martin, que nous suivrons pendant quelques années, découvrir le passé de son père sera libérateur. Elle-même impliquée dans cette aventure maternelle compliquée, Isabelle Bary décrit par un biais intéressant, sautant une génération, la richesse d’une personnalité hors norme – « chaque revers a sa médaille ». C’est sa grand-mère qui transmet à Martin son histoire, celle de son père, son « héritage ». Zebraska nous raconte le vécu d’une famille avec un enfant « HP » et nous invite à une meilleure compréhension des uns et des autres.

Commentaires

  • Voilà un livre futuriste et bien actuel à la fois qui me parait intéressant vu le sujet. Je n'avais jamais entendu parler de cet autrice belge ni de ce roman et tu me donnes vraiment envie de le découvrir un jour. Je vois qu'il a eu plutôt des avis positifs sur Babelio et je viens de le mettre dans mes pense-bêtes vu qu'il n'est pas dans ma médiathèque. Merci pour ton enthousiasme

  • Tout en abordant le sujet des enfants HP, Isabelle Bary raconte une histoire de famille portée par deux voix. Je t'en souhaite bonne lecture un jour ou l'autre et je suis déjà curieuse de tes impressions. Bonne journée, Manou.

  • Un livre qui paraît riche sur un sujet dont on parle beaucoup sans le connaître vraiment. Les personnages ont l'air attachants. Je n'en ai pas entendu parler à sa sortie, mais il n'est jamais trop tard.

  • Je suis heureuse de le faire découvrir et j'y ai beaucoup appris. Je te le recommande. Bon week-end, Aifelle.

  • Bonjour Tania. C'est une dystopie (2055) , les livres n'y sont plus utilisés depuis des décennies. Ça commence en effet et ça fait peur. Est -ce que l'autrice développe à ce propos? En tout cas le sujet central est intéressant. Je ne connaissais pas l'autrice. et j'aime beaucoup le titre. Merci.

  • Bonjour, Zoë. Oui, ce thème est développé. Dans ce futur, l'enseignement accueille ces enfants "différents" de manière appropriée, "la grande Bascule" oppose l'avant et l'après. Mais la dystopie reste secondaire par rapport au sujet principal.

  • Merci Tania pour cette découverte, le sujet est plus qu'émouvant, pauvres enfants qui souffrent de cet état et pauvres parents non préparés à faire face à la situation. Que de patience, que de souffrances et de déconvenues, pourtant, aidées, ces relations apportent un immense enrichissement. J'irai vers ce livre et te remercie de ce billet. Douce fin de journée. brigitte

  • La romancière campe deux personnages principaux très attachants, tu verras, on découvre une vie de famille compliquée mais pleine de bonne volonté et de compréhension. Merci et bonne découverte, Brigitte.

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