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musique - Page 2

  • Choc

    Green Book duo 2.jpg« Le choc a lieu aussi sur le terrain du langage, le registre châtié du musicien butant contre le bagout familier du chauffeur. Au contact de l’autre, chacun est amené à décloisonner ses codes sociaux, source de l’humour foncièrement empathique qui flotte sur tout le film.

    Mais ces codes sont aussi, pour chacun, une sorte de prison. Si Tony et Don se comprennent, c’est parce qu’ils partagent une même solitude, qui les constitue bien au-delà de leurs différentes identités et appartenances. »

    Mathieu Macheret, « Green Book » : l’amitié solaire de deux solitaires (Le Monde, 23/1/2019)

    Photo Allociné

  • Le duo de Green Book

    Avec Green Book : Sur les routes du Sud, le réalisateur américain Peter Farrelly a remporté trois Oscars cette année : meilleur film, meilleur scénario original, meilleur second rôle. Green Book raconte la tournée musicale du trio Don Shirley (piano, violoncelle et contrebasse) de New York vers le Sud, en 1962. Don Shirley a vraiment existé (1927-2013). Pianiste et compositeur américain d’origine jamaïcaine, il résidait à Carnegie Hall dans un appartement au décor extraordinaire.

    Le film est porté par un formidable duo d’acteurs. Viggo Mortensen campe Tony Vallelonga, dit Tony Lip, qu’on découvre au début du film dans un cabaret new-yorkais où il travaille comme videur. Mais la boîte ferme et il se retrouve sans emploi. (C’est son fils, Nick Vallelonga, qui a écrit le scénario du film.) Sans ressources pour nourrir sa femme et leurs deux enfants, il court le cachet ou met sa montre en gage. Quand on lui propose de se présenter au Dr Don Shirley à Carnegie Hall, il ignore tout de l’homme qu’il va rencontrer.

    Le grand noir élégant à l’air hautain qui le reçoit assis sur un véritable trône, Don Shirley, formidablement interprété par Mahershala Ali, a tout ce qu’il faut pour dérouter ce petit blanc italo-américain, grande gueule et raciste. Le musicien cherche un chauffeur pour arriver à temps et à bon port dans chacun des hôtels chic de la tournée où son trio va donner des concerts devant la grande bourgeoisie blanche. D’abord réticent – pas question pour lui de servir comme un domestique – Tony finit par accepter, avec l’accord de sa femme, cette mission qui va le tenir éloigné de New York pendant deux mois.

    C’est alors qu’on lui donne le livre de Green – une brochure qui recensait jusqu’en 1966 tous les endroits où les noirs pouvaient trouver un hébergement dans les Etats du Sud où sévissaient encore les lois Jim Crow sur la ségrégation raciale. Les voilà partis dans deux Ford bleu ciel. Le voyage en voiture donne à Don Shirley l’occasion d’apprendre à Tony quelques bonnes manières – vu qu’il l’accompagnera sur les lieux des concerts, où il sera chargé aussi de vérifier que le piano de scène est bien un Steinway, il tient à lui apprendre à mieux se tenir dans ce milieu qu’il ne connaît pas.

    De son côté, Tony va découvrir l’immense talent du pianiste, sa grande solitude aussi, et comprendre peu à peu pourquoi celui-ci avait besoin d’un garde du corps. L’histoire de Tony à la recherche d’un job laisse ainsi la place à la rencontre entre deux hommes que tout sépare. Huit semaines ensemble dans une voiture, huit semaines pour apprendre à se connaître, à dépasser leurs préjugés, à s’entendre.

    Bien sûr, on entend beaucoup de musique dans ce film, mais le déroulement de cette tournée permet de toucher à différents thèmes, sans insister trop, avec efficacité. Peter Farrelly décrit surtout la ségrégation raciale, les comportements racistes – parfois ouvertement, parfois d’une façon feutrée qui n’est pas moins violente – et l’absurdité des conventions (on applaudit l’artiste mais il n’a pas sa place au restaurant, par exemple).

    En plus de cette thématique sociale, Green Book montre les longues routes qui mènent d’un Etat à l’autre, la solitude de l’artiste – Don Shirley a dû opter pour une musique populaire, lui qui rêvait de jouer Chopin sur scène –, le rôle de l’éducation, le courage et la peur. Notez que des membres de sa famille ont protesté contre les inexactitudes du personnage.

    Par petites touches, avec humour et pudeur, il est question de toutes sortes de sujets que vous découvrirez si vous allez voir cette belle histoire d’amitié, même de la manière d’écrire des lettres d’amour. Comédie dramatique bien menée, Green Book divertit grâce aux étincelles inévitables entre le musicien cultivé et son chauffeur. Le film illustre les difficultés de chacun, blanc ou noir, pour sortir de son milieu et de ses préjugés.

  • Un prince fragile

    Prince d’orchestre, au lieu de chef d’orchestre, on verra pourquoi Metin Arditi a choisi ce titre pour son roman consacré à la musique et à la direction d’orchestre. Son héros, le bel Alexis Kandilis, va de triomphe en triomphe. Quelles que soient les situations, tout rentre dans l’ordre sous sa baguette et se termine par une ovation, dans les plus grandes villes du monde.

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    L'Orchestre de la Suisse romande au Victoria Hall de Genève

    Au printemps 1997, l’émotion du chef n’est plus la même qu’à ses débuts, il a appris à feindre. « Et comment aurait-il pu en être autrement ? Mêmes grandes salles. Mêmes solistes. Grand répertoire repris, répété, resservi. » Il joue donc aussi l’émotion, bien qu’il n’en puisse plus : « il y avait la gloire, l’argent, la facilité extrême. Alors il poursuivait. » Les chants des enfants morts de Mahler qui l’avaient bouleversé à vingt ans, le troublent encore, malgré lui.

    Saluant sur la scène du Victoria Hall, il reconnaît, tout près de ses proches, le visage de Lenny, un ancien élève de l’Institut Alderson (décor de Loin des bras) où sa mère l’avait mis en pension « sans crier gare, l’année de ses onze ans », et s’imagine aussitôt sa femme, Charlotte, cette « crétine », invitant Lenny à les accompagner au restaurant et lui parlant de la biographie en cours de préparation – « Il ne fallait pas qu’il parle. »

    Clio, sa mère, si fière de le voir au sommet depuis vingt ans, a admiré une fois de plus son frac, son élégance, sa beauté, mais elle a vu ce petit mouvement du pied qui signale une angoisse, elle s’interroge. Bien sûr, il aurait voulu être compositeur, il était doué pour cela, mais elle s’était opposée à ce métier difficile, mal payé, solitaire : « Alexis était fragile. Il avait besoin de gaieté. De lumière. » Contrarié, il pouvait basculer dans la colère. Quand il le voulait, « il pouvait charmer un cobra ! »

    Peu à peu, Metin Arditi présente l’entourage du maestro, les inimitiés, les tensions. « Lenny ne dirait rien. Alexis en était certain. Entre internes, personne n’avait jamais trahi. » L’atmosphère est donc agréable à table, seul le fils d’Alexis garde le silence. L’arrivée d’un célèbre homme d’affaires, Jeffrey Paternoster, attire l’attention : « un charme de vieux riche », observe Alexis, avant de reconnaître le jeune homme qui l’accompagne, Sacha, « le flûtiste russe de l’orchestre ». 

    Un autre projet excite fort Alexis : le « B16 », seize pièces de Beethoven à jouer avec l’Orchestre philharmonique de Berlin, un coffret de dix cédés dont il serait la vedette. Il n’est pas encore sûr d’être choisi, mais se juge bien meilleur que son rival, un chef russe qui en fait des tonnes. Ce serait une consécration.

    En attendant, il propose à Sacha, le flûtiste, de l’accompagner dans sa limousine entre Lausanne et Genève. Curieux de sa relation avec Jeffrey Paternoster, il découvre que leur intimité est aussi liée au poker : Sacha ne joue pas, mais l’homme d’affaires, son amant, beaucoup et très gros. Ni routine ni usure, le poker est un jeu d’émotions violentes. Alexis y a joué à l’internat et quand le Cercle des Trente lui ouvre la porte de ses luxueuses parties, il ne résiste pas à l’invitation.

    Prince d’orchestre fait partager les obsessions, les succès et les angoisses du chef d’orchestre. Sa brillante carrière est un défi permanent. Sa femme et sa mère doivent composer avec ses sautes d’humeur, son égocentrisme, ses peurs. Peu à peu des blessures d’enfance reviennent à la surface. Un chef doit tout contrôler, y compris soi-même, et surtout dans ses rapports avec l’orchestre : diriger, certes, mais sans blesser. Un faux pas lui coûterait très cher, les critiques ne passent rien à ceux qui se prétendent les meilleurs.

    Metin Arditi raconte comment celui qui se croyait à l’abri de tout va souffrir de se voir remis en question, jusqu’à mettre sa carrière en péril. Alexis Kandilis pourra-t-il se reprendre, voire se frayer une voie nouvelle ? Ecoutera-t-il les conseils d’hommes sages qui croisent son chemin ? Des femmes aimantes lui ouvrent les bras, mais leur amour ne lui suffit jamais.

    Prince d’orchestre (un bon conseil de Plumes d’Anges) est un roman haletant sur la musique, l’orgueil, le jeu, la solitude, la création. Metin Arditi, très actif dans le milieu musical genevois, emmène ses lecteurs vers les sommets de la réussite et dans les gouffres des failles secrètes. Peintre de la maîtrise, comme dans Le Turquetto, et connaisseur de l’âme, comme dans L’enfant qui mesurait le monde, le romancier s’interroge ici sur la violence destructrice de quelqu’un qui a tout et prend le risque de tout perdre.

  • Parcours d'artistes

    Parfois la porte est ouverte, parfois une fenêtre, ou bien il faut sonner. Le parcours d’artistes de Schaerbeek 2018 m’a permis de faire connaissance avec quelques artistes de mon quartier que je ne connaissais pas. « La promenade ne serait-elle pas un moyen de découvrir ce que nous n’aurions jamais eu l’idée de chercher ? » (Jean Grenier)

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    https://www.schaerbeek.be/fr/culture-loisirs/culture/art-1030/edition-2018

    Max Morton, je l’avais déjà aperçu en passant devant son garage ouvert (ça se remarque, un bateau posé devant une porte de garage en ville). Quel accueil chez cet artiste bruxellois d’origine britannique où peinture et musique font la fête, même si partout « c’est le bordel », comme il dit. Un piano et une contrebasse, une table au plateau peint, des toiles qu’on dirait abstraites où s’invitent un clavier, la silhouette d’un instrument ou alors le ciel et la mer, les vagues, et toujours la lumière… Partout des instruments de musique, une lyre sur un muret, une sculpture en plexiglas : couleurs, rythme et parfois écriture aussi. Max Morton est un conteur.

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    © Max Morton / https://www.maxmorton.be/

    Il raconte l’histoire d’un petit violoncelle récupéré in extremis avant de finir dans un conteneur à la déchetterie, les duos improvisés quand un ami musicien lui rend visite, la déprime qui pousse à écrire sur une toile – « le vide » a aussi quelque chose à dire en peinture (ci-dessus), la « Maja nue » et la « Maja habillée » de Goya qui lui ont inspiré une toile (des épaisseurs de blanc, du rouge) qu’il posersur un chevalet une fois son laïus terminé, debout, couchée, dans l’autre sens... Il sait y faire et aussi blaguer, inviter à toucher la toile pour sentir les pigments. Chouette rencontre, à prolonger sur son site, je vous recommande cette vidéo.

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    http://www.micheldebray.be/index.php

    Chez le photographe Michel de Bray, l’ambiance est tout autre. Avant d’entrer dans son studio, j’admire au mur de somptueux tirages en noir mat : le nu féminin est le sujet de ses travaux personnels. Silhouettes, gros plans jusqu’au grain de la peau, exploration du noir érotique. Tout autour de la pièce, ses clichés sont accrochés à un fil. Des cadrages très différents de ceux de Jean Coquelet (Musée d’Ixelles, 2017). Au milieu du studio, des bouteilles éclairées, un travail ancien sur un autre support que le papier. Les deux photos en couleurs de l’entrée – détails végétaux – sont des agrandissements de diapositives d’une précision extraordinaire.

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    http://lebamp.com/

    Un peu plus loin, ce que je prends pour une entrée de garages est celle du Studio BAMP : Brussels Art Melting Pot. Personne ! Un espace pour la création, ce que révèlent les murs et une sculpture rouge vif accrochée sous la verrière du fond. Pour en savoir plus, je consulte le site : « un centre de résidence artistique et de création (…), un espace d’échanges où les techniques se croisent et se rencontrent, un espace propice au décloisonnement des différents secteurs de la création artistique, un espace de vie partagé. »

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    https://www.jdesaedeleer.com/

    Jessica De Saedeleer a son atelier de luthier au fond d’une cour, au calme. Quand j’y arrive, elle est en train d’expliquer à des enfants, dont une petite fille qui apprend à jouer du violon, les étapes de la construction de l’instrument – 300 heures de travail – illustrations à l’appui sur un écran d’ordinateur. J’apprends que la prêle séchée et la peau de requin permettent un ponçage très fin. Un petit groupe écoute, questionne, des personnes qu’on a déjà croisées, d’autres. J’apprends le nom du pernambouc, qui ne pousse qu’au Brésil, le bois utilisé pour la fabrication de l’archet. Un bel endroit.

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    © Lisa Dejonghe / https://www.schaerbeek.be/fr/content/dejonghe-lisa

    Suivre un parcours d’artistes demande du temps, on ne se contente pas de regarder et passer, c’est l’échange qui en fait tout l’intérêt. Ma dernière visite est pour Lisa Dejonghe : la jeune femme a gentiment mis des fruits, du cake à la disposition des visiteurs. Elle peint surtout des portraits. Tout un mur de visages colorés, plutôt expressionnistes, d’autres sur carton – des visages noirs rendus avec beaucoup de force. C’est la première fois qu’elle montre sa peinture. J’ai aimé, dans un autre style, une silhouette plus mystérieuse, épinglée près de la fenêtre.

    Merci à tous ces artistes pour leur accueil, véritable, et l’autorisation de prendre une photo.