Dans Une langue venue d’ailleurs (2011), texte antérieur à la trilogie d’Ame brisée, Akira Mizubayashi retrace le parcours qui l’a mené à « habiter » la langue française, langue apprise, étudiée, et surtout passionnément aimée. Né en 1951 « dans une petite ville de province du nord du Japon », il navigue depuis ses dix-neuf ans entre le japonais, la langue de ses parents, la sienne, et le français, également la sienne parce qu’il a décidé de se l’approprier et de s’y installer, par choix.
Avant le début des cours à l’université des langues et des civilisations étrangères de Tokyo, le premier juin 1970 (au lieu du premier avril à cause des événements de 1968-1969 qui l’avaient saccagée), il a profité des deux mois de « liberté totale » pour suivre à la Radio nationale japonaise un cours de français, et le « récital à deux voix » des invités français, Nicolas Bataille et Renée Lagache, l’a enchanté.
L’insatisfaction qu’il ressentait devant « le vide des mots » autour de lui dans la société japonaise – des formules toutes faites, « des mots privés de tremblement de vie et de respiration profonde » – faisait de lui un solitaire. (Petit éloge de l’errance décrit ce conformisme social qui l’étouffait et lui a fait chercher du sens ailleurs.) Un texte du philosophe Arimasa Mori, découvert à la fin du lycée lors d’un examen blanc, sur l’expression authentique, nourrie d’une expérience profonde, lui ouvre la voie : ce philosophe « prit le risque de refaire sa vie, de renaître à une langue qui n’était pas la sienne et à la culture qui en est indissociable ».
La famille était son refuge. Son père à qui il confie son désir d’enregistrer les leçons de français à la radio lui achète un magnétophone (qui coûtait environ le quart de son salaire). Jusqu’à son départ pour la France, Akira Mizubayashi a enregistré ces leçons sur bandes, les passait et repassait, « paroles d’abord entendues, puis reproduites à l’identique dans et par [sa] propre bouche ». Son père, professeur de physique dans un lycée, était très attentif aux études de ses deux fils : l’aîné fut initié à la musique occidentale, au piano puis au violon ; le cadet choisira « cette autre musique qu’est la langue française », un chemin de vie si imprégné par l’influence de son père qu’il écrit : « Le français est ma langue paternelle. »
A rebours des « maux de langue » ressentis au lycée, Akira Mizubayashi, imprégné chez lui d’écoute musicale, s’émerveille de certains opéras de Mozart, Les Noces de Figaro en particulier. Il tombe amoureux du personnage de Suzanne. Ainsi naît sa curiosité pour le XVIIIe siècle et, sous l’influence d’Arimasa Mori, pour Jean-Jacques Rousseau.
En troisième année d’université, encouragé par son père à se présenter à un concours, l’étudiant obtient une bourse d’études en France, pour deux ans, à Montpellier. L’immersion l’enchante : il découvre le français parlé, les tournures familières, la conversation facile avec les autres, sans les codes distants des Japonais vis-à-vis de personnes étrangères à leur famille.
Quand vient le temps des vacances, il décide de ne pas bouger, heureux d’approfondir sa connaissance des lieux, de consacrer du temps à son mémoire sur Rousseau. Il s’inscrit à un cours d’été pour étudiants étrangers : un cours de grammaire « d’une intensité pédagogique assez rare » lui servira plus tard dans son propre enseignement. Heureux de l’intérêt d’Akira, ce professeur lui offrira à la fin une vieille édition du Bon Usage de Grevisse, qu’il conserve sur son bureau.
Il fait aussi la connaissance d’une jeune fille « au foulard rose », Michèle, une angliciste qui réside à la cité universitaire – « le début d’une longue histoire ». Il lit les livres marquants de la critique littéraire (Barthes, Poulet, Richard, Genette, Starobinski). Certaines pages de Jean-Pierre Richard dans Littérature et sensation le touchent beaucoup, à propos des « effets d’ordre musical » dans le plaisir du texte, qui lui rappellent sa jeunesse : « Ma langue paternelle est ainsi devenue un vrai instrument de musique comme le violon l’était pour mon frère. »
Akira Mizubayashi raconte avec simplicité et enthousiasme toute sa formation en France, sa vie entre Paris et Tokyo après Montpellier. Marié avec Michèle, professeur à Tokyo, il compare leurs expériences linguistiques, parle du choix de parler à leur fille Julia-Madoka chacun sa langue d’origine et même de la compréhension étonnante de leur chienne Mélodie dans les deux langues. Une langue venue d’ailleurs est un récit d’apprentissage formidable et l’autobiographie d’un honnête homme qui ne sent ni japonais ni français, une « étrangéité » qu’il revendique.
