De Stéphane Lambert (°1974), je ne connaissais pas grand-chose en dehors de ses essais sur l’art – j’ai aimé Le Vertige et la foi, son texte sur Nicolas de Staël. L’Apocalypse heureuse a remporté en 2022 le prix Victor Rossel. Ce récit sur son enfance chaotique et la fracture familiale, il l’a dédié à son père. S’il se termine sur une note d’apaisement, c’est surtout de souffrance qu’il s’agit dans ce livre en deux parties : « La maison qui n’a pas existé » et « Le jardin caché ».
En se rendant chez un médecin pratiquant la thérapie EMDR, après plusieurs essais de psychothérapie et psychanalyse, il passe devant l’école primaire qu’il a fréquentée sur le boulevard. En face, il avait visité une maison dans un clos fleuri avec ses parents en éprouvant le désir d’une vie nouvelle, mais cela ne s’était pas réalisé : « cette maison n’avait pas existé, le rêve s’était avéré impossible. »
Le hasard, aussi improbable que cela paraisse, veut que le cabinet médical qu’on lui a indiqué se trouve dans l’immeuble de D., l’ami de ses parents qui avait « abusé » de lui, trente ans plus tôt. Son nom y figure encore sur une sonnette. Pourquoi s’obstiner à vouloir écrire là-dessus, à s’arracher du monde alors que l’été l’appelle à la fenêtre sur l’île grecque où il séjourne comme chaque année ?
Sur une photo de vacances en Bretagne, prise par D. qui les accompagnait, il voit son regard d’enfant fasciné vers lui et l’air abasourdi de ses parents, qui devinaient peut-être ce qui se passait sans réagir. Quand ils l’avaient su, avertis par des rumeurs, ils s’étaient tus. A la demande du médecin, à qui il a parlé immédiatement de la « relation amoureuse » qu’il avait cru vivre à dix ans (sujet de son premier roman), il cerne les moments de son enfance et de son adolescence qui l’ont « émotionnellement le plus marqué ».
En premier, il cite le jour de la séparation de ses parents, deux ans après cette photo. Son père se tenait sur la terrasse de ce qui était leur appartement au huitième étage, sa mère était assise près de lui sur le siège avant du camion de déménagement. C’était « mieux comme cela », mieux que les disputes violentes entre des parents que son frère et lui tentaient parfois de séparer. De cette tragédie lui viendrait « l’incapacité de croire en ce que l’on vit. »
Sa mère lui avait ensuite présenté son amant, un homme marié, banal. L’image qu’il se faisait d’elle en avait pâti durablement. Ils s’étaient éloignés l’un de l’autre. L’adolescent avait trouvé refuge dans une vie intérieure, dans la lecture, considérait Maupassant « comme un frère ». Quand il avait téléphoné à sa mère, trente ans plus tard, pour lui annoncer que Jan, son compagnon depuis dix-neuf ans, voulait le quitter, elle avait répondu : « Mais Stéphane, tu n’es pas quelqu’un de facile ! » Quant à son père, dépressif, il avait trouvé une autre compagne. Son fils ne croyait plus ni aux familles réussies, ni à la valeur des études, sans trouver son chemin.
Contre le silence, il avait trouvé quelque chose qui le tenait en vie : l’écriture, « une échographie du vivant, qui rendait perceptibles les bruits sourds à l’intérieur du silence. » La seconde partie s’ouvre sur la mort de son père, moment névralgique. Un jour, « le jour mémorable où je crus que le ciel ma tombait sur la tête », il avait appris dans la même heure « que Jan avait été violemment agressé à Rio et que [son] père venait d’être transféré aux soins intensifs ».
Lorsque son père en était sorti pour une chambre à l’étage, lui était parti à Amorgos, dans les Cyclades, sans se douter qu’il y ferait une nouvelle rencontre amoureuse. « A une soixantaine de kilomètres à vol d’oiseau d’Amorgos, un certain Jean […] écrivit L’Apocalypse dans une grotte sur les hauteurs de Patmos. »
Richard Blin : « La question de l’intime et celle du processus de création convergent toujours chez Stéphane Lambert » (Le Matricule des Anges). Evocation d’une souffrance longtemps tue, obsession de la mort, difficulté à se reconstruire, apaisement dans l’écriture, L’Apocalypse heureuse de Stéphane Lambert est un récit qui va « de la tourmente à la sérénité », comme l’écrit Jeanine Paque dans Le Carnet et les Instants.

Commentaires
Je n'ai pas lu son premier roman, je ne pense pas que ce soit gênant pour lire celui d'aujourd'hui. Que de souffrances dans certaines vies.
Bonjour, Aifelle. Tu as, raison, ce roman se suffit à lui-même. L'écriture y ouvre une voie de réconciliation avec la vie.
Les romans d'auto fiction sont à la mode ; je le regrette, j'aime surtout les romans qui m'emportent ailleurs, ceux où l'imagination s'envole.
Un mot sur l'EMDR qui, je le sais par un proche, fait de vraies merveilles pour la guérison d'anciens traumas, de choses oubliées ou inconsciemment enfouies.
Il me semble que ce roman de Stéphane Lambert n'entre pas dans une tendance actuelle, que toute son œuvre part de cette blessure comme l'explique Roger Blin dans sa belle recension.
Je connais quelqu'un qui a recouru à cette thérapie, un peu décevante dans son cas. Bonne fin de journée, Colo.
Il n'a pas eu une vie facile et l'écriture l'a aidé à panser ses plaies, c'est déjà beaucoup. Ce que tu dis de ce livre me touche mais d'un autre côté je lis rarement des autofictions alors je ne sais pas pour l'instant je le note et je verrai si je le croise un jour ce serait l'occasion de faire connaissance avec cet auteur dont j'ai entendu parler (par toi peut-être) sans jamais le lire...Merci pour ta chronique toute en délicatesse, je vois que tu as été émue par cette lecture.
J'étais curieuse de lire autre chose de lui que ses essais sur l'art, j'en ai encore à découvrir. Merci, Manou.