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Le sens des couleurs

Avant d’ouvrir Le petit livre des couleurs (2005) de Michel Pastoureau, je me disais bien que ses réponses à Dominique Simonnet (un feuilleton paru dans L’Express durant l’été 2004) ne m’apprendraient pas grand-chose de nouveau. C’est une bonne et courte introduction à sa façon d’aborder l’histoire des couleurs dont il est devenu le spécialiste, à conseiller à ceux qui ne l’ont pas encore lu sur ce sujet. Pour les autres, espérons qu’il complète bientôt ses fameux albums Bleu, Noir, Vert, Rouge et Jaune par la grande histoire du blanc.

Pastoureau Le petit livre 2014.jpg

La jolie couverture en collection Points histoire (celle-ci date de 2014) tranche sur la grisaille ambiante en cette fin d’année, mais à l’intérieur, aucune illustration. Or, je l’ai déjà souligné, les magnifiques reproductions proposées dans les albums originaux donnent un supplément de vie aux explications de l’auteur. En plus des six chapitres par couleur (celles déjà citées), Pastoureau aborde dans un septième  les « demi-couleurs : gris pluie, rose bonbon ».

Il rappelle que pendant longtemps, le blanc, le rouge et le noir étaient les trois couleurs de base. Réhabilité aux XIIe et XIIIe siècles, le bleu jusqu’alors déconsidéré va élargir cette base à six couleurs, avec le vert et le jaune. Derrière cette évolution, il y a l’histoire des pigments, des teintures, des symboles culturels – différents en Occident et en Asie, par exemple. C’est au XVIIIe siècle que le bleu « devient la couleur préférée des Européens ». Aujourd’hui, il est la couleur « consensuelle » par excellence, choisie pour les emblèmes des organismes internationaux (ONU, Unesco, Union européenne).

Dans le système à trois couleurs de l’Antiquité, « le blanc représentait l’incolore, le noir était grosso modo le sale et le rouge était la couleur, la seule digne de ce nom ». Le rouge tranche avec l’environnement et, comme pour toutes les couleurs, son symbolisme est ambivalent : il signifie la vie et la mort. Pastoureau constate une inversion des codes vestimentaires à partir du XVIe siècle : au Moyen Age, le bleu était plutôt féminin (à cause de la Vierge) et le rouge, masculin (signe du pouvoir et de la guerre) ; ensuite le bleu, plus discret, devient une couleur masculine, « le rouge part vers le féminin » – il est resté la couleur de la robe de mariée jusqu’au XIXe.

Pastoureau m’a fait rire en racontant les malheurs de sa voiture d’occasion de jeune marié – « un modèle pour père de famille, mais rouge ! » – et en concluant que « c’était vraiment une voiture dangereuse. » Ma citadine rouge vif se porte très bien, malgré plus de dix ans d’âge, et je me réjouis toujours de la facilité avec laquelle je la retrouve dans un parking parmi toutes les nuances de gris.

A propos du blanc, l’historien évoque une distinction souvent perdue de vue, entre le mat et le brillant, entre « albus », mat, et « candidus », brillant. Idem pour le noir : « niger » est brillant, « ater », mat et inquiétant. Le blanc hygiénique (et résistant aux lessives) imposé pendant des siècles à « toutes les étoffes qui touchaient le corps » (linge de maison, linge de corps) – a cédé la place aux teintes douces d’abord, et à présent, même aux couleurs vives. Dans les codes visuels, les différences entre « noir et blanc » et « couleurs » sont aussi intéressantes à observer.

Depuis l’enfance, Pastoureau préfère le vert, ce qu’il relie à sa passion pour la peinture. Trois de ses grands-oncles étaient peintres, son père adorait l’art et l’emmenait souvent dans les musées. A l’adolescence, lui-même peignait volontiers et surtout « en camaïeu de verts » : parce qu’enfant de la ville, la campagne le fascinait ? Cette couleur « moyenne » était mal-aimée. Que la société contemporaine la revalorise n’est pas pour lui déplaire. Ce n’est pas encore le cas pour le jaune qui, selon lui, « a un bel avenir devant lui ».

Pastoureau couverture 2007.jpg
2007

Enfin, parmi les demi-couleurs, l’historien comme le « peintre du dimanche » met le gris à part, pour son grand nombre de nuances et parce qu’il « fait du bien aux autres couleurs ». Quand on lui demande si nous sommes plus sensibles aux couleurs qu’autrefois, Pastoureau répond que nous le sommes moins. « La couleur est désormais accessible à tous, elle s’est banalisée. » Mais il ne manque pas de nuancer : le rapport aux couleurs diffère selon les cultures et selon les milieux sociaux.

Commentaires

  • Il est passionnant; j'ai quasi tout lu de lui. Et sa série d'émissions qu'on écoute dans la voiture. Chacun a des opinions et goûts particuliers sur les couleurs, mais elles existent effectivement en dehors de nous, par la culture. Et par la symbolique.
    Pour m'habiller, voire travailler mes tissus, j'utilise peu le vert, mais j'adore voir le dégradé naturel de cette couleur dans mon jardin, ou au printemps, lorsque j'ouvre le matin les volets, l'explosion infinie des verts!
    Passe une douce fête de noël Tania. Avec mes meilleurs vœux. ☆☆☆☆☆☆☆☆Merci pour le partage de ton blog.

  • Grand merci, Anne, pour tes étoiles de Noël. Il me reste à explorer les histoires d'animaux contées par Pastoureau.
    Premier jour de l'hiver, il gèle. La terrasse est toute givrée sous un ciel clair, bienvenue à la lumière.

  • Un régal. D'ailleurs je viens d'offrir Rouge à ma maman !

  • Beau cadeau, ce sont des albums qu'on aime à rouvrir.

  • Ah j'aime beaucoup cet auteur, me promettant de le lire plus. J'ai lu et beaucoup aimé les couleurs de nos souvenirs.

  • J'ai aimé ce livre aussi, mais j'avoue une prédilection pour ses albums par couleur et pleins d'illustrations si bien choisies.

  • Cher Michel Pastoureau ! intarissable et toujours passionnant. J'ai très envie de lire le dernier paru sur le corbeau.

  • Moi aussi, je me suis dit que j'aborderais bien son bestiaire par celui-là.

  • Quel homme passionnant ! On ne cesse d'apprendre avec lui et il est toujours agréable de relire ces livres qui sont devenus des classiques. J'aime ce que tu rapportes par rapport à la couleur grise. Et j'espère bien que le jaune aura un bel avenir, j'aime cette couleur que je retrouve à profusion ici dans la nature.

  • J'ai mis du temps à apprécier le gris, que je trouvais si ennuyeux autrefois. Quant au jaune citron, mimosa ou paille, je l'aime depuis toujours et lui fais de la place sur la terrasse même en cette période : pensées bicolores et bidens qui fleurissent tard - vont-ils résister aux gelées ? Bonne journée, Marie.

  • Entre érudition et plaisir, il est toujours passionnant cet homme-là.
    Le gris et ses nuances, mon dada, tu le sais. Le jaune dans la nature, pas sur moi, j’ignore pourquoi:-)
    Je lirai moi aussi sûrement son étude des corbeaux !

  • En plus de l'influence de notre éducation, des codes sociaux, il y a des couleurs que nous aimons mais qui ne nous vont pas ou que nous n'aimons pas porter, en effet. Bonne soirée, Colo.

  • J'ai découvert Michel Pastoureau par ce livre, que j'ai offert maintes fois. Evidemment, il invite à se plonger dans les beaux livres consacrés à chaque couleur qui suivent. Comme toi, j'espère que la prochaine couleur sera le blanc.

  • Chouette idée de l'offrir, une belle incitation à le lire plus avant. Bonne après-midi, Marilyne.

  • J'ai "Les couleurs de nos souvenirs" de Pastoureau, pas encore lu depuis l'achat en décembre 2018....

  • Cet essai-là est supérieur à celui-ci, il me semble, et n'est pas illustré non plus. Trois ans, cela fait beaucoup ! Peut-être détenez-vous de riches rayons de lecture en réserve ?

  • Je n'ai encore rien lu de Michel Pastoureau même si je me suis promis de le faire. C'est incroyable de voir comment il "laboure" ce thème ! Je note ce titre en guise d'introduction.

  • Bonjour, Patrice ! Je vous souhaite bien du plaisir à la rencontre de l'histoire des couleurs, un des univers originaux de Michel Pastoureau, spécialiste du Moyen Age et de l'héraldique.

  • Passionnante cette histoire des couleurs à travers le temps ! En lisant le paragraphe sur le vert, je me suis souvenue d'amie aux cheveux roux flamboyants qui n'était habillée qu'en vert, pour elle "seule couleur allant aux roux". Nous n'en sommes heureusement plus là.
    Merci Tania pour l'ouverture que tu nous offres avec ces belles découvertes !

  • N'est-ce pas ? C'est vrai que c'est une couleur qui leur va bien, mais pas la seule, heureusement. Avec plaisir, Claudie & bonnes fêtes en famille.

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