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littérature hongroise

  • Scandale

    krasznahorkai,le baron wenchkeim est de retour,roman,littérature hongroise,hongrie,société,culture« Scandale à la gare, écrivez ça ! dit le rédacteur en chef aux journalistes qui se tenaient devant lui, le vrai scandale n’est pas dans les discours, même si on peut en dire quelques mots, cela ne ferait pas de mal au maire d’apprendre ce que l’opposition pense de lui mais, écoutez-moi, le vrai scandale, c’est cette pauvre Marika, en effet, que s’est-il passé ? demanda-t-il en écartant les bras, ce qui s’est passé, c’est que monsieur le baron n’a même pas remarqué le prétendu grand amour de sa vie, moi, je me tenais juste à côté, et j’ai tout vu, ils ont obligé cette pauvre femme à attendre jusqu’à la fin […]
    bref, quand il
    [le maire] lui a annoncé qu’ils allaient le conduire au château en calèche, c’est seulement à ce moment-là qu’il s’est souvenu de Marika, qu’elle était là, et qu’il ne l’avait toujours pas présentée, et alors il lui a dit, mot pour mot, écrivez-le ! cher monsieur le baron, voici Marika, sur quoi, poursuivit le rédacteur en chef en levant énergiquement son index, avec lequel il balaya ensuite l’air d’un geste las, comme pour y chasser un grain de poussière, le baron a hoché la tête et n’a même pas accordé un seul regard à cette pauvre femme, il est passé à côté d’elle comme un somnambule  […] »

    László Krasznahorkai, Le baron Wenckheim est de retour

  • Le fameux baron

    Depuis Petits travaux pour un palais, je découvre dans le désordre l’œuvre de László Krasznahorkai. Le baron Wenckheim est de retour (2016, traduit du hongrois par Joëlle Dufeuilly, 2023) s’ouvre en guise d’« avertissement » sur le long monologue d’un chef d’orchestre aux musiciens, du pur Krasznahorkai, penseront les lecteurs habitués à ses longues phrases. Il leur conseille de ne rien dire mais de maîtriser leurs instruments, de les faire parler, « de leur faire représenter quelque chose ».

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    Voici un cabanon « protégé du monde extérieur » par un panneau de polystyrène, où un homme regarde si la fille qui se tient à trente mètres et qui soulève un écriteau au-dessus de sa tête dès qu’elle aperçoit son père a levé le camp ou non. Il a envie de hurler contre les journalistes qu’elle a entraînés là avec elle, cette « morveuse » qui le traite d’« ordure », mais s’efforce de garder son calme. Toute la ville parle de ce qui se trame dans la Ronceraie entre « le professeur, un homme autrefois renommé mais qui avait complètement perdu la tête » et sa fille arrivée à l’improviste – il a fini par leur tirer dessus.

    Ajoutons une bande de motards avides d’animation et se faisant appeler les « Forces locales, dans ce pays où régnait un chaos total, où plus rien ne fonctionnait dans la capitale, au Parlement, dans les tribunaux, dans la police, et dans l’administration ». Ce professeur expert dans les mousses « n’aimait personne et personne ne l’aimait, et cela lui convenait parfaitement », il se sentait impuissant contre la bêtise humaine et avait abandonné ses recherches scientifiques après avoir aperçu de sa fenêtre une longue file de gens qui attendaient l’ouverture du Penny Market, parce que « les tomates en grappe et la bouteille d’un demi-litre de Coca-Cola y étaient en promotion ». Cela l’avait rendu fou, en plus du souhait de la ville de faire de lui un citoyen d’honneur.

    Sa cuisinière, qui connaît sa cachette, lui a apporté une tarte de sa spécialité pour l’avertir du grand événement : le retour imminent du baron Wenckheim par le train de Budapest. On attend impatiemment cet homme parti vivre en Argentine et désireux de revoir son pays natal. (En fait, il est ruiné par ses dettes de jeu. Sa famille a réussi à lui épargner la prison ou l’hôpital psychiatrique et s’est chargée de rapatrier ce vieil homme très maigre et très grand, à l’air bizarre.)

    Déjà dans le train, on essaie de s’approcher de lui par curiosité. Le bouche à oreille laisse entendre que grâce à son retour, la prospérité va revenir et tous les problèmes sociaux se régler. Le maire de sa ville lui organise un accueil triomphal à la gare, avec la chorale des femmes, la bande de motards comme escorte et une vraie calèche tirée par quatre chevaux pour l’emmener dans un château devenu orphelinat qu’on s’est empressé de vider pour l’y loger. Marietta, son amour d’enfance, jouera un rôle de premier plan à la gare.

    Résumer ce roman est une gageure. Non seulement l’histoire est abracadabrante, mais le point de vue, le narrateur change tout le temps, sans transition, d’un paragraphe à l’autre. Chacun ou chacune raconte tout ce qui lui passe par la tête, dans un style parlé et familier, sauf le baron, apeuré et quasi silencieux. Lire ce récit à la fois réaliste et fantaisiste implique de se laisser captiver par une logorrhée souvent cocasse et excessive. Il faut de la patience pour le suivre.

    Chaque séquence se déroule comme au ralenti, en détail, avec des incidentes, des redites ; les coq-à-l’ âne incessants empêchent l’intrigue d’avancer. De nombreux éléments loufoques participent au spectacle de cette dégradation tant politique que sociale. « Le comique des situations et des personnages se marie à l’écœurement face au monde tel qu’il est dans un pays – le sien – que l’écrivain sarcastique juge à la dérive. » (Nicolas Weill dans Le Monde)

    J’aurais voulu souscrire à l’entrée en matière de l’article de Maurice Mourier : « Vous tenez entre les mains un chef-d’œuvre qu’il vous a été impossible de quitter avant son ultime vocable, que faites-vous ? Chez moi, la tentation est grande de renvoyer les lecteurs, que je souhaite innombrables, à la toute dernière ligne des Chants de Maldoror : « Allez-y voir vous-même, si vous ne voulez pas me croire », avant de prendre un repos bien gagné après avoir été bercé/ballotté, enchanté/écrasé par les longues déferlantes d’une prose enlevée loin des trivialités du quotidien par la monstrueuse puissance de l’imagination. » (En attendant Nadeau)

    Mais… Contrairement à La mélancolie de la résistance ou au Dernier loup, d’une centaine de pages, Le baron Wenckheim est de retour en compte près de six cents. Je n’écris ici que sur des livres que j’ai appréciés et lus jusqu’au bout. Cette fois, je l’avoue, je n’ai pas tenu au-delà de la moitié de ce roman au déroulement quasi démentiel. Krasznahorkai y livre à la fin (sur sept pages) sa « bibliothèque de partitions », une liste inachevée des matériaux utilisés pour l’écrire. Un roman à reprendre un jour pour le terminer. En voici un compte rendu plus encourageant d’une lectrice passionnée par l’écrivain hongrois, prix Nobel de littérature (Book’ing).

  • Valuska

    Krasznahorkai Az ellenállás melankóliája.jpg« Il errait insouciant dans ce paysage désolé, entre ces groupes d’hommes, entre ces autobus et ces voitures abandonnés à leur sort, comme il errait insouciant dans sa vie, telle une minuscule planète qui, sans chercher à comprendre la gravitation à laquelle elle est soumise, n’éprouve que du bonheur de pouvoir participer, ne fût-ce que d’un souffle, à un mécanisme si paisible et si bien réglé. »

    László Krasznahorkai, La mélancolie de la résistance

  • Chaos, Krasznahorkai

    Comment décrire mon sentiment à la lecture de La mélancolie de la résistance de László Krasznahorkai (1989, traduit du hongrois par Joëlle Dufeuilly, 2006) ? Dans Arts Libre (11/2), Geneviève Simon cite un extrait du dernier livre de Julian Barnes, qui pourrait convenir : « Si l’humanité ne peut supporter trop de réalité, je soupçonne qu’elle ne peut pas supporter non plus trop de savoir sur elle-même. Nous ne pouvons vivre sans tourment – ou « heureux » –, me semble-t-il, qu’en limitant consciemment ou non notre savoir et notre réalité. Trop de l’un ou de l’autre pourrait nous rendre fous. Nous comprenons cela et, avec une prudente horreur, nous fermons les portes sur nous-mêmes. »

    Krasznahorkai La mélancolie de la résistance Folio.jpg

    Dès le début du roman, l’écrivain hongrois installe une atmosphère de chaos : un train de voyageurs n’est pas arrivé, « deux simples wagons équipés de banquettes en bois vétustes » sont remis en service pour permettre aux gens d’arriver à destination. Tout est bouleversé dans la région, les habitants s’y sont résignés : « l’avenir était insidieux, le passé révolu, le fonctionnement de la vie courante imprévisible ».

    Mme Pflaum a trouvé une place assise près de la fenêtre dans le sens de la marche. Elle aspire à retrouver son appartement, ses meubles, ses plantes, ses bibelots, son refuge. Quand elle découvre le regard lubrique d’un homme mal rasé et puant l’alcool sur sa poitrine, elle ressent effroi et dégoût, finit par quitter sa place pour échapper à la grossièreté – le voyage tourne au cauchemar.

    Enfin elle peut descendre à son arrêt, mais l’éclairage de la ville s’éteint. Elle se dépêche dans les rues vides, a peur d’être suivie, découvre un convoi énorme : des forains annoncent une attraction fantastique, ils ont une baleine dans leur remorque. Une fois chez elle, Mme Pflaum, deux fois veuve, est rassurée. Le calme à peine retrouvé, on sonne chez elle. Ce n’est pas son fils Valuska qu’elle a chassé, c’est Mme Eszter, que Mme Pflaum et ses amies évitent et qu’elle compte bien renvoyer. « Les choses se passèrent autrement. »

    Krasznahorkai déroule son texte sans alinéas sur plusieurs pages, ce qui entraîne le lecteur dans un continuum envoûtant. Chaque nouvelle séquence reprend les derniers mots de la précédente. Donc ici : « Les choses se passèrent autrement et ne pouvaient se passer autrement, car Mme Eszter savait pertinemment à qui elle avait affaire […]. » On change alors de point de vue.

    Mme Eszter parvient à s’imposer chez Mme Pflaum dont elle méprise le bien-être et le confort douillet. Elle veut son appui pour décider Eszter – sans lui, « la ville était imprenable » – à appuyer sa campagne « COUR BALAYEE, MAISON RANGEE ». Ils vivent séparés, son mari ayant besoin de calme et de solitude pour travailler, et elle se sert de Valuska, « le disciple et petit protégé d’Eszter, cet incurable crétin », pour transporter le linge de son mari qu’elle s’est résolue à laver, « au vu et au su de toute la ville ». Mme Pflaum refuse immédiatement.

    Le gel précoce, sans neige, et divers incidents étranges inquiètent les habitants de la ville de plus en plus délabrée. Dans la nuit, un peuplier géant tombe contre une façade, nouveau signe de « l’effondrement de l’ancien monde ». En marchant, Mme Eszter « était redevenue elle-même : résolue, invulnérable, équilibrée et pleine d’assurance ». Elle compte bien jouer un rôle décisif dans le « nouvel ordre » qui va succéder à  ce monde ancien en faillite et en tirer profit. L’arrivée des forains est une première victoire pour elle, qui a réussi à convaincre le Conseil de la ville de les accueillir.

    Valuska et Eszter sont les protagonistes des Harmonies Werckmeister, la partie principale du roman. Valuska, le postier boiteux, le pilier de café, est passionné par le soleil, la terre, la lune. Il regarde tantôt le ciel, avec des yeux « ravis», tantôt le sol. Chez lui, il trouve Mme Eszter et accepte sa mission : apporter une valise de vêtements chez son mari, chez qui elle a l’intention de retourner vivre. Valuska est éperdu d’admiration pour Eszter, « savant exceptionnel, auteur de recherches musicales », qui lui joue du Bach chaque après-midi pendant une demi-heure.

    Eszter, « entouré de la plus grande considération générale », est indifférent à tout ce qui se passe en ville. Affaibli par sa vie recluse, il s’habille tout de même avec soin. Chaque jour, il parle et Valuska l’écoute, puis lui raconte « ses visions cosmologiques ». Eszter voit en lui non pas un « simple d’esprit » mais un homme pur et généreux, d’un « angélisme » détonnant dans ce monde. Il a chassé sa femme, bête et assoiffée de pouvoir, pour avoir la paix, « rester au lit » et « du matin au soir, composer des phrases comme autant de variations « sur une même et triste mélodie » ».

    Son pessimisme est profond : « Nous avons totalement échoué dans notre façon d’agir, de penser, d’imaginer, et même dans nos piètres efforts pour comprendre les raisons de cet échec. » Ce maître en mélancolie finira tout de même par devoir sortir et découvrira la réalité de sa ville couverte de détritus. Valuska surprend des discussions entre des hommes qui traînent sur la place près des forains, décidés à tout saccager. Au long récit haletant de la nuit épouvantable qui va changer leur vie à tous succédera une dernière partie crépusculaire, pour ne pas dire plus.

    La mélancolie de la résistance est un récit sombre et troublant. Impossible d’en indiquer toutes les facettes comme de tout voir de la baleine. Nous suivons l’histoire à travers les yeux de personnages tantôt veules ou avides, tantôt courageux et touchants, sans parler de ceux qui attisent la violence ou se laissent emporter dans son mouvement. Ce qui illumine néanmoins ce tableau terrible d’une ville livrée au chaos et m’a rappelé, d’une certaine façon, le lien entre Raskolnikov et Sonia dans Crime et châtiment, c’est la magnifique relation entre György Eszter et János Valuska, si dissemblables. Krasznahorkai, un « vrai Nobel de littérature ».

  • Au préalable

    lászló krasznahorkai,le dernier loup,récit,littérature hongroise,estrémadure,loup,voyage,écriture,culture« […] en attendant, ils montèrent à bord d’une jeep, afin de se rendre à l’endroit, annonça José Miguel, qui lui lança des regards tout en conduisant et éleva la voix pour couvrir le bruit du moteur, à l’endroit où le dernier loup a péri, a péri ?! et il ordonna d’un signe à l’interprète de demander à José Miguel de confirmer ses propos, oui, répondit avec sa concision habituelle le garde-chasse, nous irons là où le dernier loup a péri, mais au préalable je vais vous montrer l’endroit où les derniers loups ont été abattus, quoi ?! s’exclama-t-il en bondissant sur son siège, les derniers loups, s’étonna lui aussi le barman, mais de quoi parle-t-il ? demanda-t-il en se tournant vers le siège arrière, autrement dit vers l’interprète, et José Miguel leur apprit alors que le mâle qu’ils avaient vu le matin même dans la vitrine de Dominguez Chanclón n’était pas réellement le dernier loup, cette histoire avait eu lieu en 1985, en février si sa mémoire était bonne, or, après cette date, précisa José Miguel avec son phrasé espagnol saccadé, sur le territoire de la finca dite La Gegosa, une meute entière de loups avait été abattue, entre 1985 et 1986 pour être précis, et à cet instant il freina brusquement, et manœuvra pour se placer devant un portail ouvragé sur lequel un panneau en fer indiquait la Gegosa, et après ? demanda le barman […] »

    László Krasznahorkai, Le dernier loup