Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

homosexualité

  • Edmond

    « Il rayonne d’une grâce stupéfiante tempérée par un regard légèrement fuyant, comme si la conscience de sa beauté l’intimidait face au photographe. Lequel a dû être payé par un autre que lui, à en juger par la dédicace manuscrite en bas du passe-partout : « Gratiniano Obando a su querido amigo concolega E.H., como recuerdo de amistad. Freiberg 2.XII.1856. » Dès lors, à qui s’adresse ce regard indéchiffrable sinon au commanditaire de la photo qui l’offre à son « cher ami et condisciple comme souvenir d’amitié » ? Et qui est ce Gratiniano Obando ?

    Lamarche Edmond.jpg

    Edmond, ici, est glabre, la lèvre supérieure à peine ombrée. Son attitude est détendue, presque nonchalante. Assis sur un socle bas, jambes écartées, les avant-bras sur les cuisses, il est vêtu d’un costume coupé dans une matière sombre et légèrement brillante. La veste, proche du corps, est allégée par un grand col à rabats et des manches froncées aux poignets. Son élégance mélancolique me fait penser à Gaspard Ulliel, comédien et égérie de la maison Dior, mort prématurément lui aussi. Même grâce dépourvue d’arrogance, même regard rêveur. »

    Caroline Lamarche, Le Bel Obscur

  • Le Bel Obscur

    Dernier roman de Caroline Lamarche, Le Bel Obscur (2025) est le récit d’une enquête familiale – qui est cet Edmond (l’homme sur la photo du bandeau) découvert dans les archives du père après sa mort  – doublé du récit d’un grand amour douloureux, celui pour un bel homme épousé sans connaître son secret.

    Caroline Lamarche,Le bel obscur,roman,littérature française,Belgique,couple,homosexualité,famille,généalogie,mariage,culture

    Le roman (en lice pour le Goncourt 2025) s’ouvre sur l’arrachage d’un buddleia dans « ce qui fut autrefois notre jardin, à Vincent et à moi ». Puis sur la lecture d’un livre, Les Alchimistes grecs, « sorte de traité des arts et métiers datant de l’antiquité ». Les archives de ses ancêtres métallurgistes (à Liège) ont rendu la narratrice curieuse d’ouvrages sur la transformation des métaux, entre autres lectures « dans l’espoir d’éclaircir pour moi-même mes trente ans d’amour comme rêve durable ».

    « Quand j’ai découvert l’existence d’Edmond, je me suis précipitée sur cette voie de traverse dans l’espoir de faciliter le chemin vers l’élucidation de mon propre destin. » Sa sœur avait retrouvé un coffre de bois qui contenait une enveloppe orange où son père avait écrit « Un diplôme, deux photos et deux lettres d’ « Edmond ». Demandé le 9/12/1994 à Thomas : Est-ce le même ? »

    Thomas est « le dernier représentant de sexe masculin » dans la famille maternelle sur laquelle il écrivait alors un ouvrage généalogique. Une photo d’Edmond le montrait en uniforme, l’autre manquait. Une lettre de lui était destinée à son « cher et bon papa », datée de mai 1856 à Freiberg. Un diplôme de la Ville de Liège honorait son dévouement après le sauvetage de « deux jeunes gens qui se noyaient dans la Meuse ». Sur un papier gris, quelques lignes au crayon, un brouillon ? Un texte lyrique adressé par un fils à sa mère, d’une écriture chaotique. Edmond était né à Liège en 1834, mort à Orléans en 1865.

    « L’Histoire est pleine de morts obscurs : s’ils n’ont pas de descendance, les voilà privés de récits. » Chez Thomas, au bord de la Vesdre où sa femme et lui vivent à l’étage, six mois après les terribles inondations de juillet 2021, son grand-cousin âgé sort d’un carton « un portrait photographique ovale disposé dans un élégant passe-partout d’époque » d’Edmond en « costume de mineur » : « Un bel obscur ». Pour en savoir plus, elle tentera tout : graphologue pour examiner les deux lettres, recherches sur internet, medium même.

    Dès le premier chapitre, on lit que Vincent et la narratrice, d’abord deux, sont maintenant trois. L’homme « d’une beauté rare », le père de leurs deux filles, aime les hommes. Nikolaï, vingt-huit ans de moins, est le dernier en date sur la liste de ses amants. Sa vie à elle est devenue « une serre froide » – « L’amour comme rêve durable s’est éteint dans mon ciel. » Pour tenir le coup, elle écrit, note ses rêves symboliques, comme celui de « la maison qui vole », plonge dans ses archives personnelles, un Journal, des agendas.

    Sept ans après leur mariage, Brian a fait irruption dans leur vie, confirmant pour elle des signes avant-coureurs. Fallait-il annuler leur union ? Leur entente, les filles, la maison : elle a préféré garder ce lien, passer un pacte de curiosité, accepter Brian en vacances avec eux, quitte à en souffrir, moins jalouse d’un homme que d’une femme. Rencontrer d’autres couples homo, les observer, jouer au « couple le plus étonnant » par la liberté accordée de l’un et de l’une à l’autre. Vincent est un mari, un père attentif, gentil, responsable.

    « Lorsque je lui faisais part de ma frustration en lui disant « Nous ne sommes pas un couple », Vincent me répondait invariablement : « Nous sommes une famille ». Parfois un fantasme suicidaire, mais aussi une « formidable propension au déni ». Ce qui l’a sauvée ? Le désir d’écrire (comme pour Virginia Woolf, régulièrement évoquée). La nage – à la piscine, elle rencontre un homme qu’elle appellera Lomdelo. La lecture, mais peu de livres sur ces « femmes de convenance » que sont les épouses d’homosexuels.

    « Année après année, mon homme préféré ajoutait, tel un arbre en pleine santé, un cercle à sa croissance de gay. » L’année où Nikolaï est élu Mister Bear Belgium, celui-ci confie à la presse : « Leur maison est devenue notre maison, à lui et à moi. » Alors vient pour la femme de Vincent le temps d’une décision.

    L’interrogation sur Edmond, sur sa courte vie, ne l’a pas quittée pour autant. Elle entre en résonance avec les questions qu’elle se pose sur leur vie. « Si je m’interroge sur la finalité de l’écriture de ces pages, il me semble que j’ai cherché à décrire la marche de deux êtres qui défrichent un champ commun à la manière des bœufs ou des chevaux reliés par le front. Sauf qu’il n’est pas besoin de joug taillé dans le bois pour des époux dont chacun a son propre territoire. »

    L’extrait d’un Poème tenu secret de Caroline Lamarche lu par Laurence Vielle (2023) est un condensé du Bel Obscur, roman d’une rare intensité, « écrit avec une forme de légèreté dans la gravité » (LLB) Sur son site, on peut lire ceci : « On me demande souvent si mes histoires sont « purement imaginaires ». Plutôt que de m’empêtrer dans ces justifications bizarres que le public ne réclame qu’aux auteurs féminins, j’affirme qu’elles sont un « résultat », à savoir : Tout ce qui arrive, commence à exister à la suite et comme effet de quelque chose, avec un caractère durable. (Le Petit Robert) ».

  • Tout rejeter

    Edouard Louis Points nouvelle couverture.jpg« Je ne pense pas que les autres – mes frères et sœurs, mes copains – aient souffert autant de la vie au village. Pour moi qui ne parvenais pas à être des leurs, je devais tout rejeter de ce monde. La fumée était irrespirable à cause des coups, la faim était insupportable à cause de la haine de mon père.
    Il fallait fuir. »

    Edouard Louis, Pour en finir avec Eddy Bellegueule

     

    Couverture Points actuelle

  • Signer Edouard Louis

    En finir avec Eddy Bellegueule (2014), ses prénom et nom d’origine, c’est pour le narrateur raconter son ancienne vie et signer ce premier roman Edouard Louis. Le récit, très rude, s’ouvre sur une scène qui se répétera : à l’école, deux garçons, « le premier, grand, aux cheveux roux, et l’autre, petit, au dos voûté » lui crachent au visage – « Prends ça dans ta gueule » – avant de le rouer de coups : « C’est toi le pédé ? » Nouveau au collège, il avait dix ans.

    edouard louis,en finir avec eddy bellegueule,roman,littérature française,récit de vie,autobiographie,enfance,violence,homosexualité,misère,famille,école,culture

    « La violence ne m’était pourtant pas étrangère, loin de là. J’avais depuis toujours, aussi loin que remontent mes souvenirs, vu mon père ivre se battre à la sortie du café contre d’autres hommes ivres, leur casser le nez ou les dents. » Son père avait vu son propre père devenir violent dans l’ivresse, insulter et battre sa femme, avant de les abandonner, elle et son fils de cinq ans. Pour lui, il y eut peu d’école, beaucoup de bagarres – « J’étais un dur quand j’avais quinze ou seize ans » –, puis il était devenu ouvrier dans l’usine du village « comme son père, son grand-père et son arrière-grand-père avant lui. »

    A la naissance d’Eddy, sa mère avait déjà un fils et une fille d’un premier mariage avec un alcoolique ; pour le père, c’était le premier fils à qui transmettre ses « valeurs viriles » « il allait faire de moi un dur ». Très vite, il déchante. Une voix aux intonations féminines, plus aiguë que celle des autres garçons, des réactions différentes, alors ses parents l’insultent : « Pourquoi Eddy il se comporte comme une gonzesse. » Au village, on le trouve bien élevé, même s’il est spécial, bizarre, efféminé. Pour lui, l’enfance dans la campagne picarde était sinon agréable.

    Mais au collège, les « durs » ne lui passent rien. Eddy préfère entrer dans le couloir sans surveillance où les deux garçons l’attendent chaque jour dans l’espoir qu’ainsi « personne ne nous verrait, personne ne saurait ». Pour donner « une image de garçon heureux », il est en quelque sorte « complice » de cette violence et il espère s’habituer à la douleur.

    « Pour un homme la violence était quelque chose de naturel, d’évident. » Son père, pour ne pas répéter le schéma de ses parents, déchaînait sa colère contre les murs, couverts de trous à la longue. Son grand frère avait l’alcool méchant, sa sœur recevait des coups de son compagnon. Pour protéger Eddy du fils aîné, le père avait dû s’interposer, s’était retrouvé au sol, paralysé ; il avait fallu appeler le médecin. Violence, pauvreté, survie.

    Sa mère fumait beaucoup, s’emportait souvent, allumait la télévision dès le matin, toussait. Elle lui racontait sa vie, celle de son père. « Sa vie l’ennuyait et elle parlait pour combler le vide de cette existence qui n’était qu’une succession de moments d’ennui et de travaux éprouvants. » Quand le père s’était retrouvé au chômage, elle avait commencé à faire la toilette des personnes âgées. A Eddy, elle disait être simple, aimer rire, ne pas vouloir jouer à la madame, mais il sentait sa honte.

    « C’est pas une baraque c’est une ruine », disait-elle de la maison : humidité, moisissures, cloisons minces. Ni lumière ni bureau dans les chambres, le travail scolaire entre le père qui regarde la télévision et la mère qui vide un poisson sur la table. Pour Eddy, le seul répit était « la salle de classe », avec des enseignants respectueux. Sa mère se soucie de bien l’élever, mais l’heure des repas, c’est « l’heure de bouffer » : à la maison on parle une langue populaire, brutale, raciste ; on se moque des gens qui « dînent », « ceux qui ont les moyens, les riches ». (Les paroles sont indiquées dans le texte en italiques, sans guillemets.)

    Eddy fait du théâtre au collège le vendredi soir, ça ne plaît pas à son père qui le laisse marcher quinze kilomètres à travers champs pour rentrer. Après s’être tenu à l’écart « de tout ce qui se rapprochait plus ou moins de l’homosexualité », Eddy et un petit groupe d’amis sont invités par leur « chef de bande », plus âgé qu’eux, à venir chez lui en l’absence de ses parents voir un film « de cul ». Il les encourage à se masturber. Puis, dans un hangar, à jouer les scènes du film, entre garçons – jusqu’à ce que la mère d’Eddy les découvre.

    « Je pensais que la honte que nous partagions, moi, mes parents et mes copains, était trop puissante, qu’elle empêcherait qui que ce soit d’en parler et qu’elle me protégeait. Je me trompais. » Alors vient l’idée de fuir, faute de réussir à « être comme tout le monde ». Eddy se rapproche de filles, veut donner le change, en vain. Du secours viendra de la proviseure du collège qui, vu ses succès lors des représentations théâtrales, lui renseigne un lycée d’Amiens et sa filière d’art dramatique au baccalauréat. Il y découvrira une autre façon de se comporter.

    Edouard Louis interrogé sur En finir avec Eddy Bellegueule : « Toute cette violence en moi, je ne pouvais plus la garder. Il fallait que ça sorte (…). C’était écrire ou mourir. Ce qui ne veut pas dire que je n’avais pas peur. J’avais peur. De ne pas être à la hauteur. De blesser. J’ai fait en sorte qu’il y ait le moins d’autocensure possible, mais il y a des limites à la littérature et des limites à ce que j’étais en mesure d’écrire. Certaines choses, je ne pouvais tout simplement pas les écrire. C’était trop vulgaire. J’avais peur de ne pas être pris au sérieux.» (Entretien avec Nathalie Petroswski, La Presse, 28/5/2014)

    Photo de couverture : Kiki Smith, Girl With Globe (Points, 2015)

  • Réserve

    Colette Le pur et l'impur Poche.jpeg« Une seule timidité nous* est commune : nous n’osons pas ouvertement avoir besoin les uns des autres. Une telle réserve nous sert de code mondain, et constitue ce que je nomme notre protocole de naufragés. Apportés sur une île abrupte, par leur coque démâtée, des naufragés ne se doivent-ils pas d’être les commensaux les plus pointilleux ? Il est sage de verser, sur le rouage de l’amitié, l’huile de la politesse délicate. »

    Colette, Le pur et l’impur

    (*nous : femmes et hommes homosexuels) 

    En couverture, un détail (inversé) de la photo d'Henri Manuel / Roger-Viollet