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bande dessinée

  • Maison du Peuple 65

    A l’exposition « Maisons Bulles » de la Maison Autrique, parmi les livres proposés à la vente, j’ai trouvé Maison du Peuple 65, la bande dessinée signée Baudouin Deville et Patrick Weber (avec Bérengère Marquebreuck) publiée en 2024. Inspirée par ce chef-d’œuvre art nouveau de Victor Horta, c’est une lecture agréable pour découvrir l’histoire du bâtiment et de l’architecte bruxellois. Edifiée pour le Parti Ouvrier Belge entre 1896 et 1898, la Maison du Peuple fut inaugurée en 1899 en présence de Jean Jaurès.

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    L’histoire commence à Venise en 1964 par un meurtre dans un bel hôtel. La journaliste belge Kathleen Van Overstraeten (héroïne de six autres albums de la série) avait rendez-vous avec l’architecte Serge Durand, à l’occasion du Congrès international des architectes et des techniciens des monuments historiques. Il est retrouvé mort dans sa chambre, la police italienne soupçonne une overdose de somnifères, la journaliste n’y croit pas une seconde (page 7, ci-dessous).

    A la réception du soir à l’Opéra de la Fenice, elle entend quelqu’un parler des journalistes « pique-assiettes » et réplique. Sylvain Borgen, « architecte liégeois et bien dans son siècle » comme il se présente, critique ceux qui défendent les vieilles pierres au détriment de l’architecture contemporaine. La journaliste est présente au Congrès pour parler du cas de la Maison du Peuple de Victor Horta, dont son interlocuteur raille les « arabesques démodées ».

    Un autre architecte qui a surpris la conversation, Michel du Lac, l’aborde avec une coupe de champagne. Elle lui confie que l’homme décédé voulait lui donner une interview et lui communiquer des renseignements importants, il lui avait parlé d’un testament d’Horta, ce qui surprend du Lac. En tout cas, la motion contre la destruction de la Maison du Peuple est votée à l’unanimité. Avant de quitter Venise, Kathleen se rend à la police : l’autopsie a confirmé qu’il y a bien eu meurtre, une enquête est ouverte.

    A Bruxelles, quelques jours plus tard, certains s’inquiètent de cette motion, qui risque de contrarier leur plan : détruire la Maison du Peuple et ériger à la place un immeuble en hauteur, qui sera de bon rapport malgré la faible superficie au sol. A la rédaction de la RTB, vu le remous suscité par l’affaire et le « scoop » éventuel de Kathleen, on lui donne carte blanche pour enquêter sur le sujet.

    Je n’en dirai pas plus sur l’intrigue, à suspense, même si la fin de la Maison du Peuple est connue. Les allées et venues de Kathleen Van Overstraeten permettent aux lecteurs de découvrir le patrimoine bruxellois, non seulement les demeures art nouveau de Victor Horta, dont sa propre maison, mais aussi les monuments les plus célèbres de la capitale belge, sa Grand-Place alors encore encombrée par les voitures qui pouvaient s’y garer.

    L’élément central de l’histoire est le fameux testament de l’architecte que la veuve de Durand a retrouvé dans ses papiers et confié à la journaliste : un testament « créatif » en forme d’énigme à six éléments, des détails de ses créations - un mystère à résoudre. Bien que confidentielle, la nouvelle finit par se savoir et fait réapparaître Michel du Lac. Kathleen est cambriolée et se trouve en danger comme d’autres de ses contacts. Les promoteurs immobiliers sont à l’affût.

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    Page 7

    Le récit est bien monté. Seul bémol : trop de fautes d’orthographe ou de langue dans le texte. L’atmosphère des années soixante est bien rendue : vêtements et coiffures d’époque, objets, voitures, enseignes commerciales… Le dessin à la ligne claire, le soin des détails et les couleurs m’ont plu, avec ici et là une case à fond blanc pour aérer la page. A la fin de l’album, Patrick Weber présente un dossier sur la Maison du Peuple, l’art nouveau à Bruxelles, et sur Victor Horta. Un complément utile pour qui souhaite en savoir plus. Bonne lecture, si vous suivez la journaliste dans son enquête, doublée d’une balade architecturale.

  • Chambre verte

    Dans la chambre verte de la Maison Autrique, en contraste avec le style graphique et l’esprit intimiste d’Elisa Sartori, j’ai été très intéressée par l’univers de Jeroen Janssen, un « journaliste de terrain » et dessinateur belge néerlandophone, son voisin à l’exposition Maisons Bulles.

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    Ce Gantois d’origine se passionne pour le village de Doel (dont je vous avais déjà parlé à propos d’un roman de Geneviève Damas, Jacky). Tout est fait à la main dans son reportage : des dessins très colorés, vivants, accompagnent le texte manuscrit. 
    A la fin des années 1990, un projet d’extension du port d’Anvers a mené à l’expropriation de plusieurs zones urbanisées. La plupart des habitants de Doel ont évacué leurs maisons (non loin de centrales nucléaires), quelques irréductibles y sont restés.

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    Jeroen Janssen est allé à leur rencontre et s’est passionné pour eux. Après Doel, en 2013, il a poursuivi sur le sujet avec Er wonen nog mensen (Des gens y habitent encore) en 2018. Il s’était lié là-bas avec Marcella, « une habitante très âgée qui a toujours vécu à Doel », décédée en 2019, une amitié de presque dix ans. Il a repris sa silhouette en couverture.

    Exposition Maisons Bulles, Maison Autrique, Schaerbeek > 07.03.2027

  • Maisons Bulles

    La nouvelle exposition de la Maison Autrique, joliment appelée « Maisons Bulles », a pour thème les relations entre maison et bande dessinée. Je vous ai déjà parlé de cette Maison, « le premier hôtel particulier construit par Victor Horta », une commande de son ami ingénieur Eugène Autrique en 1893. La bande dessinée est bien chez elle dans cette maison schaerbeekoise que François Schuiten et Benoît Peeters, auteurs de la série Les Cités obscures, ont aménagée à leur façon un siècle plus tard. Au-dessus du comptoir d’accueil, on voit une grande planche originale de leur album La Théorie du grain de sable.

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    Affiche © Anne Baltus / Ben Gijsemans / Jeroen Janssen / Emilie Plateau

    Dans l’entrée, en hommage à Horta, on découvre un grand dessin de la fameuse Maison du Peuple que l’architecte phare de l’art nouveau a conçue pour le Parti Ouvrier Belge, inaugurée en 1899... et démolie en 1965 – « un point noir de l’histoire architecturale » (Guide de la visite, source des citations). Baudouin Deville, dessinateur, Patrick Weber, scénariste, et Bérengère Marquebreuck pour la mise en lumière, racontent une fiction autour de ce célèbre lieu disparu, sous le titre Maison du Peuple 65 (2024).

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    © Loïc Gaume

    A l’office, on découvre des Constructions, des dessins au trait et d’autres travaux de Loïc Gaume. J’ai surtout été retenue par Ribambelles, sorte d’inventaire du patrimoine dessiné à la plume : des façades de maisons dans différents quartiers, comme celui de Josaphat à Schaerbeek, et aussi dans des villes étrangères.

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    © Emilie Plateau, dessin original

    Au bel-étage, des dessins originaux de la franco-bruxelloise Emilie Plateau, au stylo plume, comme cette enfilade de maisons mitoyennes. Elle aime montrer le monde « dans ses moindres détails » : maisons, arbres, gens… Ses personnages sont souvent petits dans les cases « comme nous le sommes devant nos maisons ». A côté de dessins pour Noire, la vie méconnue de Claudette Colvin (2019, d’après Tania de Montaigne), pour Vivian Maier : Claire-Obscure, entre autres, je suis attirée par ses dioramas, petites maquettes en papiers découpés.

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    © Emilie Plateau, diorama Mexico

    Patrimoine bruxellois fameux encore inaccessible au public, le Palais Stoclet a inspiré Le Palais sans divertissement à Etienne Schréder : Gustav Klimt erre dans ce palais où nous aimerions tant admirer un jour ses mosaïques décoratives. Frédéric Bézian, « un curieux d’architecture », montre des intérieurs dans ses planches art nouveau, puis art déco. « Quel que soit le style, les maisons dans lesquelles évoluent ses personnages sont elles-mêmes des personnages. »

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    © Etienne Schréder

    La chambre à coucher, au premier étage, comporte des planches originales de Dolorès, une bande dessinée par Anne Baltus. Une villa sert de cadre à cette histoire créée par Schuiten & Peeters. A l’occasion d’une panne de voiture devant cette maison, l’actrice Dolorès Moore fait connaissance avec un maquettiste de talent qui lui propose de reproduire sa villa. Mais ce projet « tourne au délire », vu les interactions entre la maquette et la demeure. La maison dessinée sur l’affiche est inspirée par la villa moderniste Dirickz (Rhode-Saint-Genèse) qui a servi de décor.

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    © Anne Baltus, planche originale de Dolorès à l'encre de Chine, 1991

    Je lis très peu de bandes dessinées, la plupart des dessinateurs présentés à l’exposition, belges et français, m’étaient inconnus. Les dessins montrés donnent envie de lire leurs livres, on peut d’ailleurs le faire sur place dans la salle où l’on diffuse les vidéos de cinq auteurs. Parfois c’est la façon d’habiter la maison qui est dessinée, l’aménagement des espaces de vie, qu’ils soient grands ou petits. Par exemple, Elisa Sartori raconte dans Déplacements le déménagement d’une mère dans une nouvelle ville ; son style très graphique me plaît beaucoup.

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    © Elisa Sartori; Déplacements, 2025

    Comme chaque fois, l’exposition propose des découvertes dans tous les recoins de la Maison Autrique : une centaine de planches, dessins originaux et objets. Vous trouverez les noms des intervenants que je n’ai pas tous cités sur son site. Si le sujet vous intéresse, le carnet du visiteur est disponible en ligne (pdf), ainsi que le cahier destiné aux enfants. Maisons Bulles se visite à Schaerbeek jusqu’au 7 mars 2027.

  • A sa place

    Meurisse la légèreté 22.jpg« Depuis, cette disciple de Reiser et de Bretécher a ajouté deux ouvrages remarqués (Les Grands Espaces, 2018, et Delacroix, 2019, Dargaud) – à sa bibliographie, riche de titres plus anciens ayant en commun de jeter des passerelles entre les arts (Mes hommes de lettres, Sarbacane, 2008 ; Le Pont des arts, Sarbacane, 2012 ; Moderne Olympia, Futuropolis, 2014).

    « Je ne suis plus dessinatrice de presse et je n’ai pas fait que La Légèreté, livre qui a fait parler de lui pour des raisons dramatiques, explique-t-elle. Je me sens à ma place dans la bande dessinée, plus que lorsque je dessinais pour Charlie Hebdo, où j’ai pourtant tellement aimé travailler. »

    « Catherine Meurisse, auteure et illustratrice à la croisée des arts »
    par Frédéric Potet, Le Monde, 31/1/2020.

    Planche tirée de l’album La Légèreté (Dargaud, 2016) © Catherine Meurisse.

  • Dessiner et raconter

    Dans sa préface à La légèreté (2016), récit graphique de Catherine Meurisse, Philippe Lançon, qui n’a pas eu comme elle « la chance d’arriver en retard » à la conférence de rédaction du mercredi 7 janvier 2015 à Charlie Hebdo, présente celle qui « dessine l’histoire de ses questions et de ses perturbations, et les dessine drôlement ». La dessinatrice réussit à faire « bouger les silhouettes et les pierres » ; son talent, écrit-il, « a pris du poids en légèreté ».

    Meurisse la-legerete.jpg
    « Le premier dessin que j’ai réalisé, cinq mois après la tuerie,
    est celui qui figure sur la couverture de
    La Légèreté. »

    Sur les premières pages, datées de fin janvier 2015, elle marche seule près de la mer, entre ciel et terre aux couleurs pastel : « seuls mes yeux vivent ». En page neuf, tout s’embrase devant elle. Puis la voilà dans son lit, « quelques jours plus tôt », se rêvant dans les bras d’un homme marié qui « préfère une vie humble et modeste à la passion ». Quand elle voit l’heure tardive au réveil, elle sait qu’elle risque d’être en retard à la conférence. Arrivée dans la rue Nicolas Appert, elle rencontre Luz qui la prévient d’une « prise d’otages à Charlie ». A peine à l’abri chez des voisins, ils entendent les coups de feu.

    Dans des salles de musée vides, elle traverse les murs où sont accrochées des toiles toutes blanches, sauf « Le cri » de Munch. Le lendemain : « C’est terminé. J’arrête le dessin. » – « Plus d’idées plus de vannes plus d’écho plus de rires »… Alors elle s’entoure des archives de Charlie, des dessins des morts, couvre le papier de mots, de gribouillis, avec un sentiment d’impuissance.

    L’esprit Charlie ? « C’est rire de l’absurdité de la vie, se marrer ensemble pour n’avoir peur de rien, et surtout pas de la mort. » Catherine Meurisse dessine ses débuts, 25 ans plus tôt, n’en revenant pas d’être engagée comme « dessinateur de presse » auprès de « génies » comme Cabu et Wolinski. Elle dessine sa vie à présent changée : « protection rapprochée », ni radio ni presse ni internet, le cerveau « saturé pour plusieurs mois » par la faute des « frères Kalachnikov ». Ceux qui restent ont décidé de sortir le journal « comme d’habitude ».

    « Le lendemain du bouclage de « Charlie » dit « des survivants », je perds la mémoire. » Une amie l’emmène alors à Cabourg parce que Proust est son écrivain préféré, Catherine réplique : « Pas mon écrivain, mon « auxiliaire de vie ». » Mais même l’épisode de la madeleine dans le thé lu à voix haute ne lui fait aucun effet. Ce n’est qu’en promenade, quand elle entend et reconnaît un chant d’oiseau sans savoir lequel qu’elle finit par se souvenir : « Ce sont les tourterelles de mon grand-père. J’ai cinq ans. »

    La nuit, les cauchemars. Le jour, la surveillance dans la rue. Pendant que partout on affiche « Je suis Charlie », à « Charlie », devant une feuille blanche, elle se demande « Qui suis-je ? » – Catherine Meurisse n’a pas perdu le sens de la dérision. Tombée dans une « faille temporelle » comme du haut d’une falaise, elle entend « Sortez le bleu » (le gyrophare) et dessine la couleur bleue qui s’échappe de la voiture. Un psy lui explique qu’elle est « dissociée » et prédit que quand elle sera « ré-associée », elle racontera tout ça dans une bande dessinée.

    Les mots sont faibles pour évoquer une histoire graphique. Comment raconter un tel traumatisme, la dépression, l’après ? Vers le milieu de l’album, Catherine se décide à aller voir Oblomov au Théâtre du Vieux-Colombier. L’antihéros de Gontcharov a renoncé à toute activité, il préfère somnoler. Wolinski commente la pièce et dit quelque chose qui va remettre Catherine en mouvement : « Moi, la beauté me bouleverse. A Florence, à la Galerie des Offices, j’ai pleuré devant « La Naissance de Vénus ». »

    La beauté, pour elle aussi, c’est ce qu’il y a de plus précieux. La mémoire revient peu à peu. Elle demande « l’asile » à la Villa Médicis, elle veut éprouver « le syndrome de Stendhal », être submergée de beauté. Elle va se reconstruire en Italie. Dorénavant, ce sera son mantra : « rester éveillée, attentive au moindre signe de beauté. » Lisez La Légèreté, un album autobiographique où Catherine Meurisse nous fait cadeau de sa sensibilité sans peser. Une belle illustration de la phrase de Nietzsche citée au début : « Nous avons l’art pour ne pas mourir de la vérité. »