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guerre 14-18

  • Jusqu'au bout

    Schuhmeister à Clarissa et à son frère :

    Zweig portrait.jpg« Ah oui… je voulais vous dire aussi… en cinquante ans, ce que j’ai fini par apprendre et comprendre, c’est que dans la vie, chacun ne peut faire correctement qu’une chose… une seule, mais il faut la faire jusqu’au bout… Peu importe de quoi il s’agit, personne ne peut se dépasser lui-même, mais seul celui qui construit sa vie sur une seule chose agit correctement. Il suffit que ce soit quelque chose de bien, d’honnête, de propre, qui puisse faire ensuite partie de vous comme votre propre sang… Que les autres la considèrent comme une marotte ou une extravagance, peu importe, pourvu qu’on la considère soi-même comme bonne… Il suffit qu’on puisse servir, servir honnêtement, que l’on soit remercié et félicité ou non… Il faut savoir ce que l’on veut faire et bien mener cette tâche jusqu’à son terme… Il suffit d’avoir quelque chose en quoi l’on croit… »

    Stefan Zweig, Clarissa

  • Zweig, Clarissa

    De Stefan Zweig (1881-1942), j’ai retrouvé dans ma bibliothèque Clarissa (traduit de l’allemand par Jean-Claude Capèle), dont j’avais tout oublié. Posthume, ce récit inachevé porte dans les archives de l’écrivain autrichien cette mention : « Entrepris la première version d’un roman, le monde entre 1902 et le début de la [Seconde] Guerre [mondiale], vu à travers l’expérience d’une femme. »

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    Sa mère étant morte à sa naissance, Clarissa a peu de souvenirs d’enfance. Son frère et elle ont été placés ensemble puis séparément dans la famille de leur père, attaché militaire à Pétersbourg. En 1902, elle a huit ans quand il l’inscrit dans une pension religieuse près de Vienne, et son frère chez les Cadets. Léopold F. X. Schuhmeister, lieutenant-colonel, travaille au service de renseignements, il a la manie des fiches et oblige sa fille à faire de même en tenant un rapport de ses études.

    Clarissa se sent seule, surtout le dimanche. Son père ne vient la voir que le quatrième dimanche du mois, il a belle allure dans son uniforme. Il ne lui pose que des questions pratiques, sans exprimer d’affection. Parfois elle reçoit une visite rapide de son frère. Aussi elle apprécie l’arrivée de Marion, une nouvelle, très enjouée, qui a beaucoup voyagé. Comme elle aussi passe l’été à la pension, elles se rapprochent et Marion se confie à Clarissa. Mais en classe, on tend un méchant piège à Marion. Furieuse, elle s’en va. Clarissa aussi, rappelée à Vienne par son père en 1912.

    Coup de théâtre : Schuhmeister a dû présenter sa démission, après que son rapport confidentiel à l’Empereur sur la faiblesse de leur artillerie et le danger de guerre s’est ébruité. A cinquante-huit ans, il décide de quitter Vienne et communique ses dispositions à ses enfants : ils jouiront du patrimoine de leur mère à leur majorité. A présent, il les pousse à s’engager dans une activité utile. Clarissa suit différents cours de psychologie avant de devenir l’assistante du professeur Silberstein, un neurologue. Il apprécie sa manière de prendre des notes, de rédiger des synthèses, et son style calme et réservé aux antipodes de sa propre nervosité. Bien qu’elle ait du mal à nouer des relations, il l’envoie à sa place au Congrès de Lucerne en juin 1914, à ses frais, l’occasion pour elle de voyager.

    Dès l’accueil qu’elle y reçoit à son arrivée, Clarissa est sensible à la gentillesse de Léonard, un professeur français qui s’occupe de l’organisation des logements, des conférences, des soirées. Lorsque survient l’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand à Sarajevo, des tensions divisent les participants et l’Autrichienne chargée de la communication de clôture rentre chez elle. Léonard est ravi lorsque Clarissa lui propose de s’en charger. L’excursion finale sur le lac Léman les rapproche encore davantage. Elle accepte de le revoir et de voyager un peu avec lui.

    Léonard lui parle de ses convictions, c’est un « socialiste radical » qui vit séparé de sa femme, partie six ans plus tôt. Aux endroits touristiques, il préfère les petites villes et les « petites gens ». Ils sont heureux ensemble. Une lettre du père de Clarissa va les séparer : il est rappelé au service et lui demande de rentrer. Les journaux sont de plus en plus alarmants, l’Autriche déclare la guerre à la Serbie. Chacun doit rentrer dans son pays.

    A Vienne, le père demande à ses enfants de servir leur patrie : le fils, dans l’armée, la fille auprès des blessés, près du front. Clarissa passe l’automne 1914 à se dévouer dans les hôpitaux, consciente du réconfort qu’elle apporte aux soldats, pensant à Léonard qu’elle imagine lui-même engagé dans la guerre de son côté. Un jour, surmenée, elle s’évanouit en apprenant la mort de son frère. Mais bientôt la jeune femme modèle découvre qu’elle est enceinte de Léonard et n’a plus qu’une obsession : trouver un médecin qui veuille bien interrompre sa grossesse avant que les autres la découvrent et que son honneur soit entaché. Cette fois, Clarissa est seule à prendre ses décisions, elle doit se débrouiller.

    Le personnage de Léonard serait inspiré de Romain Rolland et de son humanisme, voire de Zweig lui-même, qui s’exprime aussi à travers le professeur Silberstein. La personnalité de Clarissa, d’abord limitée par son éducation, évolue au contact du Français, puis face à sa situation imprévue. Elle veut rester maîtresse de son destin, sans trahir ses valeurs. Mais le pourra-t-elle ? Sans nouvelles de Léonard, la guerre, qui fragilise toutes les existences, l’oblige à faire ses propres choix. On regrette, bien sûr, que le roman soit inachevé, et ne laisse que quelques pages pour résumer l’après-guerre.

  • Un autre monde

    stefan hertmans,guerre et térébenthine,littérature néerlandaise,belgique,famille,grand-père,guerre 14-18,peinture,gand,travail,société,culture« C’est sa vie qu’il me demandait de décrire en me confiant ces cahiers. Une vie se déroulant sur près d’un siècle et commençant dans un autre monde. Un monde de villages, de chemins à travers champs, de voitures à cheval, de lampes à gaz, de bassines à linge, d’images pieuses, de vieux placards, une époque où les femmes étaient âgées à quarante ans, une époque de prêtres tout-puissants sentant le cigare et les sous-vêtements sales, de jeunes bourgeoises rebelles placées dans des couvents, une époque de grands séminaires, de décrets épiscopaux et impériaux, une époque qui commença sa longue agonie en 1914, quand Gavrilo Princip, petit Serbe douteux, tira sans même bien viser un coup de feu qui pulvérisa la belle illusion de la vieille Europe, provoquant la catastrophe qui allait le toucher lui, mon petit grand-père aux yeux bleus, et dominer définitivement sa vie. »

    Stefan Hertmans, Guerre et Térébenthine

    Photo : le soldat Urbain Martien (une des photos intégrées dans le récit de Stefan Hertmans)

  • Pour son grand-père

    Stefan Hertmans est un écrivain belge néerlandophone traduit en français depuis une vingtaine d’années. Bien au-delà d’un flirt, la lecture de Guerre et Térébenthine (2013, traduit par Isabelle Rosselin, 2015) m’a convaincue de ne pas en rester là avec cet écrivain. La belle photo d’une main tenant un pinceau sur la couverture du livre, primé en Flandre et aux Pays-Bas, en donne bien les couleurs, entre chaos et création.

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    Ce roman s’ouvre sur un souvenir d’Ostende : le narrateur – l’auteur lui-même –  revoit son grand-père de soixante-six ans sur la plage, dans son costume bleu nuit, creusant dans le sable et toussant, avant de s’y asseoir avec sa femme. Ne portant ni chaussures ni chaussettes, mais bien le borsalino et la lavallière noirs habituels.

    Un autre souvenir, c’est l’image de son grand-père pleurant discrètement à la petite table où il écrivait et peignait. Invalide de guerre à quarante-cinq ans, il avait appris à peindre pour son plaisir et était devenu « un copiste virtuose ». Son propre père, Franciscus, était « peintre d’église », il l’accompagnait souvent pour lui passer ce dont il avait besoin en peignant ou en restaurant des fresques dans des bâtiments religieux – pour son grand-père, « le paradis de sa jeunesse ».

    Peu avant le centenaire de la première guerre mondiale, Stefan Hertmans décide d’ouvrir les deux cahiers de son grand-père qu’il  conserve depuis trente ans. Celui-ci, homme d’une profonde joie de vivre et « survivant coriace, quoique sensible et sentimental », s’était mis à écrire à partir de mai 1963, à plus de septante ans, sur son enfance et sur la guerre ; six cents pages en tout : la vie gantoise d’autrefois et le passé familial surtout. Gand est la ville de l’écrivain, qui se souvient d’avoir accompagné son grand-père au musée et d’y avoir vu « Enfants jouant sur la glace » d’Emile Claus, peint en 1891, l’année même où son grand-père était né. (Il est mort en 1981.)

    Franciscus et Céline, issue d’une bonne famille qui ne voyait pas ce mariage d’un bon œil, ont mené une vie difficile. L’aîné de leurs cinq enfants, Urbain Martien (le grand-père de S. H.), commence à travailler dans une fonderie à quatorze ans, échappe au pire lors d’un accident. Comme son père, il adore la peinture et prend des cours de dessin, s’achète un bloc de papier et s’entraîne. Au retour de Liverpool où il a été engagé pour un an, son père Franciscus, vieilli, asthmatique, sanglote quand sa mère lui montre les dessins de son fils. Ils partagent la même passion pour la peinture.

    La structure de Guerre et Térébenthine n’est pas strictement chronologique. Comme Nabokov dépliant son tapis magique, Stefan Hertmans construit son récit au fil de ses propres repères, souvenirs, découvertes – « Aujourd’hui, j’aimerais entendre de nouveau leurs histoires en prêtant attention aux moindres détails, car, à l’époque, je voyais sans voir et j’entendais sans entendre (…) ». Parfois, il y intègre des passages des cahiers de son grand-père.

    La deuxième partie, « 1914-1918 », rapporte le saisissant vécu quotidien d’un caporal flamand de 23 ans monté sur le train menant à Termonde en août 1914. Les marches des soldats vers le front, parfois obligés de revenir sur leurs pas, les ordres incompréhensibles, les cris, les hurlements, les attaques… Des scènes de cauchemar. La grande guerre vécue à ras du sol, dans l’épuisement. La bataille de l’Yser. Les blessés, les morts, les cadavres.

    Les officiers francophones ne cherchent pas à prononcer son nom correctement, bien qu’il signale chaque fois que « Martien » se prononce comme « Martine ». Certains reconnaissent son courage, son intelligence, et lui promettent de l’avancement. Plusieurs fois, il est grièvement blessé, soigné à l’écart, renvoyé au front. Il fait l’expérience terrible de la monotonie, de l’immobilisme, du fatalisme. Avec les vertus du soldat à l’ancienne, il témoigne d’« une espèce humaine d’un autre âge qui fut littéralement déchiquetée. »

    Comment cet homme brisé par la guerre va fonder une famille, transmettre ses valeurs à son petit-fils qui retournera sur ses traces et découvrira des secrets dont il n’avait pas idée, notamment à travers les peintures qui lui ont survécu, voilà ce que raconte Stefan Hertmans dans Guerre et Térébenthine, une histoire forte traversée par des sentiments douloureux, de beaux portraits de femmes dont j’aurais dû vous parler, des tableaux célèbres... Un superbe hommage à un grand-père aimé mais méconnu, aimé et reconnu.

  • A néant

    david malouf,l'infinie patience des oiseaux,roman,littérature anglaise,australie,nature,guerre 14-18,culture« Qu’est-ce qui peut tenir, se demanda-t-il, qu’est-ce qui pourra jamais tenir face à ça ? Un flanc de colline labouré avec ses mottes de terre luisantes après le passage du soc ? Un œil affûté pour saisir la différence, infime mais réelle, entre deux espèces de roitelets, laquelle rendait compte d’une histoire entière de vies divergentes ? Valait-il la peine de se le rappeler au milieu de tout ça ? Non, il ne le pensait plus. Rien ne comptait. Le pouvoir de désintégration de cette cruauté de forme métallique lorsqu’elle se précipitait sur vous, vous soulevait dans les airs, vous rabattait au sol comme un sac de grain, vous dispersait telle une pluie sanglante ou vous ouvrait à sa propre infinie noirceur – rien ne tenait à ça. Ca réduisait tout à néant. C’était tout. »

    David Malouf, L’infinie patience des oiseaux