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liberté

  • Parenthèse libertaire

    salvayre,pas pleurer,roman,littérature française,guerre d'espagne,bernanos,liberté,révolution,culture« Je n’avais jamais eu, jusqu’ici, le désir de me rouler (littérairement) dans les ressouvenirs maternels de la guerre civile ni dans les ouvrages qui lui étaient consacrés. Mais j’ai le sentiment que l’heure est venue pour moi de tirer de l’ombre ces événements d’Espagne que j’avais relégués dans un coin de ma tête pour mieux me dérober sans doute aux questionnements qu’ils risquaient de lever. L’heure est venue pour moi de les regarder. Simplement de les regarder. Jamais, depuis que j’écris, je n’avais ressenti une telle intimation. Regarder cette parenthèse libertaire qui fut pour ma mère un pur enchantement, cette parenthèse libertaire qui n’eut je crois d’autres équivalents en Europe, et que je suis d’autant plus heureuse de réanimer qu’elle fut longtemps méconnue, plus que méconnue, occultée, occultée par les communistes espagnols, occultée par les intellectuels français qui étaient presque tous à cette époque proches du PC, occultée par le président Azaña, qui espérait en la niant trouver un appui dans les démocraties occidentales, et occultée par Franco qui réduisit la guerre civile à un affrontement entre l’Espagne catholique et le communisme athée. Et regarder dans le même temps cette saloperie qui se manifesta du côté des nationaux franquistes et que Bernanos implacablement observa, cette saloperie des hommes lorsque le fanatisme les tient et les enrage jusqu’à les amener aux pires abjections. »

    Lydie Salvayre, Pas pleurer                                                                                 

     

  • Au nom de sa mère

    Espagne, 1936. Bernanos, « en Espagne au moment du soulèvement des généraux contre la République », constate avec dégoût la connivence de l’Eglise espagnole avec « l’épuration systématique des suspects » parmi les « mauvais pauvres ». Montse (Montserrat), la mère de la narratrice, quinze ans alors, n’oubliera jamais la phrase de Don Jaime Burgos quand sa mère la présente pour un emploi de bonne : « Elle a l’air bien modeste. » Ainsi commence Pas pleurer, qui a valu à Lydie Salvayre le prix Goncourt 2014.

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    Affiche, 1936, Gallo, Fragua social, Quotidien de l'unité révolutionnaire
    © Les affiches des combattants de la liberté, Espagne 1936

    A quatre-vingt-dix ans, Montse se rappelle encore l’offense et l’explique à sa fille : « Ca veut dire, je bouillais ma chérie je bouillais, ça veut dire que je serai une bonne bien bête et bien obédissante ! » Vieille, ridée, souffrant de troubles de la mémoire, elle a gardé « absolument intacts les souvenirs de cet été 36 pendant lequel, dit-elle, elle découvrit la vie, et qui fut sans aucun doute l’unique aventure de son existence. » Pas pleurer fait le récit de cette « expérience libertaire » qui émerveille la fille de Montse, plongée en parallèle dans la lecture des Grands cimetières sous la lune de Bernanos.

    En juillet 1936, doña Pura, la sœur de don Jaime, vit « dans l’effarement de voir sa maison pillée, ses terres volées et sa fortune détruite par José, le frère de Montse, et sa bande de voleurs ». Elle prie le Ciel de les protéger de ces « sauvages ». José est un « rouge et noir » ; il revient de Lérima où a fait les foins comme saisonnier pour un salaire « dérisoire » ; depuis ses quatorze ans, il travaille aux champs.

    Mais cette année-là, la ville a « chaviré jusqu’au vertige, morale culbutée, terres mises en commun, églises transformées en coopératives, cafés bruissant de slogans, et sur tous les visages une allégresse, une ferveur, un enthousiasme qu’il n’oubliera jamais. » Le foulard rouge et noir autour du cou, il raconte à sa mère et à sa sœur « la révolution des cœurs et des esprits ». Sa mère est agacée de tant d’exaltation – des rêves ! Montse est heureuse « d’entendre son frère imaginer un avenir humain où personne ne crachera sur personne », où les richesses seront partagées. « A Palma de Majorque où séjourne Bernanos, les nationaux ont déjà commencé la chasse aux rouges. »

    Le père de José, « qui ne sait ni lire ni écrire », réplique : « Moi vivant, personne mangera mon pain. » La mère est plutôt satisfaite de voir Diego, le fils adoptif des Burgos, tourner autour de Montse, même s’il s’est inscrit au Parti et idolâtre Staline, ce que déplorent ses parents. « Du reste, presque tous les pères du village en 1936 sont malheureux car leurs fils ne veulent plus de la Sainte Espagne. » Le 23 juillet, José, dix-huit ans comme Juan, devenu son ami à Lérima, prend la parole devant les paysans, propose la collectivisation des terres, soulève l’enthousiasme jusqu’au délire. Quelques jours plus tard, Diego, le rouquin, s’oppose à ce « folklore révolutionnaire », au désordre. Il affirme qu’il faut « d’abord gagner la guerre avant de faire la révolution ». Il l’emporte.

    A la fin du mois, José annonce à sa sœur qu’il quitte la maison ; Montse le suit, avec Juan et sa fiancée. Ils arrivent le premier août « dans la grande ville catalane où les milices libertaires se sont emparées du pouvoir ». Lydie Salvayre mêle des textes d’alors sur « l’épuration nationale » au rappel des faits et au récit de l’ivresse qui s’empare de la jeunesse. Montse a l’impression que sa vraie vie commence, découvre le luxe dans les hôtels réquisitionnés, prend un bain de rêve dans une salle de bain moderne.

    « Je t’écoute, maman, je t’écoute.
    Tu vois, si on me demandait de choisir entre l’été 36 et les soixante-dix ans que j’ai vivi entre la naissance de ta sœur et aujourdi, je ne suis pas sûre que je choisirais les deuxièmes.
    Merci ! lui dis-je, un peu vexée. »

    La romancière réussit le tour de force de faire entendre sa mère, d’aller et venir entre son passé et leur présent, et aussi d’écouter Bernanos indigné de ce qu’il voit et obligé en conscience d’en témoigner. Liant le sort des deux familles, la riche et la pauvre, les situations et les sentiments, Lydie Salvayre offre un récit formidablement enlevé, d’un dynamisme qui ne faiblit jamais. La langue varie d’un personnage à l’autre – la mère de Montse, réfugiée en France, accommode le français à sa sauce, recourt à l’espagnol si nécessaire.

    Roman de l’histoire et de l’intime, dont les résonances vont bien au-delà des faits de la guerre civile espagnole tels que les rapporte Dan Franck dans Libertad !, Pas pleurer est sans conteste à lire et à conserver dans sa bibliothèque. Lydie Salvayre donnera peut-être envie de relire L’Espoir de Malraux ou Hommage à la Catalogne d’Orwell (à qui ces événements inspireront 1984), elle fera certainement aussi rechercher ce Bernanos de la révolte un peu oublié.

    (Les billets de Dominique, Christian Wéry, Aifelle + Claudialucia – signalez-moi le vôtre si vous en avez parlé sur votre blog.)

  • Ressemblance

    Colette La Vagabonde AN (2).JPG« Un jour, je me rappelle… en quittant Rennes par un matin de mai… Le train suivait, très lent, une voie de réparation entre des taillis d’épines blanches, des pommiers roses dont l’ombre était bleue, des saules jeunets à feuilles de jade… Debout, au bord du bois, une enfant nous regardait passer, une fillette de douze ans, dont la ressemblance avec moi me saisit. Sérieuse, les sourcils froncés, de rondes joues brunies, – comme furent les miennes – des cheveux un peu blanchis de soleil, elle tenait un surgeon feuillu dans ses mains hâlées et griffées, – comme furent les miennes. Et cet air insociable, ces yeux sans âge, presque sans sexe, qui paraissaient prendre tout au sérieux, – les miens, réellement les miens !... Oui, debout au bord du hallier, mon enfance farouche me regardait passer, éblouie par le soleil levant… »

    Colette, La Vagabonde

  • Colette en Vagabonde

    La Vagabonde de Colette raconte la vie de music-hall que mène Renée Néré depuis trois ans. Devant le miroir de sa loge, avant de monter sur scène, c’est l’heure du face à face avec « cette conseillère maquillée » aux pommettes vives, aux lèvres rouge noir, « avec de profonds yeux aux paupières frottées d’une pâte grasse et violâtre ». Désormais seule, elle gagne vaillamment de quoi vivre avec Brague, son camarade de scène, qui l’a initiée à la pantomime.

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    Colette sur scène dans Rêve d’Égypte en 1907 (Source : Les amis de Colette)

    En rentrant dans son rez-de-chaussée parisien, un soir de décembre, elle soupire – « de fatigue, de détente, de soulagement, ou l’angoisse de la solitude ? Ne cherchons pas, ne cherchons pas ! » Est-ce bien elle, cette « bohémienne » dans la trentaine, à l’air découragé ? « Il y a des jours où la solitude, pour un être de mon âge, est un vin grisant qui vous saoule de liberté, et d’autres jours où c’est un tonique amer, et d’autres jours où c’est un poison qui vous jette la tête aux murs. »

    « Femme de lettres qui a mal tourné », Renée fait du théâtre, sans être pour autant actrice. Son divorce l’a fait échouer dans une chambre banale, où elle n’a plus de temps pour écrire. Elle a fait sienne une sorte de « gaîté funèbre » en cachant ses pensées et en noircissant ses cils « au mascaro » (sic). Un soir, un inconnu « grand, sec, noir » force la porte de sa loge : un admirateur. Ce n’est pas le premier qu’elle décourage. « Ouf ! ce grand serin d’homme a coupé la crise noire : c’est toujours autant. »

    Après huit ans de mariage, elle s’est séparée d’Adolphe Tallandy, un pastelliste, quand elle n’a plus pu supporter ses maîtresses et ses mensonges. Elle l’aimait, elle a souffert ; un soir, elle n’est pas rentrée. Elle y a gagné une résistance infinie, la solitude, la liberté, la nécessité de travailler plutôt que d’écrire. Elle en a gardé la défiance des hommes.

    Le « cachet en ville » la terrifie, Renée craint que quelqu’un la reconnaisse dans un de ces salons parisiens friands de divertissements, mais comment refuser ce supplément de cinq cents francs bienvenu pour Brague et pour elle-même ? C’est là que reparaît Maxime Dufferein-Chautel, le frère cadet de leur hôte, qui désire « si vivement » lui être présenté – le « grand serin » de la veille. Et voici bientôt des fleurs dans sa loge et au premier rang des fauteuils d’orchestre, « un homme patient » qui la guette.

    La Vagabonde dépeint la vie d’artiste que Colette a bien connue, après avoir quitté Willy. Entre débrouille quotidienne, quand « ça ne dessine pas », et camaraderies de théâtre, Renée n’a conservé que quelques vrais amis : Margot, la sœur cadette de son ex-mari ; Hamond, un vieil ami avec qui partager sa mélancolie ; Brague, qui veille sur elle, sur le métier, sur son avenir. Sans oublier Fossette, la chienne.

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    La Vagabonde
    a paru d’abord en feuilleton
    dans La Vie parisienne, du 21 mai au 1er octobre 1910

    Margot déconseille à Renée tout « collage », mais Dufferein-Chautel trouve des appuis. Hamond le connaît depuis l’enfance, Brague dit à sa camarade que c’est l’amant qu’il lui faut : « Bonne santé, ne joue pas, ne boit pas, fortune suffisante… Vous me remercierez ! » La voilà donc pourvue d’un « amoureux », ni amant, ni flirt, ni gigolo, enchanté qu’elle accepte de le recevoir dans son « joli coin intime ».

    Maxime est véritablement épris et donc patient. Renée l’observe et se dérobe à ses avances, même s’il offre à Fossette un collier rouge à clous dorés. Le souvenir de son mari la rend, pense-t-elle, à jamais incapable d’amour. Mais elle ne refuse pas de se promener avec son amoureux, lui laisse de l’espoir – « Il faut terriblement vieillir, (lui) a dit un jour Margot, pour renoncer à la vanité de vivre devant quelqu’un ! »

    Dans son miroir, Renée se dévisage. L’âge s’y marque déjà, sous le maquillage. Il va falloir prendre un parti, et cela l’angoisse. Maxime est si gentil, si prévenant, elle s’est tout de même laissé embrasser, elle l’aime peut-être. Mais elle ne veut plus jamais de maître, plus de cette « domesticité conjugale, qui fait de tant d’épouses une sorte de nurse pour adulte », comme elle l’explique à Hamond étonné de sa résistance.

    Quand Brague évoque la possibilité d’une tournée en province au printemps, elle y voit un regain de liberté, de légèreté. En l’apprenant, Maxime est furieux d’abord : avec lui, elle pourrait se passer du music-hall. Puisqu’elle tient si fort à cette tournée, il est prêt à l’accompagner. Renée refuse, demande à Max d’attendre son retour – ils s’écriront et, au retour, ils auront tout le temps de s’aimer.

    Parfois teinté de gouaille au début de La Vagabonde, le style de Colette s’affine pour évoquer des souvenirs ou décrire la nature, les saisons et les variations sentimentales d’une femme tentée par l’amour mais attachée avant tout à sa liberté. Ce beau roman où l’écrivaine a mis beaucoup d’elle-même date de 1910, l’année de son (premier) divorce.

  • Bobo

    jablonka,ivan,récit,essai,littérature française,camping-car,combi vw,vacances,méditerranée,famille,liberté,jeu,bonheur,plein air,transmission,culture« Le camping-car est donc bourgeois et bohème – « bobo » pour ainsi dire – et ce terme attire des sarcasmes que je connais bien, puisque ce sont les mêmes qui visaient déjà les choix de mes parents, naturisme et camping. (…) On peut railler la « bobo-écolo-attitude », mais, à l’heure où le populisme et le fanatisme sévissent de tous côtés, elle est le bastion de valeurs dont nous avons désespérément besoin : la culture, le progrès social, l’ouverture à autrui, une certaine idée du vivre-ensemble. »

    Ivan Jablonka, En camping-car

    Photo Planet Ride