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roman d'apprentissage

  • Du pouvoir

    meg wolitzer,les intéressants,roman,littérature américaine,roman d'apprentissage,new york,études,art,créativité,amour,amitié,culture« Ethan ? Il se moquait du pouvoir. Il portait des T-shirts Félix le chat et Gepetto et il continuait à dessiner dans des carnets à spirale. Posséder du pouvoir, c’était différent. Aucun d’eux n’était censé avoir du pouvoir, ce n’était pas une chose à laquelle ils avaient aspiré. Ils n’avaient pas aspiré à gagner de l’argent non plus, mais dans ce domaine, Jules et Dennis appartenaient désormais à une minorité. Lentement, le mouvement qui s’éloignait de la créativité et se rapprochait de la création d’argent devenait de plus en plus visible. »

    Meg Wolitzer, Les Intéressants

  • Les Intéressants

    Meg Wolitzer offre avec Les Intéressants (2013, traduit de l’anglais (américain) par Jean Esch, 2015) un gros roman sur six protagonistes qui se surnomment ainsi, « les Intéressants », lors d’un camp d’été à Spirit-in-the-Woods quand ils ont quinze, seize ans. Rien ne prédestinait Julie Jacobson à ce genre d’endroit où l’on mise sur la créativité – elle y est grâce à une bourse et à sa prof d’anglais qui la voyait se morfondre depuis la mort de son père au début de l’année. Elle n’en revient pas quand Ash Wolf, un soir, dans leur tipi de filles, l’invite à l’accompagner pour rejoindre « les autres ». C’est Julie qui raconte leur histoire.

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    En cet été 1974 où la publication des Hommes du Président va bientôt amener Nixon à démissionner, les autres se connaissaient déjà. Julie se sent d’abord extérieure au petit groupe quand Ash l’emmène dans le tipi de garçons où se trouvent Goodman Wolf, son grand frère, Ethan Figman, Cathy Kiplinger, et Jonah Bay, le fils de la chanteuse folk Susannah Bay, des adolescents « tous originaires de New York », le « noyau chaud » du camp qui rassemble des jeunes aux dons artistiques.

    Goodman, plus d’un mètre quatre-vingts, veut devenir architecte mais paraît assez indolent. Si Julie le trouve moins spectaculairement beau que sa sœur, moins soigné, il n’en est pas moins séduisant. Ash et lui fréquentent ce camp depuis leurs douze ans et y jouent un rôle essentiel. Goodman adore Günther Grass, Ash préfère Anaïs Nin. Julie, une fille dégingandée à la peau claire, est mortifiée de la « tête de caniche et de fleur de pissenlit » que lui font ses cheveux permanentés, une idée de sa mère. Ethan n’a pas non plus de physique avenant ; trapu, de l’eczéma sur les bras, il garde toujours sa chemise et, à la piscine, passe son temps à interroger Old Mo Templeton qui a travaillé avec Walt Disney.

    Ethan propose un joint à Julie et s’intéresse à elle. Les parents Figman se sont séparés, rien à voir avec les brillants parents Wolf, un banquier d’affaires et son épouse qui s’intéresse à l’art. Les premières fois que Julie prend la parole ce soir-là, ses remarques décalées plaisent à la petite bande : la banlieusarde insignifiante récolte des hurlements approbateurs. C’est Ash, qui deviendra sa meilleure amie pour la vie, qui la rebaptise alors : « Bravo, Jules ! »

    Une animatrice va bientôt les surprendre, les filles doivent retourner dans leur tipi. Ethan Figman les suit et propose à Jules de lui montrer « le contenu de son cerveau » : dans l’atelier d’animation, ses dessins punaisés partout révèlent un garçon « anormalement doué ». Quand ses parents se disputaient, il imaginait son personnage Wally Figman entrer en rapetissant dans une boîte à chaussures sous son lit, un monde parallèle, la planète Figland ; il en a même fait un dessin animé aux dialogues « à la fois brillants et idiots ». Jules est stupéfaite de tant d’originalité. Ethan, ravi de sa réaction, cherche à l’embrasser, mais elle le repousse. Déçu, le garçon ne se décourage pas : « Passe plus de temps avec moi et on verra ce que ça donne. »

    C’est le premier de ces « moments d’étrangeté », comme dit Ash, quand un grand moment survient qui ne ressemble pas du tout à ce qu’on croyait. Jules est heureuse de parler avec cette fille qui la comprend – pas comme sa sœur – et Ash apprécie que cette fille drôle et gauche, qui voudrait devenir une actrice comique, soit si enthousiaste. « On devrait toutes essayer de faire ce qu’on a envie de faire dans la vie » dit Jules, qui se sent « quelque part sur un axe entre Ethan et Ash, un peu écœurante, un peu désirable, pas encore réclamée par un côté ou l’autre. »

    Nous voici à la page 38 de ce roman de 594 pages qui plaira certainement aux étudiants des années 1970 comme aux autres : roman d’apprentissage, amitiés pour la vie, amours compliquées, jeunes qui cherchent leur voie dans un monde qui ne ressemble pas forcément à ce camp d’été où tout s’offrait à eux librement. Vont-ils réussir à vivre à la hauteur de leurs rêves ? Ethan le surdoué, probablement ; pour les autres, ce sera moins facile.

    Meg Wolitzer s’attache à tous ses personnages, qu’elle suit sur une quarantaine d’années. Née en 1959, elle a leur âge. Raphaëlle Leyris a écrit dans Le Monde que « le fait qu’elle soit une écrivaine décortiquant la vie intérieure de ses personnages, et les liens entre eux – le mariage, l’amitié, la famille –, ne lui permet pas d’obtenir un statut littéraire à la hauteur de son talent, en dépit du succès des Intéressants, qu’une couverture éclatante de couleurs contribua à faire passer pour une sympathique saga à lire à la plage, quand il était bien plus que cela. »

    Comment rester fidèle à soi-même, intéressant ou pas ? La romancière américaine analyse finement ce qui se passe en soi et avec les autres quand on cherche à devenir la personne qu’on voudrait être. Bien des choses diffèrent entre ceux qui vivent dans les beaux quartiers de New York et ceux qui habitent un petit appartement sans ascenseur, mais chacun a ses problèmes et doit se débrouiller pour aller de l’avant, dans le domaine de l’art ou dans un autre. 

  • Eloignement

    Mann Poche 2.jpg« Hans Castorp intervint ici. Avec le courage de l’ingénuité, il se mêla à la conversation et observa en regardant en l’air :
    « Eloignement, contemplation ! Ce sont des mots qui signifient quelque chose, qu’on entend volontiers. Nous vivons ici dans un éloignement assez considérable, il faut le dire. Nous sommes étendus à cinq mille pieds d’altitude sur nos chaises longues particulièrement confortables, et nous regardons le monde et la créature, et nous nous faisons toutes sortes d’idées. Si j’y réfléchis et si je m’efforce de dire la vérité, le lit, je veux dire la chaise longue, m’a en dix mois plus avancé et m’a donné plus d’idées que le moulin en pays plat, pendant toutes ces années passées ; c’est indéniable. »
    Settembrini le regarda de ses yeux noirs au scintillement attristé.
    « Ingénieur, dit-il oppressé, Ingénieur ! »
    Et il prit Hans Castorp par le bras et le retint un peu, en quelque sorte pour le convaincre derrière le dos de l’autre, dans le privé.
    «
     Combien de fois vous ai-je dit que chacun devrait savoir ce qu’il est et penser comme il lui sied. L’affaire de l’Occidental c’est, en dépit de toutes les propositions du monde, la Raison, l’analyse, l’action et le Progrès, non pas le lit, où se vautre le moine. »
    Naphta avait écouté. Il parla en se retournant vers eux :
    « Le moine ? Ce sont les moines qui ont cultivé le sol européen ! C’est grâce à eux que l’Allemagne, la France et l’Italie ne sont plus des forêts vierges et des marécages, mais sont couvertes de blé, portent des fruits et produisent du vin. Les moines, monsieur, ont très bien travaillé. »

    Thomas Mann, La montagne magique

    En couverture du tome 2, Charles Aznavour dans le rôle de Naphta
    dans La Montagne magique, un film de Hans W. Geissendörfer (1982)

  • Le roman du temps

    Le second tome de La Montagne Magique refermé, à regret, je reviens sur quelques scènes inoubliables racontées par Thomas Mann dans la suite du temps passé par Hans Castorp – non pas trois semaines comme prévu, mais des années – au sanatorium international Berghof dans les Alpes suisses. Le temps de s’intéresser à la botanique, à la médecine, aux astres et au mystère de la vie.

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    Hans (Christoph Eichhorn) et Clawdia (Marie-France Pisier) dans La Montagne magique,
    un film de Hans W. Geissendörfer (1982) Photo IMDb

    Dès le premier regard vers Clawdia Chauchat, une Russe mariée qui revient régulièrement au Berghof, seule, Hans est tombé amoureux d’elle. De sa place à une autre table, il épie ses faits et gestes. Quelqu’un lui a dit un jour qu’elle posait pour le conseiller Behrens – le médecin-chef peint en amateur. Quand Hans exprime le désir de voir ses œuvres, Behrens l’invite avec son cousin dans son appartement privé où ses toiles sont accrochées partout. Hans prend le temps de les examiner, même s’il a repéré aussitôt le portrait qu’il souhaitait découvrir. Une belle scène où la conversation et les gestes se déploient sur deux registres, celui de l’échange amical et celui du tumulte intérieur. Ses deux compagnons le devinent, tout en jouant le jeu.

    Un soir de Mardi gras, où tout est fait au Berghof pour procurer aux résidents l’atmosphère plaisante et licencieuse du carnaval, va enfin rapprocher Hans et Clawdia (en robe de soie) dans un véritable tête à tête : s’y confirment la prégnance du souvenir d’un certain Hippe, qui fascinait Hans à l’école, et la ressemblance entre Clawdia et lui (déjà suggérée précédemment). Cet échange intense hantera le jeune homme, d’autant plus que Mme Chauchat lui annonce son départ prévu pour le lendemain.

    Les répétitions, les variantes et les leitmotivs sont fréquents dans ce grand roman sur le temps – le narrateur revient souvent sur son thème principal : « Peut-on raconter le temps en lui-même, comme tel et en soi ? Non, en vérité, ce serait une folle entreprise. » L’organisation des journées, des semaines, le retour des fêtes du calendrier, les arrivées, les départs, les décès, tout contribue à cette structure cyclique qui fait de la vie au sanatorium une expérience si différente de la vie ailleurs, à moins qu’elle en soit la vertigineuse figuration.

    Hans aime discuter avec Settembrini, le pédagogue, l’humaniste, et trouve un nouvel aiguillon dans les controverses qui opposent celui-ci à Naphta, un petit homme laid mais bien vêtu, formé chez les Jésuites (il occupe au village l’autre appartement dans la maison du tailleur où Settembrini s’est installé sous le toit). L’« enfant gâté de la vie », comme l’appelle son mentor, est passé de l’écoute à une participation de plus en plus assurée aux débats philosophiques, qui prennent davantage d’importance dans le second tome. Mann présente ainsi dans La montagne magique l’état d’esprit et « la problématique spirituelle de l’Europe dans le premier quart du XXe siècle » (France Culture).

    Autre séquence inoubliable, une promenade solitaire en ski. Malgré le règlement qui interdit aux curistes de skier, Hans se décide un jour à acheter tout le matériel qu’il dépose chez le tailleur. Settembrini a beau lui conseiller la prudence, dès que le jeune homme skie avec plus d’assurance, il va s’échapper une après-midi, vêtu d’un simple chandail, et se laisser griser par l’atmosphère, la glisse, jusqu’à ce qu’une tempête de neige l’égare dans des visions fantasmagoriques.

    Une scène formidable a lieu peu après le retour de Mme Chauchat au Berghof : à la stupéfaction de Hans Castorp et pour son malheur, elle s’est réinstallée au sanatorium en compagnie de Mynheer Peeperkorn, un planteur de café à Java, un Hollandais imposant, quoique fiévreux. Grand mangeur et gros buveur, Peeperkorn va improviser une « bacchanale » pour fêter les retrouvailles de Clawdia avec ses anciennes connaissances jusque tard dans la nuit.

    Nous écouterons les battements du cœur de Hans, nous l’observerons qui s’efforce de faire bonne figure auprès du couple ou de modérer les oppositions entre Settembrini et Naphta qui se disputent la mission d’éveiller son intelligence. Avec lui, nous sentirons un glissement dans l’atmosphère du Berghof où l’on se livre bientôt à la musique (Behrens a offert un phonographe), voire, pour certains, au spiritisme (une jeune Danoise qu’on dit médium).

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    S’il est facile de se détacher de la marche du monde une fois qu’on réside au sanatorium, d’où le souci de Settembrini d’en faire comprendre les enjeux à Hans Castorp, certains arrivants apportent avec eux les tensions du monde d’en bas. L’atmosphère change insensiblement. Mais pour arracher Hans à la montagne magique où il se plaît « à rêver et à gouverner les ombres spirituelles des choses », il faudra un « coup de tonnerre ».

  • Un peu méchant

    Mann-Thomas-La-Montagne-Magique-tome 1 Poche.jpg« – Ha ha ha, je vous trouve un peu caustique, monsieur Settembrini.
    – Caustique ? Vous voulez dire : méchant ? Oui, je suis un peu méchant, dit Settembrini. Mon regret c’est que je sois obligé de gaspiller ma méchanceté à des sujets aussi misérables. J’espère que vous n’avez rien contre la méchanceté, mon cher ingénieur. A mon sens, c’est l’arme la plus étincelante de la raison contre les puissances des ténèbres et de la laideur. La méchanceté, monsieur, est l’esprit de la critique, et la critique est à l’origine du progrès et des lumières de la civilisation. » Et tout aussitôt, il commença de parler de Pétrarque, qu’il nomma « le père des temps nouveaux ».
    « Il est temps que nous allions à la cure de repos », dit Joachim avec sagesse. »

    Thomas Mann, La montagne magique

    En couverture du tome 1, Christoph Eichhorn dans le rôle de Hans Castorp
    dans La Montagne magique, un film de Hans W. Geissendörfer (1982)