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vie sauvage

  • Piège

    pete fromm,indian creek,roman,littérature américaine,idaho,hiver,vie sauvage,solitude,apprentissage,chasse,survie,nature,culture« J’appuyai sur le ressort du piège pour en ouvrir le mors et libérer la patte du raton laveur. J’enlevai mes mitaines et touchai les os. Aucun n’était cassé. Assis dans le cercle déblayé, je posai l’animal sur les genoux, surpris par son poids imposant. D’un geste de la main, je lissai sa douce fourrure et effaçai la marque de ma botte.

    Voilà, ce fut mon premier véritable succès de trappeur. J’avais attrapé un animal à fourrure. J’essayai de me comporter en homme des montagnes, mais, au lieu de cela, je touchai le cercle de boue gelée dans la neige et m’imaginai le raton laveur courant et bondissant, encore et encore.

    Bon, mais il décimait les poissons, après tout, me répétai-je plusieurs fois. Pourtant je n’avais toujours pas vu un seul de ces saumons et puis, bon sang, il y en avait deux millions et demi. Il était normal qu’il y ait des pertes. Tandis que je pouvais voir cet animal, je pouvais le toucher et me représenter ce qui lui était arrivé. La forme de ses mains était proche des miennes.

    Après cela, je retirai la plupart des pièges. »                        

    Pete Fromm, Indian Creek

  • 7 mois à Indian Creek

    Excellente lecture pour cette période de l’année, le roman de Pete Fromm, Indian Creek (traduit de l’américain par Denis Lagae-Devoldère) est le récit de sept mois passés sous tente au cœur des montagnes Rocheuses. Seul, avec Boone, la petite chienne offerte par Rader, un ami. Etudiant en biologie animale à l’université de Missoula, dans le Montana, Pete Fromm partageait sa chambre avec ce « rat de bibliothèque » qui lui a donné le goût des récits de trappeurs, avec leurs exploits en tous genres.

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    En septembre 1978, une fille aborde Fromm à la piscine où il est maître-nageur et lui raconte l’été passé avec une amie à faire la cuisine « dans un refuge perdu de l’Idaho ». C’est la première fois qu’il entend parler de la « Passe des nez percés », de ces lieux aux noms indiens et il tend l’oreille quand elle évoque « un emploi qui impliquait de passer l’hiver seul dans les montagnes. Un job en rapport avec des œufs de saumon. »

    « Vous vivrez dans une tente de toile rectangulaire au croisement de deux rivières, la Selway et Indian Creek, lui explique le garde dont elle lui a donné le numéro de téléphone. En plein cœur du parc naturel de la Selway-Bitterroot. » Il devra y prendre soin de « deux millions et demi d’œufs de saumon implantés dans un bras entre deux rivières », de la mi-octobre à la mi-juin. « La route la plus proche se trouvait à quarante miles, l’être humain le plus proche à soixante miles. »

    Intéressé par la découverte du « monde sauvage », le jeune homme de vingt ans tient tête à ses parents inquiets des risques, en particulier s’il avait besoin d’être secouru. Les gardes ne passeront sur leur motoneige que de temps à autre. Même son ami Rader le trouve « dingue », mais il pense comme lui que ce serait une expérience de terrain extraordinaire.

    Deux semaines de préparatifs : achats de nourriture (riz et haricots principalement) et de matériel (outils, raquettes, vêtements chauds, pièges, armes). Un séjour de chasse en montagne avec Rader, pour l’ouverture de la saison de chasse, où Pete abat un petit écureuil que son ami lui apprend à éviscérer puis à écorcher. Soirées d’adieu, beuveries, jusqu’au jour où les gardes viennent le chercher : « Environ un quart d’heure avant qu’ils ne frappent à ma porte, je me rendis compte pour la première fois que j’ignorais où j’allais. »

    Au chapitre III (sur XX), l’aventure commence. Très vite, les gardes se rendent compte qu’ils ont affaire à un novice et lui rappellent l’interdiction de chasser dans le parc naturel. Ils lui donnent quelques repères, lui montrent le fonctionnement du téléphone à manivelle en cas d’urgence (quand il n’y a pas de coupure), le maniement de la tronçonneuse. Il lui faudra se constituer une réserve d’au moins « sept cordes de bois » pour tenir tout l’hiver, avant que la neige n’arrive.

    Indian Creek raconte l’apprentissage, les aventures et mésaventures de Pete Fromm – même s’il est mentionné « roman » en dessous du titre, l’auteur est bien le protagoniste de cette initiation à la vie solitaire d’un gardien d’œufs de saumon : tous les jours, il devra vérifier qu’aucune glace ne bloque le débit de l’eau.

    A-t-il pris la mesure de ce qui l’attendait ? Très, trop partiellement, on s’en doute, et l’auteur raconte honnêtement ses bêtises et ses déboires. Avec ce genre de récit, le plaisir de la lecture est de découvrir en même temps que le narrateur (bien au chaud en ce qui nous concerne) les aléas de la vie en pleine nature, les difficultés de la solitude et de la survie dans des conditions extrêmes. Je ne vous en dirai pas plus, mais je vous recommande cette immersion très réaliste dans la vie sauvage où l’on croise des écureuils et des grouses, des cerfs et des élans, des lynx et des pumas même, des êtres humains de temps à autre.

    J’ai dévoré Indian Creek comme, il y a longtemps, les romans de Jack London. Cette expérience rapportée d’abord dans le cadre d’un atelier d’écriture et le succès de ce premier roman paru en 1993 sous le titre Indian Creek Chronicles : A Winter in the Wilderness ont lancé Pete Fromm, né en 1958, dans la carrière d’écrivain, après ses débuts en tant que garde forestier. La vie en chantier, son dernier roman, est déjà traduit en français.

  • Réconfort

    « L’art et la musique sont un réconfort, ainsi que la poésie et la littérature – ils ramènent l’œil sur le chemin de la beauté –, tout comme le temps passé avec les enfants, ou les bons moments partagés avec des amis ou la famille. »

     

    Rick Bass, Le journal des cinq saisons

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  • Bass chante le Yaak

    Voilà un livre que je n’avais pas envie de terminer – trop beau ! Le journal des cinq saisons de Rick Bass ou douze mois dans une vallée sauvage, le Yaak. Si The Wild Marsh : Four Seasons at Home in Montana (2009) a gagné une saison dans la traduction française (par Marc Amfreville, 2011), c’est sans doute pour attirer l’attention sur le titre, mais c’est dans le texte, je vous en reparlerai.

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    Rick Bass, géologue, écologiste et écrivain, s’est demandé si les réflexions de Thoreau (Côte Est) dans Walden ou la vie dans les bois (1854) s’appliquent à l’Ouest où il s’est installé avec sa femme dans une vieille ferme en 1987, au nord-est du Montana, non loin de la frontière canadienne. S’il a beaucoup œuvré pour la protection officielle de cette vallée reculée en tant que réserve naturelle, il a conçu ce livre-ci, à 42 ans, avant tout comme un hymne à la vie sauvage : « célébration et observation, sans jugement ni plaidoyer militant ».

     

    Tous les matins, Bass écrit dans sa cabane au bord du marais. Son Journal compte douze chapitres, un par mois. Pour le réveillon de l’an 2000, il a fait des réserves, comme tous les gens de la région qui vivent à des kilomètres les uns des autres. De gros problèmes avaient été annoncés pour ce nouveau millénaire, mais en fait, sa famille et ses hôtes n’affrontent qu’une panne d’électricité passagère et une tempête de neige qui les met d’humeur joyeuse.

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    Janvier sonne la fin de la chasse aux canards et aux oies. La vie ralentit. Rick Bass s’inquiète pour la survie des cerfs. Pour les hommes, c’est le mois de la convivialité, du ski, des sous-vêtements longs. Il conduit ses deux filles à l’école. Pour le reste, il goûte le « plaisir simple des besognes les plus rudimentaires » : retirer la neige du toit, mettre du foin dans la niche des chiens. Dépressions hivernales, renaissances.

     

    Février est parfois plus rude encore, un « couloir enneigé, froid et sombre ». Après la neige, l’arrivée de la glace entraîne maux et chutes. Les arbres – mélèzes, trembles, saules et aulnes – « reviennent à la vie ». Les températures sont plus clémentes, et un soir, « l’hiver se fend en deux comme une pierre précieuse que l’on aurait frappée juste au bon endroit. » La neige bleuit, les lichens noircissent, le vent se lève et au bord du marais, il observe des traces de cerfs et de wapitis, « signature de la faim ».

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    Nuages noirs © 2003-2010 Elizabeth Hughes Bass

    « Rien ne dort jamais éternellement » dans la nature. Canards et oies reviennent, les gros rhumes « de quatre semaines » finissent par passer, et à partir du 20, on rêve déjà au printemps en apercevant les grands pics qui fondent sur les arbres à la recherche d’insectes, les roitelets, les essaims de mésanges à tête noire. Le mois le plus court de l’année est « d’une certaine façon, le plus émotionnel, intense. »

    De mois en mois, nous suivons Rick Bass dans sa contemplation du monde sauvage. Voilà la cinquième saison, entre hiver et printemps : « février, mars, avril, saison de la gadoue, longue nuit brune de l’âme, sont les mois où la beauté de l’univers nous exalte plus que jamais » - « Nous appartenons à cette vallée aussi sûrement que chaque pierre et chaque torrent, chaque forêt et chaque champ, que n’importe quel animal qui y vit. » Eclat jaune des saules avant son anniversaire, le 7 mars. S’il parle surtout de la nature, l’écrivain raconte aussi les hommes et sa vie de famille, évoque son expérience personnelle.

     

    C’est le bonheur qu’il veut dépeindre, mais comment taire son inquiétude devant les nouvelles coupes claires, la frénésie d’exploitation forestière – « quelle espèce d’individus prédateurs et ineptes peut permettre qu’on fasse pareille violence à la terre ? » Fin mars, il cherche des ramures abandonnées par les cerfs. Il les connaît, il les aime, même s’il en abat un par an à la chasse.

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    Un voisin lui avait proposé, à son arrivée dans la région, de draguer le marais pour en faire un étang. Rick Bass a refusé. Il est attaché au marais, « à l’esprit qui en émane ». Dans ce « réservoir de couleurs et de parfums », son corps reposera un jour. A ses filles, il tente de transmettre ses valeurs : paix, joie, respect, modération, économie, prudence et patience. Il se réjouit de les voir grandir entourées de la « grâce infinie du monde ».

     

    Feuillages et fleurs, naissance des faons, aiguilles des mélèzes, parfum des églantiers : nous suivons la marche du printemps, les alternances de chaleur et de pluie. Bass, un jour, met le feu aux herbes en croyant pouvoir le maîtriser, mais l’incendie se rapproche dangereusement de la maison. Il se bat comme un fou pour l’éteindre avant le retour de sa femme et de ses filles, implore l’esprit des bois pour que le vent retombe. Et fait semblant de rien quand sa famille rentre et découvre le champ tout noir…

     

    En juillet, mois peu propice à l’écriture, il donne la préséance aux filles, songe dans sa cabane à tout ce qu’il fera ensuite, impatient d’en sortir. Tout est vert et or. « Où est Dieu ? » demande un jour sa fille – « Partout » – et il la regarde sourire aux arbres. Pique-niques, canoë, nage dans le lac. Le temps est comme suspendu – « rien que la beauté et le repos. » Couleurs des papillons, chants des oiseaux – « wizi wizi wizi » fait la paruline de Townsend.

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    Paruline de Townsend, Photo Slodocent (Wikimedia commons)

    Mais l’été file, août ramène les incendies, le feu bénéfique qui régénère, dont il faut protéger les hommes et les maisons. Orange et noir, couleurs du feu, couleurs d’Halloween.  Bass va camper avec sa femme Elizabeth, qui est peintre. Il cueille les fraises avec ses filles, leur apprend à « regarder et écouter ».

    Le journal des cinq saisons respire l’accord profond entre un homme et un lieu – « cet endroit qu’on a choisi et qui vous a choisi. » Rick Bass chante le Yaak, déborde d’amour pour son paysage farouche. Il y prend des leçons d’équilibre, d’harmonie, de rythme. C’est envoûtant. La vallée des cerfs, des couguars et des grizzlis n’a besoin ni de touristes négligents, ni de nouvelles routes. Le Yaak a besoin d’être préservé, transmis tel quel aux générations à venir. Un témoignage pour les naturalistes de l’an 2100 ? En tout cas, un régal.