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littérature allemande

  • Bêta !

    zweig,la pitié dangereuse,littérature allemande,autriche,pitié,société,souffrance,culture,extrait« Bêta ! Cela aussi, je le comprenais à présent, je savais pourquoi ce mot était venu sur ses lèvres au milieu de cette frénésie du sentiment, tandis qu’elle tendait vers la mienne son étroite et maigre poitrine. Bêta ! oui, elle avait raison de m’appeler ainsi ! Tous ceux qui l’entouraient devaient savoir depuis longtemps. Tous avaient deviné son amour, sa passion, avec effroi, peut-être, et probablement avec un mauvais pressentiment. Moi seul, victime absurde de ma pitié, qui jouais le bon, le dévoué camarade, qui plaisantais sans arrêt, je ne m’étais douté de rien ! Dans une mauvaise comédie le héros reste prisonnier jusqu’à la fin d’une intrigue qu’ont devinée dès le début tous les spectateurs. J’étais dans ce cas-là. A présent – trop tard, hélas ! – une infinité de détails de ces dernières semaines me devenaient clairs. A présent je savais pourquoi elle se mettait en colère quand je l’appelais « enfant », elle qui ne voulait pas être considérée par moi comme une enfant, mais désirée comme une femme. »

    Stefan Zweig, La pitié dangereuse

  • Deux sortes de pitié

    « Il y a deux sortes de pitié. L’une, molle et sentimentale, qui n’est en réalité que l’impatience du cœur de se débarrasser le plus vite de la pénible émotion qui vous étreint devant la souffrance d’autrui, qui n’est pas du tout la compassion, mais un mouvement instinctif de défense de l’âme contre la souffrance étrangère. Et l’autre, la seule qui compte, la pitié non sentimentale mais créatrice, qui sait ce qu’elle veut et est décidée à persévérer jusqu’à l’extrême limite des forces humaines. » Seul roman (par sa longueur) de Stefan Zweig, La pitié dangereuse (Ungeduld des Herzens (Impatience du cœur), 1939, traduit de l’allemand par Alzir Helia) s’ouvre sur cette réflexion qu’on retrouvera vers le milieu du texte, dans la bouche du Dr Condor. 

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    Il s’adressait alors au lieutenant Anton Hofmiller, vingt-cinq ans. Des années plus tard, l’intendant Hofmiller se raconte : « Toute l’affaire commença par une maladresse dont j’étais d’ailleurs excusable, une « gaffe », comme disent les Français. » Fils d’un fonctionnaire de « la vieille Autriche », il vit avec son escadron dans « une petite ville sur la frontière hongroise ». En mai 1914, il remarque dans une pâtisserie « une charmante jeune fille » et apprend du pharmacien qu’elle est la nièce de l’homme le plus riche de la région.

    Son compagnon lui propose de l’introduire chez ce grand propriétaire et bientôt Hofmiller reçoit une invitation à dîner. Un contretemps le retarde et quand il arrive chez les Kekesfalva, une vingtaine de personnes sont déjà à table. Mais le maître de maison se montre très aimable, lui présente sa fille Edith et l’invite à s’asseoir près d’Ilona, la « brune et pétulante nièce de l’autre jour ». Les convives sont des civils élégants, le repas délicieux et le lieutenant enchanté.

    Ilona danse avec lui depuis une heure déjà quand il prend conscience de n’avoir pas encore invité Mlle de Kekesfalva, qu’il ne voit pas dans la pièce. Quand il la trouve, il s’incline devant elle pour lui proposer une danse. « Ce qui se produit alors est affreux. » La jeune fille, choquée, est secouée de sanglots. Il n’avait pas remarqué qu’Edith est paralysée des jambes et ne se déplace qu’avec des béquilles. Epouvanté par sa maladresse, il quitte la maison précipitamment.

    Dehors, il imagine l’indignation des invités et les moqueries à venir de ses camarades. Après une nuit fiévreuse, « une pensée secourable » lui vient le matin : il fait livrer une corbeille de roses coûteuse chez Mlle de Kekesfalva. A midi, son ordonnance lui apporte un remerciement d’Edith et une invitation à prendre le thé chez eux lorsqu’il sera libre. Heureux que tout s’arrange, il se rend dès le lendemain au château. Cette après-midi-là, quand elle se lève pour aller faire ses « exercices d’assouplissement », il découvre l’affreuse manière dont elle se déplace – « Tap tap, toc toc ! encore un pas et encore un autre ».

    Son père lui parle alors du triste sort de sa fille, audacieuse et agile avant cette paralysie survenue cinq ans plus tôt. A présent, elle est devenue hypersensible. Témoin de sa souffrance, Hofmiller perd son insouciance : « j’étais sorti du cercle solide où j’avais mené jusqu’alors une vie calme et tranquille […]. Je voyais ouvert devant moi un abîme du sentiment qui m’attirait étrangement, dont j’étais tenté de mesurer la profondeur. »

    Une voix intérieure lui souffle d’en terminer avec cette affaire, une autre le pousse à retourner là-bas. Une nouvelle invitation le décide : ce soir-là, en forme, il raconte des histoires et fait rire Edith. Il ressent la gratitude de son père et s’étonne de pouvoir rendre quelqu’un si heureux. Bientôt il passe chez les Kekesfalva toutes les fins d’après-midi et le soir, souvent. Cela le change du milieu exclusivement masculin qu’il fréquente depuis l’école des cadets.

    Quand ses camarades le taquinent à ce sujet et voient le bel étui à cigarettes qu’il a reçu chez les Kekesfalva pour son anniversaire, leurs railleries le fâchent : « Ils ne pouvaient pas comprendre cette volupté subtile de la pitié qui s’était emparée de moi comme une sombre passion. » Il saute un jour, mais le lendemain, Edith lui reproche son absence et puis son mensonge pour la justifier : qu’il vienne s’il le veut, sinon qu’il ne vienne pas, mais qu’il lui dise la vérité.

    Le Dr Condor étant le seul médecin à persévérer dans l’espoir d’une amélioration, le père demande au lieutenant de s’entretenir avec lui pour mettre fin à son incertitude : sa fille peut-elle vraiment guérir ou bien agit-il par compassion ? Hofmiller fait la connaissance d’un médecin dévoué qui s’inquiète davantage pour le père que pour la fille. Or le lieutenant trouve ce père si distingué – « le premier vrai gentilhomme hongrois que j’aie rencontré », dit-il.

    Ces mots laissent le Dr Condor pantois. Il raconte au jeune homme qui est vraiment Kekesfalva, « un homme exceptionnel » mais en aucun cas un gentilhomme. Le lieutenant Hofmiller va dorénavant ménager et le père et la fille et s’empêtrer dans des promesses consolatrices mais illusoires. Le Dr Condor le lui reprochera et c’est à ce moment qu’il lui explique les deux sortes de pitié et la patience nécessaire pour venir en aide aux autres.

    Ne voulant décevoir personne, Hofmiller est pris au piège de sa pitié et son désir de s’en dégager ne cesse d’être contrarié par les circonstances. Comme l’écrivait un lecteur passionné de Zweig, « ne s’agit-il pas de la lâcheté qui se déguise en pitié ? » Hofmiller cherche sans cesse l’assentiment des autres, craint avant tout de déplaire, et ses accès de lucidité ne sont pas assez forts pour mettre un terme à une situation fausse. Où le conduira son destin ? C’est ce que raconte la suite de La pitié dangereuse, qu’on imagine dramatique, quelle que soit l’issue.

    Dans un article intéressant (qui la dévoile), Gilbert Ravy estime que « La pitié dangereuse n’est pas qu’un roman d’analyse psychologique. C’est une œuvre de dénonciation dans laquelle Stefan Zweig veut démasquer la plus grande menace qui pèse sur l’homme dans le monde moderne : son incapacité à trouver en lui la force des choix autonomes. Il n’y a pas à cette époque, aux yeux de Zweig, de plus haute valeur que la lutte pour préserver ce qui, précisément, fait défaut au personnage de son roman : la liberté intérieure. » (G. Ravy, La Pitié dangereuse ou la démystification du héros, Austriaca, 1992)

  • Un jour

    stifter,le sentier dans la montagne,nouvelle,littérature allemande,xixe,folie,santé,nature,montagne,bois,bonheur,amour,culture,extrait« A mi-chemin entre la grande falaise et la prairie de la Cloche, se trouvait une large pierre plate sur laquelle Tiburius aimait à se reposer. Là, le sol était sec et sur les grands troncs élancés, le soleil faisait de magnifiques jeux d’ombre et de lumière.

    Un jour, Tiburius aperçut, de loin, quelqu’un déjà installé à sa place favorite. C’était, lui sembla-t-il, une vieille femme comme les peintres en placent souvent dans leurs tableaux de forêts. Quelque chose de blanc, posé à ses pieds, devait être un ballot. En s’approchant, il reconnut son erreur. »

    Adalbert Stifter, Le sentier dans la montagne

  • Le bonheur d'un fou

    Après L’homme sans postérité d’Adalbert Stifter (1805-1868), voici un autre récit court de l’écrivain autrichien : Le sentier dans la montagne (Der Waldsteig, 1845), traduit pour la première fois en français par Germaine Guillemot-Magitot en 1943, quasi un siècle plus tard – c’est le texte réédité par les éditions Sillage. D’autres traducteurs le proposent sous le titre Le sentier (ou Le chemin) forestier.

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     Adalbert Stifter, Im Gosautal, huile sur toile, 1834

    Un de ses bons amis raconte l’histoire de Tiburius, qui l’y a autorisé « dans l’espoir que les extravagants, qui s’entendent si bien à gâcher leur existence par mille sottises, en profiteront ». On disait de Tiburius qu’il était « un original » voire un « fou ». On le disait déjà de son père, un grand extravagant, qui versait toujours dans l’excès, aussi bien pour lui-même que pour ses chevaux ou ses collections. Quant à sa mère, elle le couvait, le gâtait et le protégeait excessivement de tout. Son précepteur et son oncle, un « vieux garçon », ne firent pas mieux.

    Cet oncle criait « Tiburius » pour le sortir de ses rêveries, en réalité son neveu s’appelait Théodore Kneight. Après la mort de ses parents, Tiburius, son nom pour tout de monde désormais, avait hérité de leurs propriétés et de leur fortune. Timide, il s’était offert, au début, de beaux vêtements et tout ce qui lui apportait du bien-être. Ses nouvelles activités – musique, dessin et peinture, lecture et collections diverses –, trop tôt abandonnées, ne l’avaient pas empêché de sombrer dans la mélancolie, puis la maladie. Il repoussait tous les conseils de ses amis et s’enfermait en lui-même.

    Après le récit de ses infortunes, la suite raconte la « résurrection » de Tiburius. On lui a parlé d’un médecin original arrivé dans le pays, et qui tient davantage à jardiner qu’à exercer son métier. Intéressé, Tiburius décide d’aller le voir pour se faire expliquer un passage obscur d’un ouvrage de Haller. Le docteur lui répond puis lui fait « les honneurs de son jardin ». Tiburius prend alors l’habitude d’aller le voir à Querleithen.

    Le jour où il demande au médecin quel remède pourrait soigner son mal, celui-ci lui répond simplement : « Vous marier. Mais auparavant allez faire une cure dans quelque station thermale, c’est là sans doute que vous rencontrerez l’épouse qui vous est destinée. » Tiburius suit son conseil et se rend dans une ville d’eaux d’une vallée alpestre.

    Le sentier dans la montagne, en plus de conter sa métamorphose, est une ode aux bienfaits de la montagne. Très prudent dans ses premières promenades, Tiburius va peu à peu se risquer plus loin sur les chemins et en découvrir un, près d’une falaise rocheuse, qui offre des paysages splendides. Laissant son équipage l’attendre en bas près de sa voiture, il ira de plus en plus loin, si loin qu’un jour il se perdra même. Mais il y fera une belle rencontre.

    Merci à Dominique et à Aifelle qui m’ont donné envie de lire Stifter. Les monts de Bohême et les forêts profondes de sa région natale l’ont enchanté et inspiré. Il était aussi un bon peintre de paysages. Sa propre vie a été plus douloureuse et frustrée que celle de Tiburius. Adalbert Stifter, à travers l’histoire de ce riche hypocondriaque réputé « fou » qui va trouver la guérison et le bonheur sur ce sentier qui mène dans les bois, écrit une ode aux beautés naturelles, aux plantes, à la marche en montagne, à la vie simple.

    Ce « fils d’un tisserand des forêts de Bohême », grand admirateur de Goethe, est devenu à son tour un écrivain important des lettres allemandes du XIXe siècle, admiré de Nietzsche, Hermann Hesse ou Thomas Mann. « Par ce rêve d’une société reposant sur la raison, la beauté et l’humanité, Stifter se sentait un continuateur de Goethe, et il n’a cessé d’affirmer cette parenté, en même temps qu’il proclamait sa volonté de recréer un style classique, « granitique ». Mais la naïveté voulue, la simplicité de son style sont le produit d’un travail inlassable, d’un effort incessant pour vaincre la terreur qui est le sentiment fondamental de son œuvre. » (Encyclopædia universalis)

  • Jusqu'au bout

    Schuhmeister à Clarissa et à son frère :

    Zweig portrait.jpg« Ah oui… je voulais vous dire aussi… en cinquante ans, ce que j’ai fini par apprendre et comprendre, c’est que dans la vie, chacun ne peut faire correctement qu’une chose… une seule, mais il faut la faire jusqu’au bout… Peu importe de quoi il s’agit, personne ne peut se dépasser lui-même, mais seul celui qui construit sa vie sur une seule chose agit correctement. Il suffit que ce soit quelque chose de bien, d’honnête, de propre, qui puisse faire ensuite partie de vous comme votre propre sang… Que les autres la considèrent comme une marotte ou une extravagance, peu importe, pourvu qu’on la considère soi-même comme bonne… Il suffit qu’on puisse servir, servir honnêtement, que l’on soit remercié et félicité ou non… Il faut savoir ce que l’on veut faire et bien mener cette tâche jusqu’à son terme… Il suffit d’avoir quelque chose en quoi l’on croit… »

    Stefan Zweig, Clarissa