Creux, bosses et rides
Son grand corps danse au soleil
Un automne encore
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Creux, bosses et rides
Son grand corps danse au soleil
Un automne encore
Les prévisions météorologiques annoncent encore des températures au-dessus de vingt degrés dans le pays de Nyons. Elle me manque déjà, cette douceur de la Drôme provençale au passage de l’été à l’automne. En voici quelques moments à partager avec vous.
D’abord une promenade qui part de Venterol où il ne reste quasi pas de traces du tournage du film « Raoul Taburin » cet été, avec Édouard Baer et Benoît Poelvoorde, qui a laissé bien des souvenirs aux habitants. On descend entre deux murs de pierres sèches vers la Sauve, le ruisseau qu’on suit vers le bas avant de traverser la route et de remonter sur la route de Vinsobres. Près des vignes de Provensol, on monte à droite sur la crête de Serre Long, d’où on a une très belle vue sur Venterol (ci-dessus) et sur toutes les montagnes derrière, de la Lance jusqu’au Ventoux, en passant par le Corbiou.
La fine lumière de septembre s’accrochait aux graminées le long du sentier et aussi à ces clématites sauvages dont j’ai eu tant de plaisir à regarder les aigrettes plumeuses, tantôt blanches, tantôt roses, qui enguirlandent les murs ou les haies au bord des chemins à cette saison. Quelle surprise, à mon retour, de voir une nouvelle fleur sur la clématite de mon jardin suspendu et même un autre bouton – le soleil reviendra-t-il l’aider à s’ouvrir ?
Quel beau pays où marcher, se promener, se reposer. Et quel plaisir aussi de pouvoir nager dans une eau même un peu fraîche dans ce cadre enchanteur ! Ne faire qu’un avec les bleus du ciel et de l’eau, les blancs des nuages, les verts des vignes et des lavandes coupées, des oliviers, des chênes truffiers, se poser là comme une hirondelle de passage.
Près des poubelles d’un hameau, une petite troupe de chats sauvages survit grâce aux dépôts de leurs amis. De jeunes tigrés, tachetés, gris, et cette belle siamoise, moins farouche, qui semblait curieuse de ce que nous lui disions doucement, pour ne pas l’effrayer.
Un peu partout flambe là-bas l’or de ce que nous prenons pour un crocus d’automne, qui s’appelle en réalité sternbergia lutea ; ce bulbe qu’on surnomme aussi la Vendangeuse fleurit en septembre, octobre, de l’Italie à l’Iran, et ces notes jaune vif sont inattendues dans un paysage qui prend jour après jour des teintes automnales.
Septembre permettait encore de déjeuner en terrasse. Mention spéciale pour le Bistrot de Venterol : on y mange sur l’agréable place du Château ou à l’intérieur, dans un décor de brocante chaleureux, où j’aime ces belles boîtes de thé anciennes. Et à Grignan, près du lavoir rond à colonnes, sur le Mail, pour Le Clair de la Plume où nous avons apprécié un midi la formule Bistro dans la véranda – toutes les tables du jardin étaient occupées.
Nous arrivions de Notre-Dame d’Aiguebelle où nous voulions voir en particulier le Mémorial de Tibhirine. L’abbaye cistercienne ne se visite pas, on peut y assister aux offices. Le site, calme et paisible, offre des endroits de contemplation et aussi des chemins de promenade balisés (brochure en vente sur place). Le Mémorial dédié aux chrétiens et aux musulmans – vous vous rappelez sans doute le film Des dieux et des hommes – comporte des photos, le rappel des faits, des textes forts comme le testament spirituel de frère Christian ou la lettre écrite à ses amis par Mohammed Bouchikhi, musulman, chauffeur et ami de Mgr Claverie.
Et aussi des œuvres d’art : un chemin de croix sculpté par un artiste drômois, un vitrail d’un artiste polonais, une mosaïque. Je suis restée émue devant le beau Christ de l’oratoire. « Sur le rocher au fond du mémorial, comme un rappel des montagnes de l’Atlas, le Christ Ressuscitant. Il n’est plus fragile, il est solide, de la solidité de Dieu. Il sort de la nuit (d’où la couleur sombre du bas de la statue) et entre dans la lumière. Sa résurrection engendre celle de nos frères ; il est leur solide point d’appui. » (Livre du Mémorial, à consulter en ligne.)
Douce Drôme au couchant – plusieurs fois, nous sommes montés sur la colline pour admirer ce paysage, ces lumières, cette paix du jour qui s’éteint et de la saison qui s’achève.
« Pourtant, il y a une lucidité qui nous vient parfois dans ces moments-là, quand on se surprend à regarder le monde à travers ses larmes, comme si elles servaient de lentilles pour rendre plus net ce qu’on regarde. »
Jean Hegland, Dans la forêt
Dans la forêt, le roman de Jean Hegland (1996, traduit de l’américain par Josette Chicheportiche, 2017), a déjà touché de très nombreux lecteurs, et pas seulement les amateurs de « Nature Writing ». Ce succès, une réputation fameuse gêne parfois l’entrée en lecture, pas ici. « C’est étrange, d’écrire ces premiers mots, comme si je me penchais par-dessus le silence moisi d’un puits, et que je voyais mon visage apparaître à la surface de l’eau – tout petit et se présentant sous un angle si inhabituel que je suis surprise de constater qu’il s’agit de mon reflet. »
Cette première phrase est de Nell, à qui sa sœur Eva a offert un cahier vierge pour Noël, leur premier Noël depuis qu’il n’y a plus ni électricité, ni téléphone, ni internet, ni essence pour aller à la ville, ni marchandises dans les magasins, ni écoles, ni banques – un Noël d’orphelines « qui ont fait naufrage ». Un Noël de souvenirs : le Messie de Haendel dans le lecteur CD, la promenade avec leurs parents dans la forêt verte, les lumières du sapin, les cartes de vœux… Puis leur mère est tombée malade, le cancer l’a emportée, et leur père est devenu « distant et silencieux ».
A Eva, Nell a offert des chaussons à pointes qu’elle a réparés comme elle pouvait. Elle aurait préféré lui offrir de l’essence pour faire fonctionner le groupe électrogène et « qu’elle puisse laisser la musique la pénétrer à nouveau jusque dans ses os », la musique qui lui manque tellement – Eva n’a plus que le métronome pour s’exercer dans le studio de danse aménagé par son père.
Comment vivre au quotidien sans toutes ces choses dont elles n’ont pas appris à se passer ? Heureusement, dans la maison familiale près d’une clairière, elles ont un toit et leurs poules et des réserves de nourriture dans le garde-manger, « plus qu’il n’en faut pour tenir » jusqu’à ce que cette période de bouleversements se termine, pensent-elles.
Nell, 17 ans, s’apprêtait à entrer à Harvard ; en guise d’apprentissage, privée d’ordinateur, elle entame la lecture complète de l’Encyclopédie, de A à Z. Eva, un an plus âgée, devait entrer dans le corps de ballet de San Francisco, elle s’exerce tous les jours pour garder ses acquis. Les coupures de courant ont d’abord été brèves, puis de plus en plus fréquentes, et peu à peu leur vie d’avant a disparu et elles ont pris de nouvelles habitudes pour faire face et survivre.
Leur mère était danseuse, sa carrière a été brisée par un accident. Leur père estimait que la jouissance de la forêt et de la bibliothèque municipale, leur mère à la maison pour les nourrir et leur expliquer les mots nouveaux, valaient mieux que l’école et les heures perdues en trajets : « Eva et moi étions donc libres de nous promener et d’apprendre à notre guise. »
Jean Hegland, par la voix de Nell, raconte une vie imprégnée de l’éducation reçue et des souvenirs en même temps qu’un train-train quotidien qui s’adapte aux saisons, aux besoins, aux manques. Les deux sœurs sont très différentes : « La question que je pose sans fin à mon reflet, c’est : Qui es-tu ? Mais cela ne viendrait jamais à l’esprit d’Eva de se demander qui elle est. Elle se connaît jusque dans les moindres os de son corps, les moindres cellules, et sa beauté n’est pas un ornement ; c’est l’élément dans lequel elle vit. »
Au début, elles avaient l’impression de manquer de tout, puis elles ont s’y sont habituées. « Ta vie t’appartient », répétait sans cesse leur mère, ou quand elles se disputaient : « Sa vie lui appartient. Et la tienne aussi. Un jour tu comprendras. » Elle les aimait, mais les laissait souvent seules. « Père gardait tout et ne triait rien » – « Quelle ironie de penser que tout son bazar est peut-être aujourd’hui notre plus grand trésor. »
De mois en mois, de lettre en lettre dans l’Encyclopédie, le temps passe, et des vers apparaissent dans la farine – que leur père leur a appris à tamiser. Mettre le surplus des légumes du potager en conserve, récolter les fruits, tous ces gestes qui permettent de vivre autonomes, il leur en a donné l’exemple jour après jour jusqu’à sa mort.
L’arrivée d’Eli dans leur maison près de la forêt, le garçon dont Nell était tombée amoureuse au temps où elles allaient encore passer des soirées en ville, vient bouleverser l’équilibre construit depuis qu’elles sont seules. Eva l’évite autant que possible, met sa sœur en garde – ce n’est pas le moment de se retrouver enceinte – et Nell chavire, à la fois « nerveuse et vulnérable » et heureuse qu’il s’intéresse vraiment à elle, qu’il fasse même des projets pour eux deux.
Un film dramatique canadien de Patricia Rozema
basé sur le roman de Jean Hegland (2015)
En plaçant ses personnages dans une situation qui les prive de tous les biens et bienfaits de la civilisation, près de la forêt avec ses dangers mais aussi ses ressources, Jean Hegland, qui vit « au milieu des forêts de Caroline du Nord et partage son temps entre l’apiculture et l’écriture » (quatrième de couverture), réussit à nous captiver par une intrigue pauvre en péripéties, riche en apprentissages et en choix de vie.
J’ai peu parlé de la forêt même, omniprésente dans le récit, c’est pour vous laisser y entrer, à votre tour, par la grâce de ce roman qui va à l’essentiel. « De la beauté à l’état pur, de la poésie, une écriture incomparable. Et une lucidité sur l’état de notre monde qui fait presque peur. » (Bonheur du jour)
Au parc Tournay-Solvay, une sculpture en bronze de Thérèse Chotteau, en hommage à Kelda Spangenberg. A la demande de ses parents, elle a représenté la jeune femme disparue (1974-1996) qui venait se détendre régulièrement dans le parc : « Kelda ou l’Eternel printemps ».
Sur le côté, une feuille de chêne agrandie ; sur le socle à ses pieds, écrit de sa main, un court texte sur la nature et les choses qu’elle aimait. Une main amie lui a posé une couronne végétale sur la tête. Emouvant.
© Thérèse Chotteau, Kelda ou L'éternel printemps, Parc Tournay-Solvay, 1998
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Cap au Sud… Pour cette pause de septembre, je vous ai préparé quelques extraits en rapport avec une de mes activités préférées en vacances.
Bonne lecture et prenez bien soin de vous.
Tania