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ferme

  • Une visite

    « Depuis son arrivée à la ferme, il sait qu’il lui en coûterait de revenir dans la capitale anglaise. Ce qui le condamne à se séparer d’un certain nombre de ses amis. Une visite à Barnhill demande au minimum deux jours de trajet depuis Londres. Pareil pour le retour.
    perrin,la chambre d'orwell,récit,littérature française,île de jura,barnhill,ferme,1984,dernières années,culture,écriture,extraitLe voyageur doit s’annoncer par courrier bien à l’avance, puis soigneusement préparer son voyage pour que l’arrivée du train à Glasgow en provenance de Londres, et souvent en retard d’une heure ou deux, coïncide avec le départ des ferries de la côte qui ne sont pas, à cette époque, quotidiens. Une fois à Jura, il faut prendre le seul taxi de l’île sur une quarantaine de kilomètres, puis marcher pendant sept ou huit kilomètres à l’allure d’Orwell, qui attend son invité là où finit la route et qui s’est engagé à porter une partie des bagages. Pas de valise, recommande-t-il, uniquement un sac à dos, une ou deux musettes, des bottes en caoutchouc et un ciré. L’invité doit aussi trimballer ce qui manque au foyer, thé, café, farine en particulier.
    « Il n’y avait que les vrais amis d’Eric qui venaient ici pour le voir. » La voix de Kate me revient tel un écho brisant le silence, l’immense silence de Barnhill, bienfaisant, minéral, venu des profondeurs du temps, propre au pays de grands vents et qui vibre, résonne, parfois miaule dans les oreilles. »

    Jean-Pierre Perrin, La chambre d’Orwell

  • Orwell à Barnhill

    Notre monde ne ressemble-t-il pas de plus en plus à celui décrit dans 1984 ? La chambre d’Orwell (2025) de Jean-Pierre Perrin s’ouvre à bon escient sur cette citation de l’écrivain britannique : « Dans les temps de tromperie universelle, dire la vérité devient un acte révolutionnaire ». Publié en 1949, son roman visionnaire a été écrit à Barnhill sur l’île écossaise de Jura, où Eric Blair (1903-1950) a vécu de mai 1946 à janvier 1949 – « trois années entrecoupées de séjours plus ou moins longs dans des sanatoriums écossais. »

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    La ferme de Barnhill, île de Jura, Ecosse

    L’auteur, journaliste et écrivain français, s’est rendu sur cette île en grande partie déserte, au climat venteux et pluvieux, où on lui a dit qu’il n’y avait rien à voir. Il souhaitait rendre compte de cette dernière période de la vie d’Orwell peu explorée par ses biographes, et voir sa ferme à Barnhill. Sur place, c’est Kate Fletcher, la soixantaine, qui en a les clés. Ses parents ont bien connu Orwell quand il vivait là.

    A Londres, Orwell se sentait étouffé par le journalisme et voulait trouver un endroit où on ne viendrait pas le déranger, où il pourrait écrire un nouveau roman, après le succès de La ferme des animaux. En 1945, sa femme, Eileen O'Shaughnessy, est morte d’un cancer de l’utérus, à trente-neuf ans. Ne pouvant pas avoir d’enfants, le couple venait d’adopter un nourrisson, Richard. Les proches d’Orwell s’effrayaient de le voir s’installer dans un endroit si sauvage et « absolument in- at-tei-gna-ble » comme le soulignait l’écrivain.

    L’auteur est allé sur ses pas. « Nous découvrons une vaste combe sauvage tapissée de digitales et de fougères, la ferme dressée comme un récif entre les vagues de collines arrondies, le surplomb de l’océan d’un bleu mystique […] » Comme « hors du temps et du monde », Orwell qui aime la solitude s’installe à Barnhill et prévient ses amis qui voudraient le voir « qu’il faut parcourir les huit derniers kilomètres à pied. »

    En août 1946, il commence à écrire sur sa Remington un roman d’abord intitulé « Le dernier homme en Europe » : « C’était une journée froide et lumineuse d’avril, et les horloges sonnaient treize heures. » (première phrase de 1984). Sa sœur Avril, 41 ans, est venue le rejoindre ; après quelques semaines de vacances, elle a accepté de rester pour s’occuper de la maison et de l’enfant qu’Orwell a ramené de Londres.

    En novembre 1947, un jeune officier démobilisé après avoir perdu une jambe à la guerre, arrive aussi sur les terres de la famille Fletcher comme ouvrier agricole. Puis un ami d’Orwell, vétéran de la guerre d’Espagne et de la Seconde guerre mondiale, Sir Richard Lodowick Rees. « Un petit phalanstère est en cours de constitution. » Orwell écrit beaucoup de lettres, notamment à Sonia Bromwell, une jeune secrétaire qui travaille pour le magazine Horizon – ils ont eu une « aventure sans lendemain » et elle sera le modèle de Julia dans 1984.

    Jean-Pierre Perrin raconte les travaux de l’écrivain au jardin dès son emménagement « à partir d’une jungle folle ». Il souhaite vivre en autarcie : légumes, fruits, poulailler. Une fois par semaine, il marche jusqu’à Ardlussa pour chercher son courrier, les journaux et passer commande à l’épicerie. Parfois il prend la moto, mais le chemin est trop « raboteux ». Ancien élève d’Eton si maladroit dans sa jeunesse, il a appris « au fil des expériences, à tout faire avec ses mains ». Il a aussi un poney, élève une vache, un cochon et des chèvres, chasse les lapins, pas les cerfs – « privilège réservé aux propriétaires de l’île ». Il pêche dans l’océan.

    « Pendant près de trois années, Orwell vivra ainsi, une main sur la machine à écrire, une autre sur le revolver, la herse, la faux, la bêche, la rame ou la canne à pêche, même après que la maladie l’aura durement empoigné. » Sa vie dans l’île est connue grâce aux nombreuses lettres qu’il y a écrites et à ses « domestic diaries », pas vraiment un journal intime, plutôt le journal d’un jardinier.

    Avec les confidences de la descendante des Fletcher de Barnhill, ces textes permettent à Jean-Pierre Perrin de raconter ces années-là tout en rappelant ce qu’Orwell a vécu et écrit avant, ainsi que ses séjours au sanatorium de Cranham. C’est là qu’il corrigera les épreuves de 1984, publié en juin 1949. Le 2 janvier de cette année, il avait dû quitter l’île pour de bon, la tuberculose ayant fait trop de dégâts dans son organisme.

    J’ai été surprise d’apprendre qu’en juillet 1949, non seulement il se réjouissait du grand succès de son roman, mais avait obtenu de Sonia Bromwell qu’elle l’épouse dans sa petite chambre d’hôpital, discrètement, le 13 octobre, quelques mois avant sa mort en janvier 1950. Perrin cite à plusieurs reprises, dans La chambre d’Orwell, l’excellente biographie d’Orwell par Bernard Crick. Ici, en s’attachant aux dernières années de l’écrivain, il nous permet de façon très concrète de l’approcher « dans la fabrique de 1984 ».

  • Cicatrices

    Arenz Le parfum des poires.jpg« Quelle était l’histoire de cette jeune fille ? Elle aurait voulu ne pas y penser, mais c’était impossible. Sally était là, et son histoire avec. Il y avait les cicatrices sur ses jambes. Certains avaient des cicatrices visibles, d’autres à l’intérieur. Avait-elle des frères et sœurs ? Elle secoua la tête. Non. Ne pas poser de questions. Il valait toujours mieux ne pas connaître l’histoire. Chaque question et chaque réponse serait un nouveau fil tendu entre la jeune fille et elle. Quand on savait tout de quelqu’un, on le tenait au bout d’un millier de fils.
    Comme son père la tenait. »

    Ewald Arenz, Le parfum des poires anciennes

  • Variétés anciennes

    Le titre du roman d’Ewald Arenz (°1965), Le parfum des poires anciennes (Alte Sorten, 2019, traduit de l’allemand par Dominique Autrand, 2023), me rappelle irrésistiblement la nostalgie qu’avait maman du verger de son enfance et des « variétés anciennes » (traduction littérale) de poires, de pommes, de prunes… Elle était née en septembre et c’est justement la saison à laquelle commence l’histoire, un premier septembre (début à lire en ligne).

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    Emile Claus, Etude pour Le Verger

    D’abord, on découvre Liss sur son vieux tracteur, savourant cette belle journée de la fin de l’été, puis Sally, descendue en colère de la voiture qui l’avait prise en stop. Elle râle sur le conducteur qui l’avait « soûlée avec ses questions », sur la « putain de chaleur » et même sur le paysage de campagne : « Putain ! Tout était tellement pittoresque qu’elle avait du mal à se retenir de hurler. Elle aurait adoré s’accroupir en pleine rue et pisser. Juste pour faire un truc dégueu. » Voilà qui campe le personnage.

    Juste au moment où Liss n’arrive pas à dégager une roue de la remorque coincée dans le fossé, elle aperçoit la fille qui marche avec un sac à dos sur le chemin et l’appelle : « Tu peux me donner un coup de main ? » Pas un ordre, juste une « vraie question » pour Sally, de celles où on répond oui ou non, simplement. Alors elle vient en aide à cette femme qui parle calmement, indique les gestes à faire, sans plus. « Si tu veux, tu peux dormir dans ma ferme. »

    Ainsi commence le récit d’une relation imprévue entre la fermière et la jeune fille. Au réveil, le lendemain, celle-ci trouve la cuisine propre et rangée. Sur la table, une assiette, une tasse et un saladier couvert, une théière tiède. Dans la salade de fruits, elle goûte un morceau de poire, lui trouve « un léger goût d’épice » qui lui plaît. Le tracteur n’est plus là, la maison vide semble beaucoup trop vaste pour une femme seule. Que fait Liss dans cette grande ferme, un chouette endroit où Sally se sent en paix ?

    Les deux femmes vont cohabiter quelque temps, elles s’observent et s’interrogent. Liss se souvient de Sonny, le garçon rieur qui l’avait agacée à leur première rencontre, séduite plus tard. Sally, qui a laissé son téléphone à l’endroit d’où elle s’est échappée, savoure le fait qu’au cinquième jour, on ne l’ait pas encore retrouvée. Le travail ne manque pas à la ferme, elle aide Liss à récolter les pommes de terre. Quand la fatigue se fait sentir, que ça se met à ressembler à une forme de thérapie par le travail, elle lâche tout et fonce vers la forêt. Liss la suit des yeux et se souvient de son père : « Quand on ne travaille pas, on ne mange pas. »

    Mais la fermière qu’elle est devenue apprécie la présence de la jeune fille, qui a rendu ses journées « plus longues et leur passage plus sensible ». Elleest revenue le soir même. La première fois qu’elles prennent le petit déjeuner ensemble, Sally a mis un short et Liss remarque les cicatrices sur ses cuisses, sans rien dire. La fille le remarque, elle s’était scarifiée pour décompter les jours. Après avoir lu dans le journal que Sally est recherchée depuis sa fuite d’un centre de soins, elle lui suggère d’envoyer un message à quelqu’un, pour rassurer ses proches, ou au moins d’écrire une lettre, à poster où on veut, sans laisser de trace. Comme Sally apprécie le goût des poires, Liss lui parle des variétés anciennes, d’un vieux verger qu’elle lui montrera.

    Peu à peu, on en apprend plus sur ce que ces deux personnages ont vécu et sur les raisons pour lesquelles elles préfèrent vivre seules. Ni Liss ni Sally n’aiment les questions personnelles, ni d’être jugées. Au fil des jours, elles prennent goût à leurs journées de travail en commun. Sally est épatée par tout ce que sait faire Liss et son aide est bienvenue pour les innombrables tâches manuelles. Elle qui est si secrète aimerait savoir comment et pourquoi Liss mène une vie si solitaire.

    Ewald Arenz mêle au récit de leur amitié naissante une description précise de la vie à la campagne où l’on s’occupe des poules et des abeilles, des vignes et des arbres fruitiers... Il y a toujours quelque chose à faire. Sally aime particulièrement la manière dont tous ses sens sont sollicités au cours des journées à la ferme ou aux alentours. Bien sûr, tout se sait dans un village. La jeune fille n’échappera pas très longtemps aux recherches. 

    Le grand succès du Parfum des poires anciennes, à présent disponible en poche, est mérité. Sans mièvrerie, l’auteur diffuse tout du long une approche bienveillante des deux personnages. Ce n’est pas un roman sociologique, plutôt le récit d’une rencontre. Malgré des désaccords parfois très vifs, Liss et Sally trouvent l’une avec l’autre une manière plus positive de regarder leur vie et d’apaiser les tensions encore vives de leur passé.

  • Fenêtres

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    Dedans, dehors.

    Les fenêtres sont à la fois frontières et passerelles.

    Elles laissent entrer la lumière.

    Elles ouvrent l’espace.

     

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    Quelqu’un m’a dit un jour :

    un tableau doit être une fenêtre,

    le regard doit pouvoir y entrer.

    Parfois la fenêtre est un tableau.

      

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    Près de la fenêtre, on écrit, on coud,

    on travaille, on lit

    – ou bien sous la lampe.

    Lumière du jour.

    Lumière du soir.

     

     

     

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    Je lève les yeux vers la fenêtre :

    je suis ici,

    je suis ailleurs.

     

    Photos prises à La Granja (mai 2016)