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science

  • Dialogue

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     © Aimé Mpane, Nouveau souffle ou le Congo bourgeonnant, bois et bronze
    dans la grande rotonde de l'Africa Museum

    « Au début, j’ai un peu hésité à exposer mon travail ici, en particulier quand j’ai su que les statues coloniales ne seraient pas enlevées, raconte l’artiste. Puis j’ai eu l’idée de placer mon œuvre sur l’étoile où se trouvait le buste de Léopold II… Là encore, je n’ai pas pu, les scénographes souhaitaient préserver la perspective d’ensemble qui permet de voir l’éléphant King Kasaï. Mais j’ai voulu être dans une démarche positive qui permette un dialogue. Quand on observe ma sculpture, le regard monte le long de la coulée d’or et, lorsqu’on lève les yeux au ciel, on est ébloui, on ne voit plus rien d’autre que la lumière. Et le rameau que porte mon personnage sur le sommet de la tête est comme une couronne de roi. Désormais, c’est l’Africain qui est couronné. »

    Aimé Mpane

    Source : Nicolas Michel, « Arts plastiques : l’Africa Museum, une histoire belge de la colonisation » (Jeune Afrique, 15/1/2019)

  • Africa museum

    L’« Africa museum » vient de rouvrir ses portes à Tervueren / Tervuren, après cinq ans de rénovation. Longtemps appelé « musée colonial », en raison de ses origines, le « Musée royal du Congo belge » fut rebaptisé « Musée royal de l’Afrique centrale » après l’indépendance de la République démocratique du Congo en 1960.

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    Sous une photo (côté jardin), la maquette du domaine de l'Africa museum (côté chaussée)

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    Nouveau pavillon d'accueil où le musée se reflète

    On y accède aujourd’hui du côté des jardins par un nouveau bâtiment tout vitré qui sert de « pavillon d’accueil » : un escalier assez raide (ou un ascenseur) mène au long passage souterrain où une immense pirogue creusée dans le tronc d’un sipo, longue de 22 mètres et demi, fait office d’invitation au voyage ; elle pouvait transporter jusqu’à cent personnes ! On remonte ensuite vers une galerie d’introduction au « Musée en mouvement ».

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    Pirogue. Ubundu, Bamanga, RDC, 1958 (22m50, 3500 kg)

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    © Chéri Samba, Réorganisation, 2002

    Les polémiques qui ont accompagné la rénovation du musée (et certains choix plus politiques que muséaux) sont parfaitement illustrées par la toile de Chéri Samba à l’entrée, intitulée Réorganisation. On y voit, retenu à l’entrée par du personnel de l’ancien musée, le groupe de L’homme léopard tiré vers l’extérieur par des Congolais qui estiment que cette représentation de « l’effrayant Congolais assoiffé de sang » n’a plus sa place dans le musée actuel. Il a été finalement relégué avec d’autres statues jugées inappropriées dans une salle de dépôt.

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    Herbert Ward, Le dessinateur, 1910 (Dépôt de sculptures)

    Parmi les bronzes écartés, des œuvres de Herbert Ward comme Le dessinateur, Le faiseur d’idole, Le chef de tribu ((illustrées sur Wikipedia). Et aussi ce groupe où un Arabe enturbanné impose son autorité à un homme nu jusqu’à la taille, rappel de la traite des esclaves par des commerçants « arabo-swahilis ». Celle-ci, qui précède la période coloniale, est évoquée fort discrètement par rapport aux exactions commises au Congo belge.

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    Sous la coupole ou sur les ornements extérieurs, le monogramme de Léopold II (double L)

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    Il est vrai que nous sommes ici sur d’anciennes terres de Léopold II. Rappelons l’origine du musée Africa : à l’exposition universelle de Bruxelles en 1897, le roi Léopold II – surnommé par Eric Vuillard le « pharaon du caoutchouc » dans son récit Congo – a fait déplacer la « Section Coloniale » dans le Palais des Colonies (actuel Palais de l’Afrique) au parc de Tervueren, propriété royale héritée de Léopold Ier. Elle y devient le premier musée permanent du Congo et un institut scientifique. Sur les gains de son domaine privé royal du Congo, Léopold II commande à Charles Girault, l’architecte du Petit Palais à Paris, de nouveaux bâtiments où présenter ses collections : le « Musée du Congo belge » sera inauguré après sa mort par le roi Albert Ier, en 1910.

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    Masques d'initiation (Visages du rite mukanda)

    Un siècle plus tard, les collections permanentes du musée Africa se déploient autour d’une cour intérieure. En deux heures, on peut tout voir sans trop s’attarder ; si l’on veut bien regarder, mieux vaut choisir – les collections sont abondantes. Le plan indique un parcours dans le sens des aiguilles d’une montre, mais nous sommes attirés d’emblée par la grande salle des « Rituels et cérémonies ».

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    Au-dessus des vitrines anciennes en acajou, j’admire les frises art nouveau sur les murs et sous les plafonds, très bien restaurées. La présentation des rites africains, de la naissance à la mort, est fort intéressante. Des témoignages personnels (vidéos contemporaines) voisinent avec des objets très divers et souvent superbes : statuettes, masques, coiffes, costumes, coupes… Une petite photo de chaque objet facilite la recherche de sa légende. 

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    Objet de force. Représentation d'un couple lemba. Mayombe. Fin du XIXe siècle

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    Kiteya. Coupe, XIXe siècle

    Les notices explicatives permettent de mieux comprendre ce qui est montré, comme cette robe wax portant la mention « 1 + 1 = 1 », « tenue idéale pour les demoiselles d’honneur dans un mariage congolais ». Parmi les acquisitions les plus anciennes du musée, j’ai admiré ces impressionnants cercueils nkudu ou sarcophages en bois à silhouette humaine, couverts de peintures rituelles. Et aussi l’art décoratif des peuples kuba, particulièrement travaillé. 

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    Cercueils nkudu, bois, peintures rituelles, fin du XIXe siècle

    Les salles suivantes retracent l’histoire de l’Afrique centrale à partir d’objets très anciens, les fresques peintes au-dessus des vitrines rappellent l’atmosphère de l’ancien musée. La « Salle des crocodiles », entre deux belles portes vitrées en fer forgé, montrent, en plus des crocodiles en bronze, de riches collections naturalistes : superbes papillons, insectes, poissons conservés dans le formol, et aussi des photos anciennes en noir et blanc. Le « Cabinet des minéraux » est impressionnant.

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    De la salle "Une longue histoire" vers la "Salle des crocodiles"

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    Dans la galerie consacrée à l’histoire coloniale, une immense carte murale reprend les découvertes géographiques en Afrique centrale au XIXe siècle. La présentation mêle des objets d’usage quotidien à d’autres plus importants, comme une lettre de Léopold II à Stanley, dont j’aurais aimé une reprise plus lisible du texte. Et aussi une évocation plus soignée de l’indépendance et de l’histoire congolaise contemporaine, davantage que des panneaux composés de titres et unes de journaux.

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    Aperçu de la xylothèque (Salle "Le Paradoxe des ressources")

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    Que de richesses naturelles dans ce grand pays ! Parmi ses ressources, 82 000 essences de bois sont illustrées par une belle xylothèque et des tranches de bois précieux présentées sous une grande nasse en lianes, une pirogue de pêcheur, une de ces géniales « trottinettes » de transport.

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    Ci-dessous : © Aimé Mpane, Nouveau souffle ou le Congo bourgeonnant, bois et bronze

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    C’est dans une vitrine consacrée au commerce de l’ivoire qu’on a posé de biais le buste de Léopold II en ivoire (copie d’un marbre de Thomas Vinçotte) qui trônait au centre de la grande rotonde sous le Dôme. Symboliquement, on a installé là une œuvre contemporaine de l’artiste Aimé Mpane, Nouveau souffle ou le Congo bourgeonnant, contrepoids aux statues d’origine maintenues, bien qu’elles témoignent d’une « vision coloniale », parce qu’elles sont classées. Cette tête en bois monumentale, surmontée de palmes et posée sur une coulée de lave en bronze, est un magnifique hommage à la grandeur et à la richesse du Congo.

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    Loxodonta africana, Eléphant de savane d'Afrique : King Kasaï,
    abattu et empaillé pour l'exposition universelle de 1958, restauré

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    Et voici la formidable salle des animaux sauvages et de la biodiversité, dominée par l’éléphant, qui a impressionné tous les écoliers belges depuis un siècle. C’est là que les gardiens nous ont demandé de sortir : il était cinq heures, le musée allait fermer, du moins pour le public. Au sous-sol, on préparait une réception privée. La découverte des « Langues et musiques » ainsi que de l’exposition « Art sans pareil » sera pour une autre fois. Le musée Africa mérite certainement plusieurs visites.

  • Sous sa coupe

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    « Quel étrange mouvement que celui qui vous a jeté, à une vitesse telle qu’aucun instrument ne peut la mesurer, au cœur même de ce que vous vouliez fuir et qui vous dégoûte, là où la connaissance asservie ne vaut plus que par le pouvoir qu’elle promet de procurer. Vous feignez encore de croire qu’il appartient aux hommes de décider si cette promesse doit être tenue mais vous le savez, le pouvoir n’appartient pas aux hommes, il ignore leurs rêves de maîtrise et chemine parmi eux, à travers eux, indifférent à ceux qui le désirent comme à ceux qui le craignent, qu’il tient sous sa coupe souveraine. »

    Jérôme Ferrari, Le principe

  • Indéterminations

    Le principe de Jérôme Ferrari, publié l’an dernier, est un roman court et dense autour de la figure du physicien allemand Werner Heisenberg (1901-1976), prix Nobel de physique en 1932 pour avoir jeté les bases de la mécanique quantique – le titre renvoie à son célèbre « principe d’incertitude ».

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    Participants au Congrès Solvay de 1927 sur la mécanique quantique.
    Photographie de Benjamin Couprie pour le compte de l'Institut international de physique Solvay, Parc Léopold, Bruxelles, Belgique.
    Heisenberg est le 3e en commençant par la droite au dernier rang (autres noms ici).

    Dans une démarche qui peut se rapprocher de celle de Stéphane Lambert interrogeant la peinture et la vie de Nicolas de Staël, c’est ici la volonté de comprendre – d’imaginer – les motivations et choix de ce savant qui a fait le choix de ne pas quitter l’Allemagne pendant la seconde guerre mondiale, dans sa quête scientifique. Le narrateur, aspirant philosophe, y trouve des échos à ses propres questions existentielles.

    D’emblée, il s’adresse à son personnage : « Position 1 : Helgoland. Vous aviez vingt-trois ans et c’est là, sur cet îlot désolé où ne pousse aucune fleur, qu’il vous fut donné pour la première fois de regarder par-dessus l’épaule de Dieu. » Cela fait trois ans déjà qu’Heisenberg se mêle de physique atomique et se heurte à des expérimentations aux résultats « absurdes, et pourtant irréfutables ». Il garde « foi en la beauté » du monde malgré l’horreur de la grande guerre qui a transformé son père professeur en guerrier, fauché un cousin et changé terriblement un autre.

    Ferrari revient sur les premiers pas d’Heisenberg à l’université de Munich où le professeur Arnold Sommerfeld considère ses étudiants non comme des novices (comment enseigner la physique traditionnelle que Max Planck a réduite en cendres ?) mais plutôt comme des auxiliaires pour débusquer dans le chaos « les régularités mathématiques desquelles jaillirait peut-être le miracle du sens ». Voilà qui ramène le narrateur au temps de ses études philosophiques et à l’humiliation subie en 1989 à l’examen où il a dû commenter Physique et philosophie, épreuve dont il pensait se sortir sans peine vu ses capacités à commenter des textes qu’il n’a pas lus.

    Bien sûr, l’auteur fait une place dans son roman à l’explication du fameux principe d’incertitude ou d’indétermination de Heisenberg – « on ne peut pas connaître en même temps la position et la vitesse d’un particule élémentaire » –, mais ce qu’il tente de comprendre surtout, en se mettant à la place du savant dans les années trente, c’est comment celui-ci, à trente-cinq ans, arrive à concilier ses recherches et l’enseignement avec la collecte en rue au profit des déshérités, la partie de piano à jouer chez des amis – chez qui il va rencontrer Elisabeth Schumacher, sa future épouse.

    On dirait qu’Heisenberg, confronté à la propagande antisémite, n’arrive pas à y croire d’abord, tant ces propos sont imbéciles. Puis, témoin de l’éviction des savants juifs de l’université, il pense à démissionner ou à partir, hésite, jusqu’au jour où Max Planck le persuade de rester en Allemagne pour y maintenir des « îlots de stabilité » à partir desquels reconstruire, après la catastrophe. Même s’il n’est pas juif, les nazis accusent Heisenberg d’être « le dépositaire de l’esprit d’Einstein ». Interrogé par la Gestapo, il peut continuer à enseigner à condition de ne prononcer aucun nom juif.

    Ce que fait, ce que pense le physicien durant la seconde guerre mondiale – il travaille sur « un réacteur nucléaire capable de produire de l’énergie » – amène dans le récit la question de la bombe atomique, question éminemment morale, tout comme sa position envers le nazisme. Le narrateur, qui cherche sa propre voie dans la vie, se confronte à cette énigme des avancées et des errements de la science, du scientifique, dans la guerre, malgré elle parfois.

    Le principe n’est pas un roman théorique pour autant. Jérôme Ferrari ne se pose pas en juge, il balise le parcours de son héros – « héros/salaud », titre David Caviglioli dans le Nouvel Obs – de multiples détails concrets, faits et gestes, rencontres, déplacements. Il dresse ainsi de Werner Heisenberg « un portrait en creux aussi clinique qu’halluciné » (Marine Landrot, Télérama).

    Après Où j’ai laissé mon âme et Le Sermon sur la chute de Rome (prix Goncourt), voici encore un roman grave où la marche du monde est abordée sans concession. Confronté aux mystères de l’univers, au problème du mal, l’homme est sommé de choisir, quitte à perdre à jamais son innocence.

     

  • Notre époque

    ordine,nuccio,l'utilité de l'inutile,essai,littérature italienne,savoirs,enseignement,université,littérature,langues anciennes,science,abraham flexner,culture« N’est-il pas curieux que dans un monde pétri de haines insensées qui menacent la civilisation elle-même, des hommes et des femmes de tout âge, s’arrachant en partie ou totalement au furieux tumulte de la vie quotidienne, choisissent de cultiver la beauté, d’accroître le savoir, de soigner les maladies et d’apaiser les souffrances, comme si, au même moment, des fanatiques ne se vouaient pas au contraire à répandre la douleur, la laideur et la souffrance ? Le monde a toujours été un lieu de misère et de confusion ; or les poètes, les artistes et les scientifiques ignorent les facteurs qui auraient sur eux, s’ils y prenaient garde, un effet paralysant. D’un point de vue pratique, la vie intellectuelle et spirituelle est, en surface, une forme d’activité inutile, que les hommes apprécient parce qu’ils y trouvent plus de satisfactions qu’ils n’en peuvent obtenir ailleurs. On se demandera ici dans quelle mesure la poursuite de ces satisfactions inutiles s’avère en réalité, contre toute attente, la source dont procède une utilité insoupçonnée.

    On entend répéter ad nauseam que notre époque, trop matérialiste, devrait veiller à une meilleure répartition des chances et des biens matériels. La révolte justifiée de ceux que le hasard seul a privés de ces chances et de ces biens matériels détourne ainsi un nombre croissant d’étudiants des études que leurs pères ont poursuivies, au profit de l’étude non moins essentielle et urgente des problèmes sociaux, économiques et gouvernementaux. Cette tendance ne me contrarie en rien. Le monde où nous vivons est le seul dont nos sens puissent nous rendre compte. Si l’on n’en fait pas un monde meilleur, un monde plus juste, alors des millions d’humains continueront d’avancer vers leur tombe, silencieux, amers et affligés. J’ai longtemps regretté que nos écoles ne tiennent pas suffisamment compte du monde réel, celui où leurs élèves sont voués à passer leur vie. Or, il m’arrive de me demander si la tendance ne s’est pas inversée, et si l’on peut encore espérer s’épanouir dans un monde dépouillé de certaines choses « inutiles » qui lui donnent une portée spirituelle ; si, en d’autres termes, notre conception de l’utile n’est pas devenue trop étroite pour s’accorder aux facultés capricieuses et vagabondes de l’esprit humain. »

    Abraham Flexner, De l’utilité du savoir inutile, Harper’s Magazine, octobre 1939 (traduit par Patrick Hersant) in Nuccio Ordine, L’utilité de l’inutile, Manifeste, 2014.