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animaux

  • Comme un sculpteur

    balthasar burkhard,photographies,1969-2009,exposition,le botanique,bruxelles,noir et blanc,paysage,animaux,corps,nus,villes,culture« Si Hitchcock filmait les scènes d’amour comme des meurtres, Burkhard photographie le corps comme un sculpteur ou comme un arpenteur. Tel un Gulliver au pays des géants, il trouve ainsi des angles qui semblent ineffables et qui, en décalant ce que nous voyons agissent sur notre regard en le transformant. »

    Johan-Frédérik Hel Guedj, Burkhard et la vie sur papier, L’Echo, 9/1/2020

     

    © Balthasar Burkhard, Torso, 1984, 222 x 125 cm, Coll. Rodolphe Janssen

  • Balthasar Burkhard

    Jusqu’au 2 février, le Botanique expose des photographies de Balthasar Burkhard (1944-2010). Le photographe suisse est célèbre pour sa « maîtrise du noir, du blanc et de leurs dégradés », il a aussi abordé la couleur dans les dernières années de sa vie. Photographies 1969-2009 montre les principaux thèmes qu’il a explorés, dans différents formats, et sa technique variée, toujours impeccable (mes illustrations ne sont que des à-peu-près, bien sûr).

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    © Balthasar Burkhard, Autoportraits, 1977 - T&P

    Trois autoportraits, au début du parcours, illustrent à la fois l’expérience physique qu’il cherche à créer pour le « regardeur » et son art de présenter le corps par fragments, en gros plan. Dans l’espace central, une magnifique Aile de faucon se déploie sur 200 x 300 cm – ouvrez les liens pour des photos sans les incessants jeux de reflets à l’exposition. Devant une autre aile, une héliogravure de plus petit format à sa droite, on ressent la douceur du beau plumage.

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    T&P

    Peut-être inspiré par son père, pilote dans les Forces aériennes suisses, Balthasar Burkhard a pris des photos aériennes de villes dans les années 1990 (Chicago, Mexico City entre autres) présentées dans un très grand format (135 x 275 cm) qui rend bien la densité et l’étendue de ces mégalopoles. Presque aussi grand, Rio Negro (2002) est un paysage exemplaire de la magie du noir et blanc.

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    © Balthasar Burkhard, Orchidée 02, 1988, 54 x 45,5cm, Coll. Estate Burkhard - T&P

    Deux fleurs d’orchidées m’éblouissent, saisies dans leur texture intime. Elles datent de l’année d’un voyage en Normandie (1988) comme La Source, une des œuvres hommages à Courbet – allusive, comme plusieurs photographies d’escargots très sensuelles. On verra à l’étage L’Origine qui l’est plus explicitement, d’après L’Origine du monde. Passionnant dialogue entre la photographie et la peinture dans l’histoire de l’art.

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    © Balthasar Burkhard, La Source 03, 1988, 199 x 141 cm, Coll. Estate Burkhard (au centre) - T&P
    B. B. joue avec les échelles de grandeur, notamment pour cette photographie d’une source,
    en réalité très petite.

    Dans les années 1990, Burkhard s’est mis à photographier des animaux à la manière d’un inventaire, « chacun pris isolément devant une bâche grise, comme le représentant unique et idéalisé de son espèce ». Dans la série de « portraits animaliers » pour Klick ! de Lars Müller (livre pour enfants), je choisis le loup. Le photographe s’est rendu dans des zoos d’Europe et d’Amérique et a fait prendre la pose aux animaux, de profil, ce qui prenait parfois plusieurs jours, avec « un temps de pose très long pour l’enregistrement de la plaque sensible ».

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    © Balthasar Burkhard, Loup, 1995, Coll. Estate Burkhard (Source B. B.)

    En revenant vers l’entrée, avant d’emprunter l’escalier qui mène aux mezzanines, j’observe quelques héliogravures en couleurs : des roses sur fond noir, des plantes in situ. Le vert de fougères surgit mystérieusement de l’ombre. Et comme Burkhard a su capter les fleurs, l’herbe et les reflets dans ce paysage sans titre (de l’année précédant sa mort), très bien commenté sur le site du Mac’s (Entre chien et loup, pdf).

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    © Balthasar Burkhard, Sans titre (Paysage), 2009, photographie couleur sur aluminium, 97 x 120 cm,
    Collection Mac's (source)

    Aux cimaises de droite, en haut, d’un côté des photographies N/B prises dans le désert de Namibie : des animaux sauvages dans leur milieu naturel, des paysages. J’ai admiré longtemps cette dune de sable entre ombre et lumière, comme une raie géante – cliquer sur la photo pour observer l’échelle, les détails en bas – une merveille !

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    © Balthasar Burkhard, Namibie, 2000 - T&P

    Plus loin, la fameuse Origine (devant une visiteuse) et trois grands nus féminins (180 x 180 cm) datés de Séville en 2002 suivis d’un petit torse vu de dos, où la femme modèle porte joliment la main à son cou sous ses longs cheveux. Sur l’autre mezzanine, en face, des sommets enneigés des Alpes que Balthazar Burkhard a photographiés d’un hélicoptère piloté par un de ses frères, qui participait à des missions de sauvetage. Des vues magnifiques.

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    T&P

    Derniers coups de cœur sur cette mezzanine, des nus masculins de dos, datés des années 1980. Quel rendu de la peau en grand format sur ces « corps-sculptures » ! Un Torse me fait penser à L’âge d’airain de Rodin. Sur un autre (avec une oreille, précise la légende de Body 41, ci-dessous), le regard glisse sur la colonne vertébrale, passe dans les cheveux, s’arrête aux courbes d’un pavillon.

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    © Balthasar Burkhard, Body 41 (Torse avec oreille) - détail, 1989, Coll. Estate Burkhard - T&P

    Au fond de la salle, on présente des clichés d’archives de Balthazar Burkhard et quelques portraits. Je vous signale, sur le site du Botanique, une vidéo et un dossier pédagogique très éclairant. « Balthasar fut le premier artiste utilisant le medium photographique à avoir été exposé en musée au tout début des années ‘70. La photographie était alors considérée "à part" des arts plastiques. Par ses formats monumentaux, sa technique irréprochable, ses références à l’histoire de l’art, à la peinture, Balthasar a mis à l’honneur la photographie en tant qu’Art. » (Grégory Thirion)

  • Offrande

    « Ce jour-là, en effet, le frêle arbuste était résolu à adresser la parole à l’arc-en-ciel, quand bien même il ne lui dirait qu’un mot. Oui, il avait un message à lui transmettre, un seul. Il voulait faire l’offrande à l’arc-en-ciel si beau et si lointain du sentiment qui l’animait, plus intense et plus mélancolique que les feux bleutés qui embrasent le ciel nocturne. »

    Kenji  Miyazawa, La vigne sauvage et l’arc-en-ciel in Le bureau des chats

    Arc-en-ciel tutoyé par une grue.JPG
  • Ecrire court

    Ils n’ont pas attendu l’injonction des professionnels de l’écriture – écrire court –, ces écrivains qui ont choisi la nouvelle ou le conte comme genre de prédilection. Certains s’y sont magistralement exprimés, comme Maupassant ou Tchekhov, d’autres s’y essaient de temps à autre. Kenji Miyazawa (1896-1933), comparé en quatrième de couverture avec Andersen, montre avec Le bureau des chats (1997) son art de conteur inspiré par les animaux, les plantes, les étoiles même. Agronome de formation, ce Japonais a abandonné l’enseignement pour écrire des histoires qui s’adressent à tous. Il ne sera connu du grand public qu’après sa mort.

    A califourchon, une photo de Christinedb.jpg
    "A califourchon", une des très belles photos que Christine partage
    jour après jour sur son site  http://images.christinedb.fr/

    Les jumeaux du ciel, premier texte du recueil, raconte les aventures de deux minuscules planètes, « les petits palais de cristal habités par Chun et Pô, les frères jumeaux ». Toutes les nuits, ils accompagnent à la flûte la ronde des étoiles. Un jour, au lever du soleil, Chun propose à son frère d’aller du côté de la Fontaine de la plaine de l’ouest, où leurs jeux seront interrompus par l’arrivée du Corbeau, suivi du Scorpion. Ces derniers ne se supportent pas, la dispute éclate : le Corbeau fond sur le Scorpion qui lui enfonce dans la poitrine son dard empoisonné. Chun et Pô ont fort à faire pour aspirer le venin chez l’un, nettoyer la blessure chez l’autre. Le Corbeau réussit à s’envoler, mais le Scorpion traîne la queue et a besoin des jumeaux pour le raccompagner. Ceux-ci craignent de ne pas rentrer à temps pour la tombée de la nuit. Un Eclair bleu aux ordres du Roi vient les sauver de ce mauvais pas.

    Un soir de ciel nuageux, une comète, la Baleine du Ciel, leur propose un voyage auquel, certifie-t-elle, le Roi consent puisqu’ils n’ont pas à jouer de la flûte quand les nuages sont de la partie. « Les deux enfants saisirent avec vigueur la queue de la Comète. Celle-ci annonça en répandant dans l’air un jet de lumière bleutée : Cette fois, c’est le départ. Gi-gi-gi fû, gi-gi fû ! » Ravie de leur avoir joué un bon tour, la comète disparaît aussi vite et les voilà qui tombent à la renverse « dans le vide bleu-noir », traversent un nuage et s’enfoncent dans les eaux profondes de la mer.
    Ils auront beau dire aux étoiles de mer qu’ils sont, eux, de vraies étoiles, elles ne les croiront pas. Comment arriveront-ils à jouer de la flûte comme il se doit quand la nuit se lèvera ?

    L’univers poétique de Miyazawa, qu’il mette en scène araignée, limace et blaireau, vigne sauvage et arc-en-ciel ou encore faucon de nuit, combine une fine observation de la nature et, à la manière d’un fabuliste, une description des comportements humains ou sociaux. Le bien et le mal se trouvent partout, les naïfs sont pris au piège, les fourbes ricanent, mais tout rentre finalement dans l’ordre, c’est la loi du merveilleux. La langue du conteur est appréciée au Japon pour sa musicalité et sa créativité, il a inventé une multitude de noms de personnes, de lieux et surtout de magnifiques onomatopées. Non sans humour.

    Sous-titrée « Fantaisie autour d’une petite mairie », la nouvelle éponyme a pour décor le Sixième Bureau des chats, « dont la principale activité consistait à effectuer des recherches sur l’histoire de ces félins ainsi que sur la géographie. » Le matou noir chef de bureau se fait aider par quatre secrétaires dont le quatrième, Kama, est un chat bistre au  museau et aux oreilles « noirs de suie ». Cette sorte de chats « qui ont plutôt l’air de blaireaux » est détestée par les autres chats, et Kama l’est encore plus par ses collègues à cause de son efficacité et de sa rapidité à apporter les bonnes réponses. Quand il s’agit d’informer un chat de luxe qui se rend dans la région de Behring à la chasse aux souris de glacier – il veut savoir qui sont là-bas les personnages importants – Kama a vite fait de consulter ses registres, à la grande satisfaction de son supérieur : « Le chef, Tobaski, a une haute réputation de moralité. L’éclat de ses yeux est éblouissant, mais il a tendance à dire les choses avec un léger retard. Genzoski, personnage fortuné, a tendance à dire les choses avec un léger retard mais l’éclat de ses yeux est éblouissant. » C’en est trop pour les trois autres secrétaires, qui préparent leur vengeance.

    Je dédie ce billet aux habitants de Louvain-la-Neuve, cité universitaire qui n’a plus de véritable bureau de poste depuis le premier septembre, en espérant qu’il se trouvera un responsable – plus soucieux du service public que le Lion d’une entreprise de plus en plus privée – pour jouer le deus ex machina, à la manière du délicat Kenji Miyazawa.