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musique

  • Le chien

    « […] au musée du Prado à Madrid, elle fut hypnotisée non seulement par les grands tableaux de Vélasquez comme Les Ménines, mais encore et surtout par les peintures noires de Goya dont notamment Le Chien, ce tableau presque abstrait qui représente au milieu d’une surface jaune et marron verdâtre la minuscule tête d’un chien presque entièrement enseveli, comme s’il subissait solitairement la destruction du monde par une catastrophe innommable. Une fraction de seconde, tout au fond des yeux d’Aya, l’image de Hanna se superposa à celle du chien qui tournait son regard vide vers le ciel s’effondrant. A chaque pas qu’elle faisait dans un musée, où qu’elle fût, elle se demandait si son père avait marché là où elle marchait. » Akira Mizubayashi, La forêt de flammes et d’ombres,Goya,extrait« […] au musée du Prado à Madrid, elle fut hypnotisée non seulement par les grands tableaux de Vélasquez comme Les Ménines, mais encore et surtout par les peintures noires de Goya dont notamment Le Chien, ce tableau presque abstrait qui représente au milieu d’une surface jaune et marron verdâtre la minuscule tête d’un chien presque entièrement enseveli, comme s’il subissait solitairement la destruction du monde par une catastrophe innommable. Une fraction de seconde, tout au fond des yeux d’Aya, l’image de Hanna se superposa à celle du chien qui tournait son regard vide vers le ciel s’effondrant.
    A chaque pas qu’elle faisait dans un musée, où qu’elle fût, elle se demandait si son père avait marché là où elle marchait. »

    Akira Mizubayashi, La forêt de flammes et d’ombres

  • Flammes et ombres

    Avec La forêt de flammes et d’ombres (2025), Akira Mizubayashi a écrit un nouvel opus romanesque où la guerre bouleverse le destin des personnages. Au Japon puis en France et en Suisse, l’art y joue à nouveau un rôle important : la musique (au centre de la trilogie d’Ame brisée) et surtout la peinture, à laquelle renvoie le titre.

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    A la fin de 1944, Ren Mizuki fait une longue promenade matinale avec Hanna, sa chienne shiba, avant de se présenter au centre de tri postal d’Ueno ; la poste fait appel aux étudiants pour aider au tri durant la période des vœux de Nouvel An. Ren, « assistant-étudiant aux Beaux-Arts dans la section de peinture à l’huile », se retrouve à trier le courrier avec un garçon de son âge, Bin Kurosawa, qui boîte un peu, et une lycéenne souriante, Yuki.

    A la pause de midi, ils font connaissance. Yuki fait de la peinture aussi, mais les autorités militaires ont fermé son école. Bin apprend le violon à l’Ecole nationale de musique. Quant à Ren, la découverte du peintre Yuzo Saeki qui avait séjourné à Paris lui avait donné le désir fou de faire de même. Après deux années à Paris, il est revenu à Tokyo en espérant y retourner après la guerre.

    Yuki leur apporte un jour des daïfuku confectionnés par ses parents, qui tiennent une pâtisserie. Le jeune peintre et le jeune musicien observent discrètement la jeune fille, tous deux sensibles à son charme. Après le travail, ils font un bout de chemin ensemble. Bin s’intéresse à la musique de chambre, aux quatuors à cordes en particulier, et rêve d’aller un jour en Europe, lui aussi. Il travaille le Deuxième Quatuor opus 13 de Mendelssohn, composé à l’âge de dix-sept ans !

    Ren a choisi pour nom d’artiste Mitsu, la lumière. Il a gardé un peu de son gâteau pour sa chienne, ce qui a intrigué Yuki, et elle accompagne Ren jusque devant la maison de son oncle et de sa tante où il vit à l’étage. Bien accueillie par Hanna, la jeune fille sort de sa veste kimono un mouchoir rose clair pour le nouer autour du cou de la chienne, en cadeau. Puis elle continue jusque chez sa tante, qui est souffrante. Les trois jeunes gens nouent alors des liens qui seront indéfectibles. Ren « voulait croire à l’amitié, à l’union des âmes aimantes, à la paix indispensable à l’éclosion des arts. »

    Mais en mai 1945, il reçoit un ordre de conscription. On l’envoie en Mandchourie en tant qu’artiste de guerre : on attend de lui de grandes scènes de bataille pour soutenir le moral des combattants, mais il est incapable de peindre autre chose que des ciels noirs au-dessus de soldats lourdement chargés. Horrifié par tant de violence et de douleur, il peint de terribles scènes de désolation. Le sous-officier est subjugué par la force de ses toiles, mais « ça ne va pas » : Ren est envoyé au combat avec les autres et l’enfer s’abat sur lui.

    Quand Bin se rend à l’hôpital militaire, il trouve Ren à demi mort : une explosion lui a ravagé la moitié du visage. Il n’a plus de mains. Le grand blessé ne veut pas « bousiller » la vie de Yuki et encourage Bin à prendre sa place auprès d’elle. Le 6 août, une bombe « de type inconnu » explose à Hiroshima. A Tokyo, les bombardements sont incessants. Le 15 août, la guerre prend fin.

    Aux faits rapportés par le narrateur s’ajoutent, tout au long de La forêt de flammes et d’ombres, des extraits du cahier de Ren, du journal de Bin, des chroniques de Yuki, donnant leur point de vue. Ren accepte de s’installer chez les parents de Yuki avec sa chienne ; Bin se prépare à partir pour l’Europe ; Yuki cherche une école où enseigner le dessin et les arts plastiques. En mars 1946, Ren et Yuki se marient, accompagnés par le violon de Bin. Lors de leur nuit de noces, Ren accède à la demande de sa femme : se remettre à peindre, le pinceau à la bouche – son corps lui servant de toile !

    Sans transition, nous retrouvons Yuki à la cérémonie funéraire pour Ren, dans son atelier, quelques années plus tard. Elle y résume le parcours du peintre, ses efforts pour repeindre avec son pied droit, la bouche et même le nez. Au mur, cinq de ses quinze tableaux inspirés par la guerre, une série intitulée « La forêt de flammes et d’ombres ». Bin a envoyé un télégramme de Genève. Une jeune marchande de tableaux rend hommage à l’œuvre « hors norme » de Ren.

    Aya, la fille de Yuki et Ren, joue du violon, encouragée par Bin. Après des études françaises à l’université de Tokyo, elle réalisera son rêve d’aller en France comme l’avait fait son père et y rencontrera un professeur de français. Yuki finira donc par quitter le Japon, elle aussi, pour retrouver sa fille à Paris. Le roman d’Akira Mizubayashi accorde une grande place à l’œuvre picturale de Ren, dont Yuki entretient la mémoire, en plus de peindre pour elle-même, et à l’exploration musicale au cœur de la vie de leur ami Bin.  Une fois de plus, l’écrivain répond par l’art à la tragédie, par la beauté et l’amour à la souffrance, tout en soulignant ce que peut l’amitié d’une chienne auprès des êtres humains.

  • A qui l'art

    Barnes Le fracas du temps.jpgAu Conservatoire, une grande bannière proclamait : « L’art appartient au peuple – V. I. Lénine ».

    « L’art est à tout le monde et n’est à personne. L’art appartient à toutes les époques, non à une époque. L’art appartient à ceux qui le créent et à ceux qui l’aiment. L’art n’appartient pas plus au Peuple et au Parti qu’il n’appartenait jadis à l’aristocratie et au mécène. L’art est le murmure de l’Histoire, perçu par-dessus le fracas du temps. L’art n’existe pas pour lui-même : il existe pour les gens. Mais quels gens, et qui les définit ? Son propre art était toujours antiaristocratique à ses yeux. Ecrivait-il, comme l’affirmaient ses détracteurs, pour une élite bourgeoise cosmopolite ? Non. Ecrivait-il, comme ses détracteurs l’auraient voulu, pour le mineur du Donbass fatigué de son labeur, qui a besoin d’un doux remontant ? Non. Il écrivait de la musique pour qui voulait l’écouter, pour ceux qui appréciaient le mieux la musique qu’il composait, de quelque origine sociale qu’ils fussent. Il écrivait de la musique pour les oreilles qui pouvaient entendre. Et il savait, par conséquent, que toutes les vraies définitions de l’art sont globales, et que toutes les fausses définitions de l’art lui attribuent une fonction spécifique. »

    Julian Barnes, Le fracas du temps

  • Le fracas du temps

    Comment créer de la musique dans le chaos ? Le fracas du temps, passionnant roman biographique de Julian Barnes (2016, traduit de l’anglais par Jean-Pierre Aoustin), raconte la vie du compositeur Dmitri Dmitrievitch Chostakovitch (1906-1975) confronté à la pression quasi constante du pouvoir soviétique.

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    Barnes l’ouvre sur un moment clé, le 28 janvier 1936, à la gare d’Arkhangelsk : Dmitri Dmitrievitch lit dans la Pravda une critique intitulée « Du fatras en guise de musique ». Son opéra Lady Macbeth de Mzensk, un grand succès depuis sa création en 1934, a été joué au Bolchoï devant Staline et les « camarades Molotov, Mikoïan et Jdanov », il leur a déplu. Il ne sera plus représenté.

    Chostakovitch s’attend à être arrêté en pleine nuit, comme d’autres l’ont déjà été. Aussi, après s’être d’abord allongé tout habillé sur son lit, sa mallette prête, il a décidé, puisqu’il n’arrivait plus à dormir, de passer ses heures sans sommeil sur le palier près de l’ascenseur, à fumer des cigarettes. Il espérait qu’on l’emmènerait ainsi sans s’en prendre à sa femme Nita ni à sa fille qui risquait d’être emmenée dans un orphelinat « pour les enfants des ennemis de l’Etat ».

    Julian Barnes raconte à la troisième personne les faits et gestes de Dmitri Dmitrievitch en reprenant le récit de sa vie à partir de sa naissance. A seize ans, atteint de tuberculose, il avait séjourné dans un sanatorium en Crimée et y était tombé amoureux de Tanya, une relation à laquelle sa mère s’opposait, l’obligeant à rester près d’elle, alors que Tanya vivait à Moscou.

    On avait placé Chostakovitch devant un clavier à l’âge de neuf ans, comme ses sœurs, et il avait preuve d’une grande précocité pour comprendre le piano et la musique. Dès dix-neuf ans, il avait connu une décennie de succès avec sa Première Symphonie, malgré les critiques d’étudiants gauchistes au Conservatoire et de l’Association russe des musiciens prolétaires opposés à l’emprise « bourgeoise » sur les arts. Mais l’étudiant avait reçu l’amitié et la protection du maréchal Toukhatchevski, plus un soutien financier.

    En 1929, Dmitri Dmitrievitch avait déjà été « officiellement dénoncé » : sa musique « s’écartait de la voie principale de l’art soviétique » et il avait été viré de son poste à l’Institut Chorégraphique. En 1932, le Parti avait pris le contrôle de toutes les affaires culturelles. En 1936, son ami maréchal avait écrit personnellement au « camarade Staline ». « Les écrivains étaient condamnés à la une de la Pravda, les compositeurs en page trois. Deux pages d’écart. Mais ce n’était pas rien : cela pouvait faire la différence entre la vie et la mort. »

    La lettre n’avait pas eu de réponse. Ses œuvres étaient exclues du répertoire, sa carrière à l’arrêt. Chostakovitch avait finalement été convoqué à la Grande Maison. On l’avait interrogé sur sa musique, sur ses amis, sur le maréchal même et sur les personnes présentes chez celui-ci. L’interrogateur insinuait qu’on y parlait de politique et d’un « complot pour assassiner Staline ». Il lui laissait deux jours pour se rafraîchir la mémoire et revenir témoigner avec des détails.

    Se considérant comme « un homme mort », Dmitri Dmitrievitch avait commencé une « cure » de vodka. Mais le lundi, son interrogateur était absent – « Ainsi avait pris fin sa Première Conversation avec le Pouvoir. » En attendant une nouvelle convocation, bien que beaucoup de ses proches « disparaissaient, certains envoyés dans des camps, d’autres exécutés », son destin est de vivre et de travailler, sans repos. Il compose la Cinquième Symphonie, elle est jouée à Leningrad en novembre 1937, un journaliste écrit qu’elle est la « réponse créative d’un artiste soviétique à une juste critique ». Des mots qu’il ne conteste pas « parce qu’ils protégeaient sa musique ».

    Le succès universel de cette œuvre lui vaut d’être envoyé à New York pour un congrès. Chostakovitch espérait y rencontrer Stravinsky mais celui-ci avait fait savoir que ses « convictions éthiques et esthétiques » l’en empêchaient. « Chosti » avait été la « vedette de la délégation soviétique ». Puis il y avait eu la guerre. Et le souci de protéger ses enfants, Galya et Maxime.

    La « Seconde Conversation avec le Pouvoir » date de mars 1949 : il reçoit un appel téléphonique de Staline. Celui-ci veut qu’il représente son pays au Congrès pour la Paix dans le monde à New York. Le compositeur répond qu’il n’est pas assez bien et, poussé à s’expliquer, explique à Staline qu’en Amérique sa musique est jouée, alors qu’elle est interdite en URSS. Staline ordonne qu’on puisse dorénavant jouer ses œuvres librement. Il n’a plus qu’à obéir. A son retour, il composera Le chant des forêts, un oratorio sur la régénération des steppes et la plantation en masse de pommiers décidée par le « Grand Jardinier ».

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    Couverture de la première édition

    Chostakovitch recevra en tout six fois le prix Staline, une datcha, trois fois l’ordre de Lenine – « Il nageait dans les honneurs comme une crevette dans une sauce crevette. » Sa vie, qu’il avait crue tragique, ressemblait de plus en plus à « une farce ».
    « Qu’est-ce qui pourrait être opposé au fracas du temps ? Seulement cette musique qui est en nous – la musique de notre être – qui est transformée par certains en vraie musique. Laquelle, au fil des ans, si elle est assez forte et vraie et pure pour recouvrir le fracas du temps, devient le murmure de l’Histoire.

    C’était sa conviction. »

  • Avez-vous vu Flow ?

    Sous le charme de Flow, sous-titré Le chat qui n’avait plus peur de l’eau, je vous en dis quelques mots. Ne passez pas à côté de ce film d’animation hors du commun, qui a de quoi séduire non seulement les enfants et les amoureux des chats, mais tout le monde, il me semble. Ce long métrage d’animation franco-belgo-letton réalisé par Gints Zilbalodis, sorti en 2024, vient d’être diffusé à la télévision. Je l’avais enregistré pour y jeter un œil, vu les nombreux prix remportés, dont le César et l’Oscar du meilleur film d’animation en 2025 et aussi le prix cinématographique européen du public. Je l’ai regardé de bout en bout et même une seconde fois le jour suivant.

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    Flow, le chat qui n’avait plus peur de l’eau  (Photo Allociné © UFO Distribution)

    Je n’en raconterai pas l’histoire, sinon qu’elle se déroule sans aucun personnage humain sur une terre imaginaire où les eaux montent, et sans aucun dialogue. Quelques animaux en sont les héros (j’en ai découvert dont je ne connaissais ni le nom ni l’existence). Ils sont obligés de fuir, mais vers quel ailleurs ? Ce n’est pas pour autant un film d’apocalypse. C’est une histoire de survie et de solidarité.

    Ce qui fascine, c’est le rendu du mouvement. « Le réalisateur explique que raconter des histoires par les images et non par les mots est sa force, et que l’objectif avec Flow a toujours été de faire avancer l’histoire grâce aux images. » (Wikipedia) Le titre du film désigne parfaitement la caractéristique principale de sa réalisation : la fluidité.

    Le chat Flow, en particulier, curieux et peureux comme quasi tous les chats, court, saute, bâille, se cache ou réagit avec un naturel formidable. « Inspiré par son propre chat, le réalisateur a choisi d’exagérer délibérément la rondeur des traits et opté pour un traitement plus stylisé de la fourrure pour éviter un design trop stérile et privilégier l’expressivité. » (Wikipedia)

    Montagnes, forêts, arbres… Dans ce monde aquatique émergent çà et là des ruines, des statues inattendues, des objets fabriqués par des êtres humains. La musique « planante » est ponctuée de bruits naturels et de cris d’animaux. L’absence des humains m’a paru plus intéressante que triste, elle met l’accent sur la vie animale et végétale. Flow est avant tout un film très poétique qui suscite émotions et interrogations chez le spectateur, captivé par ce flux d’images, comme dans un rêve.