Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

venise

  • Atelier

    Chevalier La fileuse Folio.jpg« Aujourd’hui, les perles d’Orsola achetaient des chaussures aux enfants et un meilleur vin aux adultes. […] Orsola était aux anges d’avoir un semblant de studio, un endroit à elle, où elle ne serait plus obligée de débarrasser ses outils chaque fois qu’elle avait terminé. Cependant, être au cœur de la maison lui manquait parfois. Dans la cuisine, elle avait su qui était malade, qui était fatigué, qui était fâché, où se rendaient les uns et les autres et à quel moment. Elle avait vu Isabella rouler des yeux derrière le dos de Giacomo bien avant de déguerpir. Elle avait vu Laura Rosso donner à Raffaele des biscotti supplémentaires. Elle avait vu Monica regarder son fils Andréa avec pitié quand il courait après les autres en boitillant.
    En plus des perles, Orsola faisait maintenant d’autres objets qu’elle vendait dans la petite échoppe rattachée à l’atelier. »

    Tracy Chevalier, La fileuse de verre

  • La fileuse de perles

    Après Les jardins de Torcello de Claudie Gallay, retour à Venise avec La fileuse de verre (2024, traduit de l’anglais par Anouk Neuhoff), le premier roman de Tracy Chevalier que je lis depuis sa fameuse Jeune fille à la perle (2000). Cette fois, il s’agit de perles de verre, celles que fabrique Orsola Rosso, la fille d’un maître verrier de Murano.

    chevalier,la fileuse de verre,roman,littérature anglaise,venise,murano,verre,perles,culture

    En ouverture, « Une brève explication du temps alla Veneziana » rappelle que  « Les gens qui créent des choses ont un rapport ambigu au temps ». Cet avertissement prépare les nombreux ricochets de l’histoire qui se déroule de 1486, quand Venise « règne en maître sur le commerce » et qu’Orsola a neuf ans, à 2019, quand Venise accueille près de cinq millions de visiteurs et qu’Orsola a… soixante-cinq ans. La fiction s’arroge tous les droits, la romancière a voulu préserver ainsi l’intérêt pour son héroïne tout en racontant l’évolution de la ville et du travail du verre sur plus de cinq cents ans.

    Après la chute d’Orsola dans un canal peu profond, poussée par son frère Marco, sortie de l’eau par son frère Giacomo, Laura Rosso dit à sa fille d’entrer chez les Barovier pour se réchauffer à leur four, et de bien ouvrir les yeux. Dans cet atelier plus grand que le leur, Orsola aperçoit Maria Barovier, la sœur du « maestro » : elle réprimande un « garzoni » qui lui tend une baguette de verre, la remarque et la chasse : « Dehors, Rosso. Spia. » La petite espionne s’enfuit.

    A la maison, sa mère lui fait décrire la baguette. Cela confirme ce que Laura avait entendu dire : Marietta fabrique des perles. Peut-être les Rosso devraient-ils en faire aussi ? Son mari Lorenzo préfère continuer à faire des verres, des pichets, des jattes. Un mois plus tard, les Barovier présentent leur nouveauté, la « rosetta », une perle ovoïde que Laura trouve laide mais qu’Orsola adore.

    A dix-sept ans, Orsola, des cheveux et des yeux noirs comme sa mère, assiste à un drame dans l’atelier : un apprenti laisse tomber une anse de verre. Un éclat se plante dans la gorge de son père, le sang jaillit, et il meurt peu après. Tous les verriers de Murano se rendront à son enterrement et aussi le marchand Klingenberg, qui a toujours apprécié son travail.

    Quelque temps après, Maria Barovier leur livre du tissu : Orsola a besoin d’une nouvelle robe. Sa mère s’empresse de la confectionner, l’envoie se montrer à Maria et lui demander conseil. En effet, Marco Rosso a du talent mais boit trop, le marchand ne lui a rien commandé. Et Laura est enceinte. Selon Maria, l’atelier doit se diversifier et Paolo, l’excellent assistant de son père, guider le travail de ses frères. Quant à Orsola, elle pourrait faire des perles « à la lampe », différentes des siennes, de plus en plus demandées ; une cousine lui montrera comment faire, chez elle, puisque les femmes ne peuvent travailler à l’atelier.

    Orsola apprend à filer le verre, elle fait des rencontres : un jeune Vénitien séduisant, Antonio Scaramal, aux cheveux blond foncé, rêve de travailler à Murano – mais les verriers n’engagent que des Muranais, pour protéger leurs secrets de fabrication. Domenego, le gondolier africain de Klingenberg, va devenir un ami.

    1574, la peste revient à Venise, puis à Murano. Les ateliers ferment, une servante puis la femme de Marco tombent malades, les Rosso sont confinés chez eux. Grâce à Antonio qui passe sous leurs fenêtres et aux perles d’Orsola qui servent de monnaie d’échange, ils arrivent à survivre. 1631, la Cité des Eaux ne règne plus sur le commerce comme avant. Orsola, amoureuse d’Antonio qu’elle fréquente en secret, voit son rêve de le voir nommé assistant à l’atelier et de l’épouser ruiné par le choix de Marco. Son frère préfère Stefano qui a de l’expérience, acquise chez les Barovier. Antonio décide de partir travailler sur la terre ferme.

    Le temps alla Veneziana passant, Orsola devient une excellente fileuse dont les perles de verre sont très appréciées. Klingenberg lui en passe commande régulièrement, et aussi de colliers pour de riches clientes. Elle devient amie avec Klara, la fille du marchand, à qui elle peut se confier. La famille Rosso ne cessant de s’agrandir et l’atelier de connaître des difficultés, l’argent gagné par Orsola est le bienvenu.

    Tracy Chevalier s’est documentée sur l’histoire du verre à Venise et sur ces perles de troc que fabriquaient des femmes. Elle a visité des ateliers à Murano et même appris à faire des perles. Dans La fileuse de verre, elle décrit précisément ce métier, montre ses difficultés, l’équilibre à trouver entre désir de créer et rentabilité. Grâce aux nombreux rebondissements dans la vie d’Orsola et de sa famille, que je vous laisse découvrir, la romancière réussit à plonger ses lecteurs dans de milieu et à leur faire traverser en même temps Venise au fil des siècles.

  • Ensemble

    gallay,les jardins de torcello,roman,littérature française,venise,torcello,jardins,nature,culture,extrait« La porte de la maison rose était grande ouverte, à l’intérieur les furettes faisaient ami-ami avec le chat. Maxence leur a mis des colliers anti-tiques.
    Aurélia a raison, c’est le monde des Bisounours ici. Jess sourit. Si Colin lui redemande ce qu’elle aime le plus dans la vie, elle répondra : le vivant, sous toutes ses formes, animale et végétale. Et pas seulement, elle aime aussi ce qui porte le vivant, l’eau, les pierres.
    Elle veut passer sa vie à comprendre comment tout fonctionne ensemble, le près et le lointain, le terrestre et le marin, l’animal, le végétal et l’humain, le soleil et la neige, et le vent. »

    Claudie Gallay, Les jardins de Torcello

    Panorama de l'île de Torcello dans la lagune de Venise,
    avec le campanile de la cathédrale Santa Maria Assunta (Photo Godromil / Wikimedia)

  • Guide à Venise

    Dans Les jardins de Torcello (2024), Claudie Gallay nous emmène de nouveau à Venise. La romancière raconte la vie de Jess, une Française restée à Venise plus longtemps qu’elle ne le pensait, dans un magnifique appartement avec vue sur la Giudecca où elle a rendu quelques services à Pietro Barnes, un chirurgien qui travaille à Milan. Il y passe rarement, il ne lui fait pas payer de loyer.

    gallay,les jardins de torcello,roman,littérature française,venise,torcello,jardins,nature,culture

    Jess guide des Français qui la contactent via son site, quatre au maximum par balade, en s’adaptant à leurs demandes. Quarante euros de l’heure, cela lui permet d’assurer le quotidien. Elle connaît bien Venise, ses clients l’apprécient. A travers les balades guidées, nous découvrons des endroits méconnus, des anecdotes sur la ville.

    Pietro comptait garder l’appartement, mais six mois plus tard, il confie la vente à une agence immobilière. Jess s’angoisse. Quand il est vendu à des New-Yorkais, il ne reste que quelques mois à la jeune femme pour « vider les armoires, donner les vêtements, la vaisselle, tout ce qui est possible » aux associations pour les pauvres, à la demande du propriétaire. Gentiment, Pietro lui renseigne un ami qui pourrait avoir « besoin d’une fille comme elle » : Maxence Darsène, « avocat, débordé, bordélique », qui habite sur l’île de Torcello.

    Jess n’est pas tentée par la campagne. Elle rompt avec Angelo, charmant mais marié, près de qui elle s’ennuie, et se met à chercher un studio au loyer abordable dans le quartier qu’elle aime – « ça va être compliqué ». Quand elle téléphone à son amie Brousse, enceinte, celle-ci donne à Jess des nouvelles de sa mère, qui aurait besoin d’aide à l’hôtel des Géraniums. « Les clients, les douches. Si elle y retournait, elle serait la bonne. Elle avait vu trimer sa mère, sa grand-mère. Elle avait tourné le dos. Elle n’aurait pas la même vie. »

    Pour se rendre à Torcello, « la dernière île de la lagune », Jess prend le vaporetto, puis change de bateau jusqu’à cette île où ne restent que quelques maisons, une basilique, et beaucoup d’oiseaux. Une vieille femme lui montre un chemin de terre qui mène à la grille rouillée de l’entrée de la propriété de M. Darsène. Interpellée par le gardien, Elio, Jess aperçoit à l’arrière de la maison un homme dans la soixantaine, « petit gabarit, un peu dégarni » ; c’est Maxence qui doit partir et lui propose de revenir un autre jour.

    Elle a déjà fait la connaissance de « Spoontus », le chat de « Max », comme l’appelle Colin, la cinquantaine, les yeux clairs, les cheveux tirés en catogan, qu’elle rencontre à sa deuxième visite. Il la prévient : Maxence peut être insupportable, mais il l’aime « infiniment ». Pour Colin, elle est « la nouvelle bonne », mais Jess a fixé ses conditions. Elle veut bien ranger, repasser, cuisiner, mais pas nettoyer les salles de bains ni les chiottes. A l’étage, l’avocat lui montre une pièce pleine de dossiers à classer, les archives de « trente ans de pénal ». Il lui reste un dernier procès avant d’en finir avec ça. Il aimerait aussi qu’elle s’occupe du chat quand il doit s’absenter.

    La vie de Jess continue ainsi : l’appartement à vider, les touristes à guider, la maison de Maxence où son compagnon, quand il ne file pas à la Biennale d’art, sous-titre des séries italiennes. « Colin est italien et parle un français parfait. Maxence est français de père, lyonnais de naissance, et vénitien par sa mère. » Il accorde à Jess un « droit de passage » pour venir travailler là certains jours. Les studios qu’elle visite ne lui plaisent pas ou sont trop chers.

    Sur l’île, elle découvre la passion de Maxence pour les jardins autour de la maison (jardins des moines au XVIIe siècle), abîmés par l’acqua alta de 2019 qui les a noyés. Il a entrepris de les recréer, replante à l’identique des vignes, des plantes aromatiques, des légumes… Il reste beaucoup à faire, avec l’aide d’Elio, qui monte un mur entre lagune et maison pour faire rempart à l’eau. Ce « monde à part » plaît beaucoup à Jess qui rend service, nourrit le chat et les chevaux, observe la maisonnée, les relations entre ces trois hommes, leurs invités.

    Pour ses vingt-six ans, elle s’offre un tour de gondole. Son amie Brousse ne veut plus parler de ce qui s’est passé au lac avec Moreno, dans le massif du Taillefer, où elles avaient prévu une randonnée entre filles. Moreno les y avait conduites dans sa voiture, à cause d’une batterie à plat. Il l’appelait par son vrai prénom, Louise. Il avait plongé dans le lac, n’était pas remonté, ce souvenir la hante.

    Dans Les jardins de Torcello, Claudie Gallay raconte comment la jeune femme s’attache de plus en plus aux habitants de l’île, apprend à les connaître, dans cet endroit hors du commun loin de l’agitation du monde. Les phrases sont simples, souvent courtes, les retours à la ligne nombreux dans ce récit où croît le désir pour Jess, comme pour le lecteur, de rester là. « L’amour est une île », disait un autre de ses romans, en sera-t-il de même ici pour l’amitié ?

  • Pays natal

    Rolin Dulle Griet 1977.jpg« J’étais enfin en mesure de m’arracher à eux par un serment solennel. A partir d’aujourd’hui je ne me servirais plus d’eux, je les détacherais de mon écriture, de mon cerveau, des rognons douillets de ma mémoire. Il ne serait plus question d’eux nulle part. Je n’évoquerais plus mon enfance : frère et sœur, maison, forêt, champs de betteraves et de choux, lac et bois seraient engloutis. Tout cela filait à toute allure et sans ordre d’entre mes lèvres dévorées par les sanglots. Cependant un singulier phénomène se produisait à mesure : Papa et maman – qui étouffaient des bâillements discrets – grandissaient, s’allégeaient. Quand je me suis tue, il était trop tard. Ils avaient profité de ma colère glacée pour me réinvestir. Lubriques, apaisés, ennuyés, ils reposaient de nouveau en moi.
    Je me suis levée avec difficulté. Pas de doute : j’étais une fois de plus enceinte de mon pays natal. »

    Dominique Rolin, Dulle Griet