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apprentissage

  • Enseigner

    akira mizubayashi,une langue venue d'ailleurs,récit,autobiographie,apprentissage,japon,france,montpellier,paris,tokyo,culture,extrait« Je commençai donc à enseigner le français. Gagner ma vie en enseignant le français, l’objet d’une passion indestructible, c’était le bonheur. Dans un pays comme le Japon où, dans le contexte de l’hégémonie excessive de l’anglais, le français, comme d’ailleurs d’autres langues, n’a pas véritablement le statut de « langue vivante » dans les collèges et les lycées, le cours de français en université, dans toute sa gamme allant de la grammaire élémentaire à l’analyse de textes littéraires, était pour moi – et il l’est toujours – moins l’occasion solennelle de donner des connaissances que le moment de rencontre avec des jeunes gens où je mettais tous les moyens en œuvre pour transmettre mon amour du français, ma passion inépuisable pour cette langue, pour la littérature bâtie sur elle ou en elle, et enfin pour tout l’univers social et humain qui n’est tel que par la médiation de la langue qui m’habite mais que je contemple, en même temps, de l’extérieur. Mon rôle consiste en effet, non pas à instruire les étudiants en les dotant de connaissances fatalement fragmentaires, mais plutôt à susciter et provoquer chez eux le désir de sortir d’eux-mêmes pour aller à la rencontre de l’espace de ces connaissances mêmes. »

    Akira Mizubayashi, Une langue venue d’ailleurs

  • Habiter le français

    Dans Une langue venue d’ailleurs (2011), texte antérieur à la trilogie d’Ame brisée, Akira Mizubayashi retrace le parcours qui l’a mené à « habiter » la langue française, langue apprise, étudiée, et surtout passionnément aimée. Né en 1951 « dans une petite ville de province du nord du Japon », il navigue depuis ses dix-neuf ans entre le japonais, la langue de ses parents, la sienne, et le français, également la sienne parce qu’il a décidé de se l’approprier et de s’y installer, par choix.

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    Avant le début des cours à l’université des langues et des civilisations étrangères de Tokyo, le premier juin 1970 (au lieu du premier avril à cause des événements de 1968-1969 qui l’avaient saccagée), il a profité des deux mois de « liberté totale » pour suivre à la Radio nationale japonaise un cours de français, et le « récital à deux voix » des invités français, Nicolas Bataille et Renée Lagache, l’a enchanté.

    L’insatisfaction qu’il ressentait devant « le vide des mots » autour de lui dans la société japonaise – des formules toutes faites, « des mots privés de tremblement de vie et de respiration profonde » – faisait de lui un solitaire. (Petit éloge de l’errance décrit ce conformisme social qui l’étouffait et lui a fait chercher du sens ailleurs.) Un texte du philosophe Arimasa Mori, découvert à la fin du lycée lors d’un examen blanc, sur l’expression authentique, nourrie d’une expérience profonde, lui ouvre la voie : ce philosophe « prit le risque de refaire sa vie, de renaître à une langue qui n’était pas la sienne et à la culture qui en est indissociable ».

    La famille était son refuge. Son père à qui il confie son désir d’enregistrer les leçons de français à la radio lui achète un magnétophone (qui coûtait environ le quart de son salaire). Jusqu’à son départ pour la France, Akira Mizubayashi a enregistré ces leçons sur bandes, les passait et repassait, « paroles d’abord entendues, puis reproduites à l’identique dans et par [sa] propre bouche ». Son père, professeur de physique dans un lycée, était très attentif aux études de ses deux fils : l’aîné fut initié à la musique occidentale, au piano puis au violon ; le cadet choisira « cette autre musique qu’est la langue française », un chemin de vie si imprégné par l’influence de son père qu’il écrit : « Le français est ma langue paternelle. »

    A rebours des « maux de langue » ressentis au lycée, Akira Mizubayashi, imprégné chez lui d’écoute musicale, s’émerveille de certains opéras de Mozart, Les Noces de Figaro en particulier. Il tombe amoureux du personnage de Suzanne. Ainsi naît sa curiosité pour le XVIIIe siècle et, sous l’influence d’Arimasa Mori, pour Jean-Jacques Rousseau.

    En troisième année d’université, encouragé par son père à se présenter à un concours, l’étudiant obtient une bourse d’études en France, pour deux ans, à Montpellier. L’immersion l’enchante : il découvre le français parlé, les tournures familières, la conversation facile avec les autres, sans les codes distants des Japonais vis-à-vis de personnes étrangères à leur famille.

    Quand vient le temps des vacances, il décide de ne pas bouger, heureux d’approfondir sa connaissance des lieux, de consacrer du temps à son mémoire sur Rousseau. Il s’inscrit à un cours d’été pour étudiants étrangers : un cours de grammaire « d’une intensité pédagogique assez rare » lui servira plus tard dans son propre enseignement. Heureux de l’intérêt d’Akira, ce professeur lui offrira à la fin une vieille édition du Bon Usage de Grevisse, qu’il conserve sur son bureau.

    Il fait aussi la connaissance d’une jeune fille « au foulard rose », Michèle, une angliciste qui réside à la cité universitaire – « le début d’une longue histoire ». Il lit les livres marquants de la critique littéraire (Barthes, Poulet, Richard, Genette, Starobinski). Certaines pages de Jean-Pierre Richard dans Littérature et sensation le touchent beaucoup, à propos des « effets d’ordre musical » dans le plaisir du texte, qui lui rappellent sa jeunesse : « Ma langue paternelle est ainsi devenue un vrai instrument de musique comme le violon l’était pour mon frère. »

    Akira Mizubayashi raconte avec simplicité et enthousiasme toute sa formation en France, sa vie entre Paris et Tokyo après Montpellier. Marié avec Michèle, professeur à Tokyo, il compare leurs expériences linguistiques, parle du choix de parler à leur fille Julia-Madoka chacun sa langue d’origine et même de la compréhension étonnante de leur chienne Mélodie dans les deux langues. Une langue venue d’ailleurs est un récit d’apprentissage formidable et l’autobiographie d’un honnête homme qui ne sent ni japonais ni français, une « étrangéité » qu’il revendique.

  • Avec amour

    jean-baptiste andrea,veiller sur elle,roman,littérature française,goncourt,italie,tailleur de pierre,sculpture,apprentissage,nain,pauvreté,richesse,fascisme,xxe siècle,eglise,pietà,amitié,famille« De mon lit, à la lueur d’une lampe tempête, j’écrivis ce soir-là à ma mère. Je lui écrivais tous les jours pour lui raconter ma vie. Puis je brûlais la lettre. Je n’en postais qu’une par mois. Je ne voulais pas l’inquiéter, elle qui m’appelait « mon grand » en exergue de ses courriers. Elle se faisait assez de souci pour moi, pour l’argent, pour ce que je mangeais ou ne mangeais pas. Ses lettres à elle étaient toutes d’une écriture différente, puisque, comme mon père, ma mère était analphabète et devait se faire aider. Aux dernières nouvelles, elle avait quitté la Savoie pour le nord de la France, où elle avait trouvé un travail dans une ferme. Les patrons sont gentils. Je pourrai bientôt prendre des vacances. Je répondais Zio me traite bien, j’économise pour te faire venir. Nous nous mentions avec amour. »

    Jean-Baptiste Andrea, Veiller sur elle

  • Sculpter la vie

    L’attribution du prix Goncourt 2023 à Jean-Baptiste Andrea pour Veiller sur elle m’a fait découvrir le nom de ce romancier, bien que ce soit son quatrième roman. Il s’ouvre sur une veillée autour d’un mourant, en 1986, dans une abbaye italienne, « la Sacra », où celui-ci habite depuis quarante ans, même s’il n’a jamais prononcé de vœux. Pour quelle raison ? On dit qu’« il est là pour veiller sur elle » « Elle qui attend, dans sa nuit de marbre, à quelques centaines de mètres de la petite cellule. »

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    Sculpteur au travail (source)

    Le récit passe à la première personne : le malade se souvient. Né en France en 1904, de parents italiens, il a été envoyé par sa mère en Italie après la mort à la guerre de son père, un tailleur de pierre, pour son bien – « parce qu’elle croyait en moi, parce qu’elle voyait mon amour pour la pierre malgré son jeune âge » et le savait « promis à de grandes choses », malgré ses jambes trop courtes. Elle lui avait donné le prénom d’un sculpteur et voilà Michelangelo Vitaliani, dit Mimo, douze ans, confié à son oncle Alberto, lui aussi tailleur de pierre.

    L’ingegnere Carmone l’a accompagné en train jusqu’à Turin, puis jusqu’à la porte de Zio Alberto. Celui-ci ne veut d’abord pas de lui comme apprenti – « parce que personne m’a dit que c’était un nabot. » Carmone arrive à le convaincre de tenir la promesse faite à la mère de Mimo. Pendant un an, le gamin lui sert d’homme à tout faire et ne respecte pas toujours l’interdiction de toucher aux outils d’Alberto, qui sombre souvent dans l’alcool. Le travail devenant rare à Turin, le tailleur de pierre achète un atelier en Ligurie.

    L’histoire racontée par Mimo est interrompue régulièrement par un retour au présent initial, à l’abbaye : Padre Vincenzo, le supérieur, avant de se rendre au chevet de celui qui agonise, descend sous la terre pour vérifier que tout y est en ordre pour « la captive de la Sacra ». Un professeur californien a consacré sa vie à l’étudier, avec l’autorisation du Vatican. Des « fureteurs » cherchant parfois à s’en approcher, on avait remplacé la grille, la serrure, installé une alarme. On ne craint pas le vol, mais un cinglé, comme Lazlo Toth, qui avait donné des coups de marteau à la Pietà de Michel-Ange.

    C’est à Pietra d’Alba qu’on retrouve Alberto, Mimo et Vittorio, ancien employé à l’atelier, qui a trois ans de plus que Mimo. C’est là que son talent va apparaître aux yeux de tous. Assez vite, on comprend que le garçon sera digne de son prénom et que son œuvre lui vaudra un jour reconnaissance et renommée. A Pietra d’Alba, il n’y a pas que l’Eglise qui commande des œuvres ou des restaurations. La Villa Orsini où vit la famille d’un marquis endeuillée par la mort du fils aîné à la guerre abrite un autre personnage clé du roman : la jeune Viola.

    « Viola était une funambule en équilibre sur une frontière trouble tracée entre deux mondes. Certains diront entre la folie et la raison. » Rebelle, fantasque, grande lectrice dotée d’une mémoire hors norme, Viola Orsini est née exactement le même jour que Mimo, elle les déclare « jumeaux cosmiques ». Elle va sympathiser avec Mimo en secret et lui faire découvrir le monde de la noblesse si éloigné du sien.

    Jean-Baptiste Andrea nous fait entrer dans l’histoire de l’Italie durant le vingtième siècle, dans les campagnes, les villes et même au Vatican. La naissance et le développement du fascisme, qui oblige la noblesse et l’Eglise à se positionner, vont inévitablement influer sur la vie des uns et des autres, y compris des artistes, qui ne peuvent se passer des commandes de ceux qui ont le pouvoir, religieux ou politique.

    Veiller sur elle est un gros roman très romanesque, riche en péripéties. Le contraste est grand entre la vie des pauvres et celle des riches, la plupart des personnages ont des caractères fort tranchés. Rendez-vous au cimetière, travail dans un cirque, beuveries, bagarres, dîners qui dérapent chez les Orsini, rivalités de voisinage ou à l’atelier, le récit est parfois rocambolesque. L’intrigue, dans un style narratif traditionnel, ne manque pas de suspense.

    La relation entre Mimo et Viola, qui lui écrit à l’encre verte, lui transmet sa curiosité universelle et l’initie aux bonnes manières, sort des sentiers battus. Comme les vrais jumeaux, quelque chose les relie, où qu’ils soient. Exceptionnels tous les deux, chacun dans leur genre, ils évoluent au fil du temps. Et bien sûr, on s’interroge sur le mystère de la « Pietà Vitaliani », « elle », le chef-d’œuvre de Mimo, enfermé à l’abbaye, à l’abri des regards. Bref, ce Goncourt a l’allure d’un bon divertissement qu’on ne lâche pas.

  • Connexions

     « Mettre l’accent sur les multiples facettes des mots n’est pas seulement décisif pour faire accéder à cette fluidité les deux élèves sur trois qui, à ce moment de leur scolarité, en sont encore loin : c’est le passage obligé entre le simple déchiffrage et la lecture profonde.
    Relire sans cesse les mêmes phrases et les mêmes histoires fait gagner en vitesse de lecture sur un texte donné, mais n’aide absolument pas à connecter concepts, sentiments et réflexion personnelle. Or, la lecture profonde est affaire de connexions : entre ce que nous savons et ce que nous lisons, entre ce que nous ressentons et ce que nous pensons, entre ce que nous pensons et la façon dont nous conduisons nos vies. »

    Maryanne Wolf, Lecteur, reste avec nous !