Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

extrait

  • Ses perles

    henry james,les ailes de la colombe,roman,littérature anglaise,société,argent,relations,londres,venise,culture,extrait« – Vous savez, ma chérie, comme je la trouve bien !
    – Elle est adorable, répondit Kate en connaisseur. Tout lui sied à ravir, surtout ses perles, qui s’harmonisent admirablement avec ses dentelles anciennes. Je voudrais que vous preniez la peine de les regarder vraiment.
    Densher, conscient de les avoir déjà vues, ne les avait peut-être pas « vraiment » regardées, et n’avait pas fait justice à tout ce que la poésie, dont elles étaient l’expression concrète – c’était toujours le mot qui lui revenait lorsqu’il s’agissait de l’aspect physique de Milly – leur devait de distinction. Il fut frappé par le visage de Kate, tandis qu’elle regardait le collier sans prix, suspendu, en double rang lourd et pur, sur la poitrine de Milly – si long que la manie, évidemment inconsciente, qu’elle avait de le tenir et de le tripoter distraitement en l’entrelaçant contribuait probablement à son bien-être.
    – C’est une colombe, continua Kate. Et bien qu’on ne se représente pas habituellement les colombes ornées de bijoux, ils lui vont à ravir.
    – Oui – à ravir est le terme.
    Densher voyait maintenant à quel point les perles lui allaient, mais il voyait mieux encore une certaine véhémence dans le sentiment qu’elles inspiraient à Kate. Milly était vraiment une colombe ; c’était bien son symbole, celui surtout de son esprit. »

    Henry James, Les ailes de la colombe

  • Bêta !

    zweig,la pitié dangereuse,littérature allemande,autriche,pitié,société,souffrance,culture,extrait« Bêta ! Cela aussi, je le comprenais à présent, je savais pourquoi ce mot était venu sur ses lèvres au milieu de cette frénésie du sentiment, tandis qu’elle tendait vers la mienne son étroite et maigre poitrine. Bêta ! oui, elle avait raison de m’appeler ainsi ! Tous ceux qui l’entouraient devaient savoir depuis longtemps. Tous avaient deviné son amour, sa passion, avec effroi, peut-être, et probablement avec un mauvais pressentiment. Moi seul, victime absurde de ma pitié, qui jouais le bon, le dévoué camarade, qui plaisantais sans arrêt, je ne m’étais douté de rien ! Dans une mauvaise comédie le héros reste prisonnier jusqu’à la fin d’une intrigue qu’ont devinée dès le début tous les spectateurs. J’étais dans ce cas-là. A présent – trop tard, hélas ! – une infinité de détails de ces dernières semaines me devenaient clairs. A présent je savais pourquoi elle se mettait en colère quand je l’appelais « enfant », elle qui ne voulait pas être considérée par moi comme une enfant, mais désirée comme une femme. »

    Stefan Zweig, La pitié dangereuse

  • Chez Max

    Appelfeld The Iron Tracks.jpg« Je me sens protégé et détendu chez Max, peut-être grâce à la chambre spacieuse située au rez-de-chaussée, qui est une parfaite forteresse. Elle possède deux entrées, dont une secrète. Toutes ses chambres en ont une, m’a-t-il révélé un jour. Impossible pour notre génération de dormir dans une chambre qui n’a pas une ouverture dissimulée. Je suis totalement d’accord avec lui. Les chambres d’hôtel me rendent anxieux, je me réveille à trois heures du matin et lutte contre mon insomnie jusqu’à l’aurore. Les nôtres sont obligés de dormir dans des chambres vastes avec plus d’une ouverture afin qu’ils sachent, même en plein cauchemar, qu’ils ont une possibilité de fuir. »

    Aharon Appelfeld, La ligne

  • Obstinément

    Schlesser Hammershoi.jpg« Laisse-moi t’expliquer. Hammershøi fut un homme discret, nerveux dès lors qu’il lui fallait prendre la parole, assez mélancolique aussi. Les témoignages à son sujet disent qu’il ne parlait que très peu et, par ailleurs, qu’il n’entendait pas très bien – il était sourd de l’oreille gauche. Je t’avais déjà cité le nom du grand poète Rainer Maria Rilke il y a quelques semaines. Eh bien, figure-toi que celui-ci rendit un jour visite à Hammershøi dans son sobre et bel appartement du premier étage du 30, Strangade à Copenhague – celui qui sert de cadre à ce tableau. A cause de la réserve naturelle de l’artiste et de la barrière de la langue, ils n’échangèrent quasiment aucun mot et Rilke repartit en observant : « On sait qu’il ne se consacre qu’à la peinture, qu’il ne pourrait ni ne désirerait faire autre chose que de peindre. » Je crois que c’est vrai. Hammershøi était hanté par sa vocation. Il ne souhaitait même pas commenter, analyser sa production, ni débattre d’esthétique. Il peignait, en silence, tout le temps, obstinément. C’était son unique moyen d’expression et, d’une certaine façon, sa seule manière d’exister. Et d’ailleurs, que peignait-il ? Son existence dans ce qu’elle avait de plus immédiat. Rien de plus, rien de moins. Son foyer, ses objets. Et son épouse Ida. »

    Thomas Schlesser, Les yeux de Mona

    Vilhelm Hammershoi, Hvile, 1905, huile sur toile, H. 49,5 ; L. 46,5 cm
    © Musée d’Orsay, dist. GrandPalaisRmn / Patrice Schmidt

  • L'accord

    stéphane lambert,l'apocalypse heureuse,récit,littérature française de belgique,autobiographie,pédophilie,famille,écriture,homosexualité,mort,reconstruction,grèce,culture,extrait« L’ensoleillement de l’île des Cyclades où j’écrivais ces lignes semblait prolonger l’accord que j’avais entraperçu, guidé par les mots du thérapeute. Cette luminosité n’était pas qu’extérieure – peut-être avais-je au fond de moi un paysage grec, ce n’était pas invraisemblable puisque dans les derniers mois de sa grossesse ma mère avait séjourné dans le Péloponnèse. L’idée que ce cadre réduit aux stricts éléments premiers (terre, mer, ciel, vent, soleil) baignait dans mes grands fonds me plaisait. Son âpreté me ramenait à un dénuement auquel j’aspirais. Les considérations secondaires qui empoisonnaient mon quotidien se révélaient ici instantanément caduques. Un grand calme régnait en maître, battu en vain par les bourrasques. La splendeur tragique de ces paysages où je me sentais si bien provenait d’anciens cataclysmes.

    […] tout cela avait été sculpté par les ravages d’éruptions volcaniques. Ici l’apocalypse avait déjà eu lieu. La dévastation avait engendré la beauté avant qu’à son tour la beauté ne sème la dévastation. Dans ce décor propice à l’invention des dieux, nous nous baignons tranquillement aux portes de la mort, savourant la proximité du ciel et de l’abîme. »

    Stéphane Lambert, L’Apocalypse heureuse