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neurosciences

  • S'interroger

    hustvedt,les mirages de la certitude,essai,littérature anglaise,états-unis,neurosciences,problématique corpsesprit,cerveau,pensée,critique,biologie,philosophie,expérience,questions,culture,extrait« On peut donc à bon droit s’interroger : pourquoi se soucier de ce qu’est l’esprit ? Il est manifeste que beaucoup de gens vivent leur vie sans gâcher une minute de sommeil à se poser cette question. Or elle est importante, me semble-t-il, parce que la solution qu’on lui apporte a, de manière plus ou moins visible, des conséquences dans de nombreuses disciplines. Par exemple, si les problèmes mentaux relèvent du cerveau et non de l’esprit, pourquoi avons-nous la psychiatrie pour soigner l’esprit et la neurologie pour le cerveau ? Pourquoi pas une seule discipline consacrée au cerveau ? Chaque jour nous apporte des informations nouvelles en provenance des confins de la science du cerveau, de la génétique et de l’intelligence artificielle, et le contenu de ces rapports est déterminé par la façon dont chaque savant comprend le problème corps/esprit. 
    Il est devenu évident à mes yeux que définir l’esprit est une nécessité cruciale dans de nombreuses sortes de recherches. »

    Siri Hustvedt, Les mirages de la certitude

  • Corps & esprit

    Dans Vivre, penser, regarder, Siri Hustvedt, essayiste et romancière, maître de conférence en neurosciences, avait déjà montré à quel point, depuis toujours, elle éprouve une « curiosité constante à l’égard de ce qu’être humain signifie ». Son essai Les Mirages de la certitude (2016, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Christine Le Bœuf, 2018) porte sur « la problématique corps/esprit ».

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    Dès la première phrase, elle se situe de manière critique : « En dépit de prédictions enthousiastes selon lesquelles l’innovation technologique va ouvrir la voie à l’utérus artificiel et à la vie éternelle, il est encore vrai que tout être humain naît du corps de sa mère et que tout être humain meurt. » Si les sciences affinent la description des mécanismes physiologiques, déterminer en quoi consiste l’esprit « et ce qu’il a à voir avec nos corps » reste une question ouverte.

    « Tout ça, c’est dans ta tête », dit-on à quelqu’un dont on juge le problème « psychologique » ou « mental ». « Mais de quoi sont faites les pensées ? Si elles ne viennent pas de notre corps, d’où viennent-elles ? » L’autrice se penche sur le « Je pense donc je suis », le propre des humains selon Descartes ; sur le matérialisme de Thomas Hobbes, son contemporain, pour qui pensées et sensations, dans cette « machine » qu’est le corps humain, s’apparentent à des « mouvements du mécanisme cérébral » ; sur les idées de Margaret Cavendish, généralement ignorées de son vivant et redécouvertes, pour qui « l’esprit n’est pas seulement un élément de l’être humain, mais fait partie de la totalité de l’univers ».

    Rappelant que toutes les idées sont, « d’une manière ou d’une autre, des idées reçues », Hustvedt « interroge la certitude et prône le doute et l’ambiguïté, non que nous soyons incapables de connaître les choses, mais parce qu’il nous faut examiner nos convictions et nous demander d’où elles viennent. Le doute est fertile en ce qu’il ouvre le penseur à des pensées qui lui sont étrangères. Le doute est générateur de questions. » Vous l’aurez compris, cet essai est rempli de questions très intéressantes.

    « Si l’on croit que l’esprit est une chose différente du cerveau, la question devient : De quoi l’esprit est-il fait que le cerveau n’est pas ? » Et si le cerveau est simplement un organe comme un autre, « pourquoi l’esprit est-il considéré comme plus noble qu’une simple partie du corps ? » Il n’y a pas de théorie unique sur la nature de l’esprit : « La confusion règne, et pas seulement chez ceux qui pensent rarement au problème corps/esprit. Scientifiques, philosophes et érudits s’affrontent fréquemment à propos de cette question. »

    Son essai est « personnel », écrit Siri Hustvedt dans une longue parenthèse : « je m’efforce de comprendre ce que j’ai eu du mal à comprendre ». Elle s’intéresse aux hypothèses cachées et cherche à bousculer « quelques-unes des convictions fondamentales ou prémisses confuses » de manière à faire comprendre que « beaucoup reste inconnu pour ce qui est de l’esprit et de sa relation au corps et au monde. » Même si nous ne possédons pas ses larges connaissances scientifiques et si certains développements sont ardus, elle arrive à nous y intéresser par son questionnement original.

    L’inné et l’acquis, les cerveaux « rigides ou malléables », les histoires de jumeaux, le rationnel et le sensuel… Pour présenter différents points de vue sur ces distinctions, elle rappelle des théories, des expériences, des anecdotes, puise dans la culture populaire, dans les articles scientifiques (dont elle donne les références dans une quarantaine de pages à la fin de l’ouvrage). Dans Esquisse d’une psychologie scientifique, un manuscrit abandonné en 1896, retrouvé et publié en 1950, Freud, neurologue de formation, projetait de donner « une psychologie en tant que science de la nature » où il parlait des neurones comme de « particules matérielles ».

    Certains considèrent que les esprits fonctionnent comme des ordinateurs : comment leurs modèles intègrent-ils les émotions, l’expérience sensorielle et sensorimotrice, le flux de conscience ? Hustvedt réaffirme régulièrement que « les humains sont des créatures humides, et non sèches », à la fois par « l’humidité » de la réalité corporelle et pour les distinguer de la théorie computationnelle de l’esprit qui assimile le mental et les neurones conceptuels à une machine de traitement de l’information. Elle ne croit pas à l’avènement « d’une ère post-biologique et surnaturelle de robots brillants et immortels ».

    Mémoire, imagination, empathie, il reste tant d’aspects à explorer plus avant dans notre réalité humaine, dans la relation corps/esprit – « des myriades d’incertitudes ». Avec Les Mirages de la certitude, Siri Hustvedt « nous invite dans à ne pas accepter benoîtement un avenir conditionné par des industries qui minimisent l’importance de ce qui fait toute notre humanité. »      

  • Connexions

     « Mettre l’accent sur les multiples facettes des mots n’est pas seulement décisif pour faire accéder à cette fluidité les deux élèves sur trois qui, à ce moment de leur scolarité, en sont encore loin : c’est le passage obligé entre le simple déchiffrage et la lecture profonde.
    Relire sans cesse les mêmes phrases et les mêmes histoires fait gagner en vitesse de lecture sur un texte donné, mais n’aide absolument pas à connecter concepts, sentiments et réflexion personnelle. Or, la lecture profonde est affaire de connexions : entre ce que nous savons et ce que nous lisons, entre ce que nous ressentons et ce que nous pensons, entre ce que nous pensons et la façon dont nous conduisons nos vies. »

    Maryanne Wolf, Lecteur, reste avec nous !

  • Lettres au lecteur

    Une amie m’a offert un livre qui ne pouvait que m’intéresser : Lecteur, reste avec nous ! de Maryanne Wolf (Reader, Come Home, 2018, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Nicolas Véron, 2023). Merci ! Les recherches de cette universitaire américaine, spécialiste des neurosciences, sont centrées sur la lecture et son impact sur le cerveau. Le sous-titre « Un grand plaidoyer pour la lecture » est moins précis que l’original : « The Reading Brain in a Digital World ».

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    Premier ouvrage en dehors des siens édité par Joël Dicker dans sa maison d’édition, il correspond bien à la devise qu’il lui a donnée : « faire lire et écrire ». Sa préface s’ouvre sur une scène dans un restaurant : à peine installés, les parents donnent des tranquillisants à leurs deux enfants. Choquant ? Quand des parents, pour avoir la paix, placent une tablette devant chaque enfant, réagissons-nous de la même façon ?

    L’autrice ne manque pas d’images pour développer son sujet sous la forme de neuf lettres où elle tutoie ses « Chère Lectrice, cher Lecteur ». D’abord un rappel : la capacité à lire et à écrire, spécifique à l’homo sapiens, n’est pas pour autant innée – cela s’apprend. Observant les changements à l’œuvre dans notre monde où le numérique ne cesse de gagner du terrain, elle s’inquiète de « l’évolution du cerveau lecteur » chez les enfants, les jeunes et aussi chez les adultes qui peuvent, eux, s’aider d’une culture fondée sur l’imprimé.

    Intéressée par la « plasticité du circuit neuronal de la lecture », en particulier pour une meilleure approche de la dyslexie, elle a dû prendre en compte ce « basculement culturel » que nous vivons, comparable à celui des Grecs passant de la culture orale archaïque à la culture écrite. Sa deuxième lettre explique, schémas à l’appui, le circuit de la lecture dans le cerveau, tel qu’on l’observe au stade actuel des recherches scientifiques.

    Puis vient la question centrale : « La lecture profonde est-elle en danger ? » La qualité de notre lecture dépend avant tout du temps que nous lui consacrons, indépendamment du support. Les heures de lecture sur écran modifient-elles nos habitudes de lecture ? la qualité de notre attention ? Maryanne Wolf propose d’abord de nous observer nous-mêmes, comme elle l’a fait, avant de considérer ce qu’il en est pour l’apprentissage de la lecture.

    « Le fait de se mettre à la place des autres, de comprendre de l’intérieur ce qu’ils pensent et ressentent, est l’un des apports les plus importants, mais aussi les plus méconnus, des processus mentaux de la lecture profonde. » Encourageant l’empathie, la lecture « élargit notre compréhension intérieure du monde » : « entrevoir, fût-ce un bref instant, ce que signifie être quelqu’un d’autre ». Qu’en sera-t-il si la lecture de romans devient marginale ?

    Le « bagage émotionnel et culturel » emmagasiné lecture après lecture construit notre mémoire « interne », un véritable « support » qui nous procure des repères et des critères de jugement pour affronter la surabondance d’informations que nous recevons et faire preuve d’esprit critique. Sans ce « bagage », on est plus vulnérable face à la désinformation. « Le danger, en d’autres termes, est que nos enfants ne sachent pas qu’ils ne savent pas. »

    D’un clic ou d’un réseau à l’autre, la « culture numérique contemporaine » a des effets connus : perte de concentration, addiction, « capacité réduite à supporter l’ennui », lecture « en diagonale » qui altère à la longue l’aptitude à la lecture « profonde ». D’où ce « TL, PL » (trop long, pas lu) – un titre que ses fils lui avaient suggéré – qui caractérise de plus en plus de jeunes et même d’étudiants en lettres devenus incapables de lire des chefs-d’œuvre littéraires du XIXe ou du XXe (au point que certains professeurs y renoncent et optent pour des nouvelles, ce qui ôte la difficulté de l’attention soutenue sur la longueur mais non le problème des structures syntaxiques complexes).

    Parents, enseignants et responsables de l’enseignement à tous les niveaux, lecteurs, nous avons tous à apprendre de Lecteur, reste avec nous ! Maryanne Wolf, après avoir décrit les processus en jeu dans la lecture, consacre une grande partie de son « plaidoyer » à chercher comment prendre soin des enfants, quel que soit leur profil (elle en distingue six), et aux différents stades de leur apprentissage. Tous ceux qui enseignent aux enfants de cinq à dix ans devraient accorder « une attention extrême » à chacun des composants du circuit de la lecture dans le cerveau.

    C’est son premier souci : faire au mieux pour que leur développement neuronal les rende aptes à la lecture profonde et « bi-compétents » vis-à-vis de l’écrit et du numérique. Parmi ses recommandations, il en est une, souvent répétée, idéale : pas d’écran avant deux ans, mais faire aux bébés, aux enfants la lecture à voix haute. Avant même d’avoir accès au langage, leur cerveau s’imprègne de phonèmes, de mots, de rythmes et de complicité affectueuse.