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femmes artistes

  • Obstinément

    Schlesser Hammershoi.jpg« Laisse-moi t’expliquer. Hammershøi fut un homme discret, nerveux dès lors qu’il lui fallait prendre la parole, assez mélancolique aussi. Les témoignages à son sujet disent qu’il ne parlait que très peu et, par ailleurs, qu’il n’entendait pas très bien – il était sourd de l’oreille gauche. Je t’avais déjà cité le nom du grand poète Rainer Maria Rilke il y a quelques semaines. Eh bien, figure-toi que celui-ci rendit un jour visite à Hammershøi dans son sobre et bel appartement du premier étage du 30, Strangade à Copenhague – celui qui sert de cadre à ce tableau. A cause de la réserve naturelle de l’artiste et de la barrière de la langue, ils n’échangèrent quasiment aucun mot et Rilke repartit en observant : « On sait qu’il ne se consacre qu’à la peinture, qu’il ne pourrait ni ne désirerait faire autre chose que de peindre. » Je crois que c’est vrai. Hammershøi était hanté par sa vocation. Il ne souhaitait même pas commenter, analyser sa production, ni débattre d’esthétique. Il peignait, en silence, tout le temps, obstinément. C’était son unique moyen d’expression et, d’une certaine façon, sa seule manière d’exister. Et d’ailleurs, que peignait-il ? Son existence dans ce qu’elle avait de plus immédiat. Rien de plus, rien de moins. Son foyer, ses objets. Et son épouse Ida. »

    Thomas Schlesser, Les yeux de Mona

    Vilhelm Hammershoi, Hvile, 1905, huile sur toile, H. 49,5 ; L. 46,5 cm
    © Musée d’Orsay, dist. GrandPalaisRmn / Patrice Schmidt

  • Au musée avec Mona

    Dédié par Thomas Schlesser à « tous les grands-parents du monde », son roman Les yeux de Mona (2024) a remporté un tel succès que son sujet vous est sans doute connu. Il s’ouvre sur une crise de cécité : Mona, dix ans, voit subitement « tout noir ». Emmenée à l’hôpital par ses parents, Camille et Paul, la fillette récupère la vue mais ses yeux doivent être examinés et contrôlés régulièrement, pour prévenir une rechute.

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    Son père tient une brocante où Mona aime passer du temps quand elle n’est pas à l’école, mais c’est surtout son grand-père, Henry Vuillemin, qui va jouer alors un rôle de premier plan. Veuf de Colette depuis sept ans, il porte au cou le même pendentif que celui de Mona : « un joli petit cérithe goumier monté sur un fil de pêche » ramassé avec son épouse à la Côte d’Azur. Mona ayant besoin d’un suivi psychologique une fois par semaine, il décide sans le dire à sa fille qui lui fait confiance d’emmener sa petite-fille plutôt au musée tous les mercredis après-midi, pour une cure de beauté.

    « Les Yeux de Mona n’est pas une histoire de l’art, c’est une initiation à la vie par l’art » déclare l’auteur, historien de l’art, dans un entretien (Beaux-Arts). Le grand-père et sa petite-fille iront au Louvre, à Orsay puis au centre Pompidou, pour y regarder ensemble une seule œuvre et échanger à son sujet. Le roman raconte l’évolution de Mona à la maison, à l’école et ses rendez-vous du mercredi avec son grand-père et avec l’art.

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    Marguerite Gérard, L’Élève intéressante, 1786, Huile sur toile, 65 × 49 cm, Coll. musée du Louvre, Paris

    52 semaines, 52 chapitres, 52 artistes : c’est gai de retrouver des œuvres qu’on connaît, qu’on reconnaît en lisant leur description précise et d’en découvrir le commentaire. Pour les revoir en images, j’ai sorti des catalogues de ma bibliothèque ou cherché l’illustration sur le site même du musée. C’est encore plus gai d’en découvrir que je n’ai jamais observées ou d’artistes dont je ne connaissais même pas le nom.

    Marguerite Gérard, par exemple, avec L’élève intéressante, une peinture où figure dans un détail qui ne saute pas aux yeux celui qui fut son professeur, Fragonard. Ou Marie-Guillemine Benoist, avec le Portrait d’une femme noire, dont je n’avais jamais déchiffré la signature. Les femmes artistes sont bien présentes dans le roman.

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    Julia Margaret Cameron, Mrs Herbert Duckworth (Julia Jackson), 1872, épreuve au charbon, H. 39,8 ; L. 25,5 cm.
    Don, 1986 © Musée d’Orsay, Dist. RMN-Grand Palais / Patrice Schmidt

    De Julia Margaret Cameron, une photographe britannique, le portrait de Mrs Herbert Duckworth est celui de Julia Jackson, la mère de Virginia Woolf et de Vanessa Bell, que leur père avait épousée en secondes noces. Ayant reçu en 1863 un appareil photographique, elle avait « entre autres reconverti sa réserve à charbon et son poulailler en véritable studio ». La belle gamme de gris de ses négatifs offre des ombres, des nuances et un « manque de netteté » qui lui donne de la profondeur, juste avant la naissance du « pictorialisme ».

    Au Centre Pompidou, Stries rouge, jaune et noir [sic] (1924) de Georgia O’Keefe,  Mère (1930), un dessin-collage de Hannah Höch, L’Aubade (1942) de Picasso  ou encore Proue noire (1976) d’Anna-Eva Bergman sont quelques-unes des belles découvertes que je dois à la lecture de Thomas Schlesser. Celui-ci a écrit une biographie de cette peintre franco-norvégienne qui a épousé par deux fois Hans Hartung : Anna-Eva Bergman - Vies lumineuses (2022).

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    Pablo Picasso (1881, Espagne - 1973, France), L'Aubade, 4 mai 1942 © Succession Picasso
    Photo crédits : Centre Pompidou, MNAM-CCI/Georges Meguerditchian/Dist. GrandPalaisRmn

    J’ai lu Les yeux de Mona avec grand plaisir. Dans ce roman formidablement visuel, la fillette à la vue menacée est une héroïne qu’une bonne fée a dotée d’une acuité visuelle hors norme – elle perçoit le moindre détail de ce qu’elle regarde – ainsi que d’une mémoire étonnante. Elle peut ainsi rapprocher des œuvres, se souvenir des explications de son grand-père érudit et des mots savants qui s’y glissent, pour en faire usage elle-même. Il en résulte « un conte initiatique efficace pour redécouvrir l’histoire de l’art » (Bosco d’Otreppe, La Libre Belgique).

  • Gommes & linos

    Dans le catalogue de l’exposition Le Cercle des femmes peintres & Kikie Crêvecoeur, Margaux Van Uytvanck présente une belle synthèse de son travail et de son parcours d’artiste : « Kikie Crêvecoeur et la gravure. Voyage imaginaire au pays des mille et une gommes ».

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    © Kikie Crêvecoeur, Conte(s) à rebours, 2008-2009,
    impressions de gommes gravées sur post-it, 150 x 150 cm. Collection de l'artiste

    Les « gommes » de Kikie Crêvecoeur, dont j’ai retrouvé au musée Rops une série d’œuvres vues à la Bibliotheca Wittockiana, restent un axe essentiel de son travail de gravure. Ci-dessus un détail d’une spirale, Conte(s) à rebours, pour vous permettre d’apprécier la diversité des estampes avec lesquelles elle raconte le fait marquant du jour : un mot, un dessin, une date, une trace de son quotidien mêlé à l’actualité du monde.

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    © Kikie Crêvecoeur, Tapis Boud'rikiki (détail), installation, 2024

    Au pied d’un mur où sont accrochées les « Trognes », l’artiste a étalé une bordure florale, un « Tapis d’Boudrikiki » où des impressions recto verso et en couleurs composent une installation éphémère mêlant les mots et les images. En agrandissant la photo, vous y trouverez des fleurs, des cœurs, des aphorismes, des clins d’œil au visiteur...

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    © Kikie Crêvecoeur, Nzomba (détail), 1995, 100 x 200 cm,
    estampe marouflée sur toile, linogravures, gommes et empreintes, tirage unique.
    Collection de l'artiste.

    L’exposition montre de beaux ensembles comme « Elles viennent dans la nuit » pour illustrer un texte de Corinne Hoex. « Nzomba », une œuvre dans les tons bleu-vert réalisée en écoutant des polyphonies des pygmées Aka, évoque la forêt et leur mode de vie : l’œuvre est composée de six reproductions d’une linogravure sur lesquelles Kikie Crêvecoeur est intervenue avec des impressions de gommes, les doigts, les couleurs. (Dans leur langue bantou, « nzomba » veut dire « forêt » et « nzombi », l’esprit de la forêt.)

    Le Cercle des femmes peintres & Kikie Crêvecoeur, Musée Rops, Namur > 08.09.2024

  • Le Cercle des peintres & Kikie Crêvecoeur

    Le musée Rops de Namur récidive dans la mise en valeur des femmes artistes avec une exposition à ne pas manquer cet été : Le Cercle des femmes peintres & Kikie Crêvecoeur. Si la graveuse contemporaine m’avait déjà épatée à la Bibliotheca Wittockiana, j’ignorais l’existence de ce collectif « actif dans le monde de l’art belge à la fin du XIXe siècle ». Le Cercle des femmes peintres a organisé quatre expositions entre 1888 et 1893, au même endroit et dans la même période que les XX autrement présents dans l’histoire de l’art.

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    Alix d’Anethan (1848-1921), Dans l’atelier de l’artiste ou Les Aquafortistes, s. d.,
    huile sur toile, 108,4 x 137,5 cm. Courtesy Galerie Ary Jan, Paris.

    « Le mérite d’avoir remis le Cercle des femmes peintres dans la boucle de la recherche en histoire de l’art revient entièrement à Alexia Creusen », peut-on lire dans l’avant-propos du catalogue (source des citations). Cette plasticienne et historienne de l’art liégeoise est l’autrice de Femmes artistes en Belgique. XIXe et début XXe siècle. Les 88 artistes qui ont participé aux quatre salons du Cercle sont presque toutes oubliées – Denis Laoureux les présente chacune dans une notice (de deux lignes à une page selon les cas) dans un « Dictionnaire » en dernière partie – et leurs œuvres, souvent perdues ou dans des réserves « malgré des tableaux d’excellente facture et des carrières exemplaires ». 

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    Alice Ronner (1857-1906), La cruche d'étain (détail), 1887,
    huile sur toile, 80 x 64 cm, MRBAB, Bruxelles

    Des gravures de Kikie Crêvecoeur accompagnent de salle en salle ces peintures de l’époque de Félicien Rops. Je n’ai pas photographié, à l’entrée de l’exposition, le jeu de ses linogravures en réduction et aimantées (Bribes et échappées, 2006) que les visiteurs sont invités à déplacer à leur guise sur un panneau, mêlées à des pages de catalogues du Cercle des femmes peintres. 

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    Page de catalogue, Cercle des femmes peintres, Bruxelles

    Dans l’atelier de l’artiste ou Les Aquafortistes d’Alix d’Anethan (ill. 1) « montre des artistes femmes rassemblées autour de la représentation du paysage à l’aquarelle sur papier alors que le tableau lui-même est peint à l’huile sur toile, en grand format, et montre non pas un coin de nature mais une pratique artistique ». A son époque, non admises dans les écoles d’art, les femmes se formaient dans des ateliers privés, souvent tenus par des peintres masculins. Alix d’Anethan a participé à de multiples salons, belges et parisiens.

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    © Kikie Crêvecoeur, Courriers Ping-Pong avec Anne Leloup, Jo Ann Lanneuille et Marine Domec,
    2022-2024, estampe. Collection de l'artiste

    Dans un angle figurent neuf petits portraits peints récemment sur carton par Kikie Crêvecoeur, Mes amies complices. La graveuse bruxelloise s’est liée dès ses années de formation avec d’autres artistes : « le travail en collectif apparaît comme un fil rouge » dans sa carrière. Elle fait partie de l’Atelier Razkas. Lors d’échanges avec des amies artistes par « courrier créatif », elle introduit aussi la couleur dans des estampes joliment japonisantes.

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    Berthe Art (1857-1934), Les oeillets (détail), s. d.,
    pastel sur papier, 67 x 82 cm, Berko Fine Paintings, Knokke

    Un pastel signé Berthe Art, Les Œillets, témoigne de sa prédilection pour la peinture florale et de son art dans la composition comme dans le rendu des matières. Un triptyque panoramique, Les rochers en mer (collection privée), montre une autre facette de son art. En plus de la première exposition du Cercle, Berthe Art a exposé régulièrement dans les salons triennaux belges jusqu’au début du XXe siècle, et aussi à Cologne, à Londres – une carrière internationale. Une Nature morte avec fleurs (et pêches) de Marie de Bièvre est très belle aussi.

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    © Kikie Crêvecoeur, Des Milliers (I à XXV...), 2013-2017, ensemble de linogravures,
    25 x (60 x 14,5 cm), work in progress. Collection de l'artiste

    Avant de monter l’escalier, je suis retenue par Des Milliers (I à XXV…), un ensemble de linogravures où figurent, alignés, des troncs d’arbres élagués. Kikie Crêvecoeur a commencé en 2013 cette série en hommage aux victimes des camps nazis. Le titre fait référence à la chanson de Jean Ferrat (« Ils étaient vingt et cent, ils étaient des milliers... ») et au film d’Alain Resnais Nuit et brouillard

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    Henriette Calais (1863-1951), Vers la lumière, vers 1895,
    aquarelle sur papier, 46,5 x 90 cm. Courtesy Galerie Drylewicz, Paris

    D’Henriette Calais, revoici l’Allégorie féminine vue à Tournai. Je m’attarde devant deux aquarelles de cette peintre symboliste, Vers la lumière et Ames solitaires, de 1895. Sur le site de la galerie Drylewicz (Paris), vous pouvez lire une présentation très intéressante de cette artiste. J’y ai découvert son travail de sculptrice, « un vaste et ambitieux projet de monument destiné au parc Josaphat, à Schaerbeek » sur le thème de La Fontaine d’amour, dont on montre une maquette en plâtre. 

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    Louise De Hem (1866-1922), Intimité, 1901,
    pastel sur papier, 100 x 84,2 cm. Yper Museum, Ypres

    Les œuvres marquantes ne manquent pas, je reviendrai sur celles de Kikie Crêvecoeur. J’admire longuement Intimité de Louise de Hem, un pastel aux couleurs délicieuses. Il contraste si fort avec Femme au jasmin d’Alix d’Anethan, mais ces deux portraits sont des œuvres silencieuses et introspectives d’une grande beauté. Je retiens la Mer phosphorescente de Marguerite Verboeckhoven et le Paysage de forêt de Clémence Jonnaert. 

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    Alix d’Anethan (1848-1921), Femme au jasmin, s. d.,
    huile sur toile, 74 x 96 cm. Collection privée

    Après avoir revu les salles consacrées à Félicien Rops, c’était agréable de sortir dans le jardin du musée, où des extraits de sa correspondance sont présentés parmi les fleurs qu’il aimait : « les fleurs m’ont consolé de bien des peines » (Lettre à Rassenfosse). Les arbres, la nature, la poésie du quotidien, Kikie Crêvecoeur n’a pas fini de nous les montrer, à sa manière. Avec Le Cercle des Femmes peintres, elle vous attend à Namur jusqu’au 8 septembre.

  • Paysage

    montald,constant,peintre belge,exposition,1982,la médiatine,verhaeren,amitié,femmes artistes,symbolisme,eden,nature,beauté,paysage,harmonie,culture,baudelaire,poésie,littérature française[...] Alors je rêverai des horizons bleuâtres,
    Des jardins, des jets d’eau pleurant dans les albâtres,
    Des baisers, des oiseaux chantant soir et matin,
    Et tout ce que l’Idylle a de plus enfantin.
    L’Emeute, tempêtant vainement à ma vitre,
    Ne fera pas lever mon front de mon pupitre ;
    Car je serai plongé dans cette volupté
    D’évoquer le Printemps avec ma volonté,
    De tirer un soleil de mon cœur et de faire
    De mes pensers brûlants une tiède atmosphère.

    Charles Baudelaire, Paysage (Tableaux parisiens)

    Constant Montald, Bord de rivière, 1913