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fiction

  • Lire la nuit

    marta perez-carbonell,rien de plus illusoire,roman,littérature espagnole,fiction,réalité,rencontres,écriture,culture« Pour les voyageurs, lire de nuit dans les trains a toujours été un refuge ; en mouvement, la lecture nous procure une sensation de protection, de confort. C’est une lanterne, disait Walter Benjamin. Même l’avion tant redouté nous borde dans son berceau quand nous avons un livre. Les lumières s’éteignent en cabine et le faisceau des veilleuses individuelles nous éclaire, à l’image de l’eau qu’un nuage déverse sur un personnage de dessin animé. Nous traversons le néant obscur en lisant une histoire à la fois lumineuse et environnée de pénombre. Mais cette fameuse nuit je n’avais emporté aucun livre avec moi. »

    Marta Pérez-Carbonell, Rien de plus illusoire

    Edward Hopper, Compartment C, car 293, 1938
    Huile sur toile 50,8 x 45,7, collection IBM, Armonk, New York

  • Illusoire fiction

    Avec Rien de plus illusoire (2025, traduit de l’espagnol par Isabelle Gugnon), son premier roman, Marta Pérez-Carbonell balade ses lecteurs entre réalité et fiction. Née en 1982, elle enseigne la littérature espagnole contemporaine aux Etats-Unis.

    Perez-Carbonell Couverture.jpg

    En préambule, la narratrice – Alicia, comme on l’apprendra plus tard – introduit « l’histoire d’une longue nuit » dans un train. Elle travaille surtout à Londres, au siège de la société qui l’emploie, et une semaine par mois à Edimbourg, en Ecosse, d’où de multiples trajets. « Tout cela est sans doute survenu parce que j’avais oublié de prendre un livre. » De retour du wagon-restaurant, elle trouve dans son compartiment où elle était seule au départ « deux hommes qui voyageaient ensemble », deux Américains, un étudiant et son maître, un homme dans la soixantaine, à l’air triste, qui se rendent aussi à Edimbourg.

    Elle les entend discuter du scandale provoqué par un article dans le New Yorker à propos du roman que vient de publier le plus âgé. L’auteur regrette qu’on réduise son livre à ces « ragots » du journaliste. Comme elle a levé les yeux de son magazine, il se présente à elle : « Terence Milton », « Terry ». Puis l’étudiant : « Mick Boulder, mais tout le monde dit Bou. » Terry explique le thème de Rocco, « l’influence exercée par une personne sur une autre ». Certains y ont vu « des vérités sur un jeune homme appelé Hans Haig ». Celui-ci lui avait été présenté lors d’une soirée.

    Au chapitre I, le romancier raconte sa vie à New York et, en particulier, une après-midi de juillet où il était entré dans une cave de SoHo pour se rafraîchir. Il avait remarqué au bar « un jeune homme aux yeux très clairs » qui le regardait et s’était ensuite rapproché de lui, pensant reconnaître quelqu’un qu’il avait connu autrefois. Il avait invité Rocco à s’asseoir.

    Le récit dans le train d’Edimbourg reprend, on est un peu dérouté avant de découvrir que les chapitres non numérotés relatent l’histoire d’Alicia et de cette rencontre dans un compartiment de train, en alternance avec des chapitres numérotés pour l’histoire de Rocco racontée par Terry. Alicia plonge elle aussi dans sa mémoire et se souvient de son directeur de mémoire à Madrid, à qui elle avait rendu visite à l’hôpital après un accident, et de sa rencontre avec Daniel, l’ami intime du professeur. Ce botaniste argentin l’avait rapidement séduite et elle l’avait suivi sur l’île de Socotra (Yémen) où il allait étudier deux espèces d’arbres endémiques – l’aventure avait mal tourné.

    Les ingrédients du roman de Marta Pérez-Carbonell – rencontres, récits, reproches qu’on fait aux autres ou à soi-même – s’étoffent au fur et à mesure de la progression de l’intrigue. Il y est question de villes (Londres, Edimbourg, New York, Madrid…) et d’îles (Socotra, Majorque…), accompagnées de références littéraires.

    Alicia apprend peu à peu l’histoire de Rocco, qui est et n’est pas l’histoire de Hans, à travers les questions de Bou à Terry. Cette nuit à se parler dans un train fait apparaître que l’écrivain américain n’est pas forcément accusé à tort par les médias. Lui-même se sent coupable et déçoit son étudiant à travers certains aveux. Alicia voudra finalement découvrir par elle-même le fin mot de l’histoire de Hans Haig. Rien de plus illusoire interroge les zones troubles entre réalité et fiction et pose la délicate question des limites quand un écrivain s’empare de la vie d’un autre pour écrire un roman.

  • Pierre après pierre

    Calvino VO Einaudi.jpg« Marco Polo décrit un pont, pierre après pierre.
    – Mais quelle est la pierre qui soutient le pont ? demande Kublai Khan.
    – Le pont n’est pas soutenu par telle ou telle pierre, répond Marco, mais par la ligne de l’arc qu’elles forment.
    Kublai Khan garde le silence, il réfléchit. Puis il ajoute :
    – Pourquoi est-ce que tu me parles des pierres ? Seul l’arc compte pour moi.
    Polo répond :
    – Sans pierres, il n’y a pas d’arc. »

    Italo Calvino, Les villes invisibles
    (Fin de la série V)

    Couverture originale (1972)

  • Villes invisibles

    Les villes invisibles (1972) d’Italo Calvino sont à présent disponibles en français dans une nouvelle traduction (2019) par Martin Rueff. Celui-ci, auteur de la préface du Métier d’écrire et aussi un de ses deux traducteurs, indique dans une note initiale que « Calvino soutient hautement son parti : Les villes invisibles sont des poèmes en prose. »

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    Voici comment Calvino ouvre ce dialogue imaginaire entre Marco Polo et Kublai Khan : « Il n’est pas dit que Kublai Khan accorde tout son crédit à Marco Polo quand ce dernier lui décrit les villes qu’il a visitées au cours de ses missions et de ses ambassades, mais il est certain que l’empereur des Tartares continue à écouter le jeune Vénitien avec plus de curiosité et d’attention qu’aucun de ses émissaires ou explorateurs. » (Suite de ce texte liminaire ici.)

    Dès le premier texte, le merveilleux apparaît dans la description de « Diomira », ville « aux soixante coupoles d’argent, aux statues de bronze de tous les dieux, aux rues pavées d’étain, au théâtre de cristal, au coq d’or qui chante chaque matin du haut d’une tour » (Les villes et la mémoire, 1). Le deuxième confirme que les villes présentées sont presque toutes nommées d’après des prénoms féminins : « L’homme qui chevauche longuement par des terres sauvages, le désir d’une ville le prend. Il finit par arriver à Isidora, … »

    L’invisibilité des villes ouvre tant au merveilleux qu’au rêve. « Isidora est donc la ville de ses rêves : à une différence près. La ville rêvée le contenait lui encore jeune ; il arrive à Isidora déjà vieux. » (Les villes et la mémoire, 2) Même les thèmes indiqués en tête de ces séquences de deux ou trois pages ont de quoi troubler – « Les villes et le désir », « Les villes et les signes », « Les villes élancées » etc. On peut y voir des interférences. « La mémoire est redondante : elle répète les signes pour que la ville se mette à exister. » (Les villes et les signes, 2)

    Chacune des neuf parties du livre commence et se termine par un texte en italiques, sorte de commentaire sur les attentes de Kublai Khan et la manière dont « le Vénitien » y répond. Sans tout comprendre – la poésie n’est pas affaire de compréhension, il est vrai –,  j’ai lu Les villes invisibles comme une traversée sans boussole de l’espace et du temps. « En somme, il était indifférent entre eux que les questions et les solutions fussent énoncées à voix haute ou que chacun des deux continuât à les remâcher silencieusement. De fait, ils restaient muets, les yeux mi-clos, étendus sur des coussins, se balançant dans des hamacs, fumant de longues pipes d’ambre. » (Texte d’ouverture de la deuxième partie)

    Plus loin, lorsque Marco Polo précise que « du nombre des villes imaginables, il faut exclure celles dont les éléments s’ajoutent sans un fil qui les tienne ensemble, sans une règle interne, une perspective, un discours », on se souvient qu’Italo Calvino s’intéressait à l’Oulipo. Rappelez-vous ce passage de Si par une nuit d’hiver un voyageur : « On le sait : c’est un auteur qui change beaucoup d’un livre à l’autre. Et c’est justement à cela qu’on le reconnaît. Mais il semble que ce livre-ci n’ait rien à voir avec tous les autres, pour autant que tu te souviennes. Tu es déçu ? »

    Dans Les villes invisibles, je suis parfois restée à distance des villes décrites, mais jamais des commentaires en italiques, éclairant les enjeux du dialogue entre Marco Polo et l’empereur de Chine. Ils m’ont aidée à aller de l’avant, à poursuivre, à me laisser aller au texte sans plus me poser trop de questions. Villes vues de loin, dans l’ensemble, avec leurs édifices, leurs habitants, leurs jardins, villes sur pilotis ou pleines d’escaliers, villes hors du temps où nous reconnaissons des éléments modernes, elles sont toutes « inventées » comme l’écrit Calvino pour présenter une réédition des Villes invisibles en 1993.

    Dans ce texte (repris à la fin du Folio), il explique l’écriture du  livre « pièce par pièce » et son organisation en « 11 séries de 5 textes ». Très éclairante a été pour moi l’analyse de Delphine Gachet sous le titre « Repenser l’utopie citadine : Les Villes invisibles de Calvino ». Elle y rappelle qu’en 1972, l’écrivain italien vivait à Paris et a rejoint l’Oulipo comme « membre étranger ». Il s’intéressait aux « séries de Fourier ». Calvino a opté ici pour une structure qu’un schéma inattendu fait apparaître clairement (§ 17). Dans les Cahiers d’études romanes, Perle Abbrugiati propose une autre approche intéressante : « Visions de l’Ailleurs dans Les villes invisibles d’Italo Calvino ». Ces articles donnent des clés pour mieux aborder cette œuvre si mystérieuse.

  • L'art

    lászló krasznahorkai,petits travaux pour un palais,littérature hongroise,monologue,bibliothèque,new york,melville,lowry,lebbeus woods,art,architecture,manhattan,folie,rêve,humour,écriture,culture,fiction« […] car en présence de l’art, comment dire, il règne une atmosphère exceptionnelle dans un espace donné, et cela peut être provoqué par un livre, une sculpture, une peinture, une danse, une musique, mais également par un homme, pour moi la seule façon de formuler les choses pourrait être la suivante : l’art est un nuage qui procure de l’ombre dans la chaleur, ou un éclair qui brise le ciel à un endroit, et sous cette ombre, et sous la lueur de cet éclair, le monde n’est tout simplement plus le même qu’avant, un espace s’ouvre à nous, où ce qui existe devient brusquement très chaud ou très froid, autrement dit, sous l’influence d’une lointaine force insaisissable, toutes les composantes d’un espace donné deviennent sans transition autres par rapport à leur environnement, bon, ça suffit […] »

    László Krasznahorkai, Petits travaux pour un palais